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Baril de pétrole, baril de poudre

La perspective cauchemardesque d’un baril flirtant avec les 100 dollars

La hausse du pétrole risque de déconstruire des économies réformées en phase de construction, comme la nôtre. Les consommateurs affligés par les tarifs à la pompe comptent parmi les dégâts collatéraux. Après une bonne récolte agricole, le pétrole cher peut avoir un effet dévastateur.

Rien ne va plus sur le front des hydrocarbures. Du moins, pour les pays non-producteurs. Chez les autres, c’est plutôt une ambiance festive. Les prix flambent; à croire qu’ils sont plus volatils que le produit lui-même. On est face à un tableau d’affichage de la bourse de New York où la cotation frise les 80 dollars le baril.

Selon les spécialistes, à l’heure où nous mettons sous presse, le cap des 100 dollars nous nargue, comme pour dire vous ne perdez rien pour attendre. Autrement dit, la ruée vers l’or noir pour les pays producteurs et exportateurs; et des insomnies pour le reste de l’humanité. Les causes d’une telle flambée sont à chercher du côté de cet Orient où tout est prêt pour une déflagration générale.

Avec, cette fois-ci, un invité de marque, l’Iran, son projet nucléaire et ses prétentions de puissance régionale. Une guerre en bataille rangée est envisageable. Donald Trump le va-t-en-guerre et Benyamin Netanyahou le belliciste avoué pourraient être les éléments déclencheurs.

Deux questions primordiales
Quelles sont les retombées sociaux-économiques de cette reprise spectaculaire du cours du pétrole? Un seul mot résume la résonance de ce chiffre cauchemardesque dans les circuits économiques et les milieux sociaux: terrible.
La libéralisation des prix, suite à l’indexation automatique sur les cours du marché pétrolier à l’international, décidée par le gouvernement Benkirane, a-t-elle été la ligne de conduite qui convient au Maroc, par delà les consignes du FMI et de la Banque mondiale? Ou sont passés les 35 milliards de dirhams économisés chaque année, depuis la levée de la compensation assurée par la Caisse du même nom?
C’est à ces deux questions primordiales que la Chambre des représentants a tenté de répondre, le mardi 15 mai 2018. Lors de la même séance, la commission d’information sur les conditions de fixation des prix et la réalité de la concurrence depuis la libéralisation est venue au rapport impatiemment attendu.

Les bénéficiaires attitrés
Le sujet se prête à la polémique. Le climat était tendu. Lors d’une séance précédente, Lahcen Daoudi, ministre délégué chargé des affaires générales et de la gouvernance, ces derniers temps la cible d’interrogations sur le coût de la vie et le pouvoir d’achat, a eu un vif échange à propos de l’envolée des prix des hydrocarbures et de ses conséquences. M. Daoudi a déploré le fait que ce dossier socialement douloureux est politiquement périlleux ait été entièrement mis sur le dos du gouvernement; sans que le parlement n’ait assumé sa part de responsabilité. Il se trouve que la commission parlementaire en question était présidée par Abdellah Bouanou du même parti que son contradicteur.

Le rapport de la commission a fait une sorte de ratissage sur les étapes de démantèlement de la Caisse de compensation, depuis la suppression, le 2 février 2014, de la prise en charge par le Trésor public, d’une partie de la facture pétrolière, à la liberté totale des prix. Il y a dans ce rapport comme un souci pédagogique bienvenu.
Les calculs savants sur les chiffres à l’importation, jusqu’aux tarifs à la pompe, en passant par la mage de bénéfice des distributeurs, ont été facilités et rendus parfaitement intelligibles. C’est précisément ce dernier aspect qui a le plus retenu l’attention des rédacteurs du rapport et du grand public.

Tout indique que la libéralisation des prix a rapporté gros aux distributeurs, qui ont récolté quelque 6 milliards de dirhams en 2016 et un peu plus en 2017. Une cagnotte jugée «insolente» par nombre de députés, au nom du commun des consommateurs. Les pétroliers, ainsi acculés à la défensive, agitent les réinvestissements spécifiques exigés par le secteur, particulièrement en matière de capacité de stockage d’au moins 3 mois sécuritaires de consommation.

Travail de déconstruction
En prenant la route, on a tous remarqué que les stations-services rivalisent d’équipements tape-à-l’oeil et de commodités parallèles pour attirer la clientèle. Il n’empêche. La chaîne d’intermédiaires entre l’import et la distribution est toujours perçue comme un ensemble de bénéficiaires attitrés, parmi les chasseurs aguerris d’opportunités à portée de main. Une posture aux antipodes des consommateurs, véritables perdants de cette crise à la hausse. En somme, les dindons d’une mauvaise farce engraissée chaque fois que l’on crache à la pompe. Dans ce jeu du genre «à qui perd gagne», l’état veille sur un pactole fiscal. Son prélèvement est de 34% au litre du gasoil et 43% pour l’essence. Les rédacteurs du rapport ont fini par sacrifier à la comparaison avec les pays d’Europe, en termes de pression fiscale. Celle-ci est plus forte au Maroc, avec une moyenne de 53,8% pour les pays de l’OCDE.

C’est juste que l’on oublie de prendre en compte l’ensemble du contexte économique et social qui n’est pas le même. Toutes ces données parfaitement intégrées, la toute dernière hausse du pétrole, dont nous ne sommes pas producteurs, risque d’être fatale pour une économie en phase de construction sur de nouvelles bases. Un travail de déconstruction commandé d’on ne sait où dans une économie mondialisée pour le bien et pour le pire. On y entre contraint et forcé, sans savoir dans quel état on en sort.

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