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Bab Sebta a encore frappé

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Les bousculades mortelles de Bab Sebta ont fait deux nouvelles victimes

Le spectacle qu’offrent les femmes-mulets au poste-frontière de Sebta est affligeant. Par deux fois, en 2017 et 2018, des femmes porteuses en sont mortes. Une solution à ces scènes répétitives et déshumanisantes est nécessaire et possible. Seule manque la volonté politique des deux côtés du Détroit.

Deux femmes porteuses de kilos de marchandise sur le dos sont mortes, le lundi 15 janvier 2018, des suites d’une bousculade au poste frontière de l’enclave espagnole de Sebta. La nouvelle est passée presque inaperçue, à part quelques entrefilets parcimonieux de presse et autres balbutiements sur les journaux télévisés. Le sentiment général est celui du déjà vu. Ce n’est qu’une répétition d’un drame identique survenu le 28 août 2017, dans les mêmes lieux et les mêmes circonstances. Il n’y a que les noms des victimes qui changent; après Karima et Touria, Ilham et Souad. Elles ont en commun la quarantaine à peine et la force de l’âge. Elles partagent les mêmes conditions d’existence.

Faute d’alternative
La moyenne de portage pour chacune est de 70 à 90 kilos, pour 10 euros la journée, l’équivalent de 100 dirhams. Bien évidemment, il n’y a aucune forme de couverture sociale. Ce menu détail qui passe au second plan n’est pas prévu au programme. C’est carrément du marche ou crève. Elles sont 15.000 à passer par cette barrière frontalière, chaque jour. Faute d’alternative économique viable, elles sont acculées à engraisser, au péril de leur vie, des commanditaires professionnels de la contrebande dont le commerce n’a jamais été aussi florissant.

Le surnom de «femme-mulet» correspond parfaitement à leurs conditions de travail et de vie, plus proches du règne animal que d’un minimum vital de traitement humain. Elles sont effectivement traitées comme du bétail.

Problématique des présides
Face à cette réalité qui recèle des drames récurrents, comme ceux de 2017 et 2018, toutes les dissertations répétitives sur les droits de l’Homme paraissent comme amputées d’un chapitre potentiellement substantiel sur les droits des femmes. Qu’elles soient dans les montagnes de l’Atlas amazigh ou sur les plaines atlantiques arabophones, ces femmes rurales, aux portes d’une citadinité inaccessible, partagent un sort qui semble scellé d’avance, comme s’il était préalablement inscrit sur leur carte génétique.

On est loin des débats salonards des belles âmes bien pensantes qui s’émeuvent de ces faits venus d’un ailleurs à peine imaginable. Dans ce cas d’espèce, la réalité toute crue invite à une retenue relativisante. Elle peut même constituer un démenti cinglant des envolées de façade sur un Maroc en marche vers des jours meilleurs qui ne pointent pratiquement jamais à l’horizon. À suivre l’actualité au gré des pics majeurs, comme celui des femmes-mulets, c’est en fait toute la problématique des présides espagnoles de Sebta et Mellilia qui s’étale sous nos yeux d’une manière provocatrice de notre conscience nationale.

Contrebande organisée
Sebta et Mellilia ont tellement disparu des priorités officielles et des discours partisans que l’on en est à se demander si ces deux protubérances anachroniques sont toujours considérées comme partie intégrante du Maroc post colonial et de son intégrité territoriale. Jusqu’ici, l’impression qui prévaut est que l’on n’en veut pas, même si les deux villes bel et bien marocaines nous étaient restituées sur un plateau. Au café de commerce, on murmure à haute voix que le statut de zone franche coûterait trop cher à être remis en cause, car la contrebande organisée arrose l’ensemble du Nord du Maroc, d’Ouest en Est, de Mellilia et Sebta et plus loin encore, aux quatre coins du territoire national.

Tant que ces deux survivances d’un autre âge ne sont pas perçues comme des fardeaux mais tout bénef des deux côtés de Gibraltar, le statu quo actuel est appelé à perdurer. Les femmes-mulets ne sont pas près de disparaître du paysage déshumanisant de cette confluence de deux États condamnés à un voisinage forcé, autant par la géographie que par l’histoire !

Les organisateurs et principaux bénéficiaires de ce trafic sont connus des autorités publiques. Apparemment, il n’y aurait pas de difficulté à les neutraliser. Seule manque une volonté politique pour joindre l’acte à la parole. Sinon, d’autres femmes-mulets en feraient le prix.

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