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Asma Lamrabet, la femme qui bouscule l’ordre établi

Son combat pour l’égalité entre les hommes et les femmes, notamment en matière d’héritage, lui vaut les foudres des islamistes.

Étant déjà, à la base, une affaire d’arithmétique, la question de l’héritage ne pouvait que diviser. Plus particulièrement en terre d’islam, elle peut aussi soustraire celles et ceux qui osent un peu trop s’y attaquer, comme vient de l’illustrer l’affaire de la théologienne Asma Lamrabet. Parmi les visages les plus connus de ce que les amateurs de formules appellent le féminisme musulman, Mme Lamrabet vient d’annoncer ce dimanche 18 mars 2018, sur sa page Facebook, sa démission de la Rabita mohammadia des oulémas, dont elle dirigeait depuis 2011 le Centre d’études et de recherche féminines en islam (CERFI).

Relecture permanente
Le message officialisant sa décision est laconique et à peine s’attarde-t-il en remerciements sur la personne du secrétaire général de la rabita, Ahmed Abbadi, qualifié de «frère». Le rapprochement est rapidement fait avec les positions de la concernée sur l’héritage, en matière duquel la théologienne prône l’égalité des genres. Mme Lamrabet a ainsi publié depuis 2002 plusieurs ouvrages où elle explique, Coran et Hadiths du Prophète à l’appui, que cette égalité n’est pas contraire aux commandements divins tels que les entend la religion musulmane, et qu’au contraire il y a matière à une relecture permanente et à une déconstruction presque derridienne des textes que les savants musulmans seraient bien inspirés de faire leur.

«Le message du Coran a donné des latitudes extraordinaires pour le réinterpréter en tous temps et en tous lieux. Ce qu’on interdit aujourd’hui, on ne le retrouve pas dans le Coran», confiait-elle en mars 2017 au journal électronique HuffPost Maroc, qui l’avait interviewée suite à la publication de son dernier ouvrage, Islam et femmes: les questions qui fâchent, aux éditions En toutes lettres. Au sein, cependant, d’une communauté de savants trop prêtée à l’immobilisme, pour ne pas dire rigoriste, le discours de Mme Lamrabet ne semblait pas vraiment passer, surtout dans les milieux salafistes. Suite à la démission de la théologienne, le cheikh Hassan El Kettani s’est ainsi félicité du départ de «cette déviante», qui d’après lui est ignorante des préceptes de la chariâa et n’a pas de place au sein d’une «grande institution scientifique». «Son maintien minait la crédibilité [de la Rabita] et la confiance des gens en elle», a-t-il ajouté.

Des sources médiatiques affirment que des membres de la Rabita mohammadia n’en penseraient pas moins. Contacté par l’Agence France-Presse (AFP), l’entourage de Mme Lamrabet a confirmé que son départ a été provoqué par ses prises de position sur l’héritage. La théologienne aurait surtout payé ses déclarations lors de la présentation, ce vendredi 16 mars à Rabat, de l’ouvrage collectif L’héritage des femmes, dirigé par l’auteure Siham Benchekroun et auquel Mme Lamrabet avait pris part en tant que directrice du CERFI.

Recherche scientifique
Cette dernière avait lors de cette conférence affirmé que l’égalité des hommes et des femmes en héritage était une des finalités de l’Islam. Certains membres de la Rabita mohammadia y auraient vu une atteinte aux constantes religieuses du Royaume, et d’ailleurs le communiqué annonçant le remplacement de Mme Lamrabet par sa collègue Farida Zomrod à la tête du CERFI appelle celle-ci à s’inscrire dans la droite ligne de la préservation de ces constantes et celle de l’accomplissement des devoirs de la recherche scientifique fondée sur les enseignements des textes religieux, ce qui semble pour le moins un message détourné adressé à l’ancienne directrice. Celle-ci ne souhaite, pour l’instant, pas encore s’exprimer au sujet de sa démission et, jointe par le journal électronique Chouf TV, s’est contentée de regretter les insultes et les injures dont elle a fait l’objet sur les réseaux sociaux et qui l’ont obligée à suspendre sa page Facebook. Elle promet néanmoins de prendre «rapidement» la parole pour réagir. En attendant, ce sont plusieurs personnalités publiques qui assurent sa défense. Sur sa page Facebook, l’ancien prédicateur salafiste Mohamed Abdelwahab Rafiki, plus connu sous son sobriquet d’Abou Hafs, a salué sa pensée éclairée et ses positions courageuses, en plus de mettre en lumière ses qualités humaines, pour l’avoir déjà personnellement rencontrée.

“Dépoussiérer l’islam”
Pour sa part, le journaliste Abdellah Tourabi, qui avait contribué à la faire connaître davantage au public en la recevant en juin 2016 dans son émission Confidences de presse sur la chaîne 2M, a également confié, sur Facebook, apprécier la femme et admirer l’intellectuelle et la chercheuse. «Elle aurait bien pu choisir une vie paisible et tranquille, en tant que médecin et appartenant à un milieu social plutôt aisé, mais elle a choisi la voie épineuse et difficile de se saisir des textes religieux et essayer d’y trouver des ouvertures qui mènent notre société vers davantage d’égalité entre les hommes et les femmes. Il nous faudrait des centaines de personnes de la qualité de Asma Lamrabet pour dépoussiérer l’islam des couches d’obscurantisme, d’ignorance et de fanatisme qui se sont accumulées, dans notre histoire, au fil des siècles,» a-t-il témoigné.

Mme Lamrabet ne semble en tout cas pas près d’abandonner son combat pour un islam accordant les mêmes droits aux femmes qu’aux hommes. À peine a-t-elle quitté la Rabita mohammadia qu’elle a ainsi signé, aux côtés de plusieurs dizaines d’intellectuels nationaux, une pétition pour abroger la règle successorale du ta’sib, qui prévoit exclusivement comme héritiers ‘asaba (par eux-mêmes) des parents de sexe masculin, dont la parenté avec le défunt doit venir uniquement par les mâles. «L’héritage par ta’sib pouvait être justifié historiquement: dans le système tribal de l’époque où il avait été établi, les hommes non seulement prenaient en charge leurs femmes et leurs proches vulnérables, mais ils supportaient aussi, à eux seuls, la responsabilité de défendre le clan et de s’en porter garants, allant parfois jusqu’à payer des dommages et intérêts pour réparer les préjudices éventuellement commis par ses membres (‘asabiyya). Or cette organisation sociétale n’est absolument plus la nôtre aujourd’hui,» explique la pétition. Plusieurs pays musulmans ont, à cet égard, abrogé le ta’sib, à l’instar de la Tunisie, qui par ailleurs a initié en août 2017 une réforme de son système d’héritage dans le sens de permettre aux hommes et aux femmes d’hériter à parts égales. Le débat sur l’héritage demeure, quoi qu’il en soit, épineux au Maroc.

Le Conseil national des droits de l’Homme (CNDH) s’était ainsi vu accusé, en novembre 2015, de «jeter de l’huile sur le feu» par le Chef du gouvernement de l’époque, Abdelilah Benkirane, après que l’institution dirigée par Driss El Yazami ait appelé dans un rapport consacré aux finalités et objectifs constitutionnels à rendre conformes, en matière successorale, la législation avec l’article 19 de la Constitution et l’article 16 de la CEDAW (Convention sur l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes), dont l’interprétation droit-de-l’hommiste se positionne en faveur de l’égalité en héritage. M. El Yazami s’était même vu exiger des excuses par l’ancien secrétaire général du Parti de la justice et du développement (PJD).

Chez les partis politiques représentés au parlement, seul le premier secrétaire de l’Union socialiste des forces populaires (USFP), Driss Lachgar, avait pris position en décembre 2013 en faveur d’une réforme de l’héritage au Maroc, mais non sans susciter l’ire et les fatwas de rigueur de quelques cheikhs de la place à l’instar d’Abou Naïm.

Réforme de l’héritage
Les autres dirigeants donnent l’impression de vouloir éviter de s’exprimer à ce sujet, sans doute par peur de s’attirer les foudres d’un électorat qui semble majoritairement favorable au maintien du statu quo, au prétexte de rester fidèle à la lettre authentique. Dans un contexte où hommes et femmes ont aujourd’hui les mêmes devoirs, il sera toutefois difficile de continuer longtemps à détourner le regard et ne pas accorder à toutes et à tous les mêmes droits. Par son militantisme doublé d’une vraie connaissance des textes et partant d’ailleurs des textes, Mme Lamrabet a certainement un grand mérite dans l’avancement du débat sur l’héritage non seulement au Maroc, mais aussi dans le reste du monde musulman.

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