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UN ALGORITHME À CHANGER

Driss Fahli

La réponse sécuritaire aux attentes des manifestants d’Al Hoceima démontre l’incapacité du système à répondre de façon adéquate à des revendications de base.

François Mitterrand, grand artiste politique d’une époque où le bonheur était possible ici et maintenant, n’avait rien à envier à Machiavel dans la connaissance des arcanes de la manoeuvre politicienne. A l’occasion du suicide de son ministre Bérégovoy, il avait disserté et discouru sur l’émotion qui affecte la conscience populaire. Il avait dit alors qu’elle pouvait être un signal à partir duquel de nouvelles façons de s’affronter allaient donner un autre sens à la vie politique. Ce texte, prémonitoire, avait eu lieu dans un cadre environnemental où les choses couraient à la même vitesse que l’indolence humaine, richesse de temps, antalgique puissant contre l’ennui et le stress et véritable indicateur d’autonomie et de liberté. Depuis, le monde a subi une accélération sociale qui impacte fortement les capacités d’adaptation de la société des hommes. Sans une mise à niveau quotidienne, aujourd’hui, on est plus ignares qu’hier et bien moins ignorants que demain.

L’accélération du temps, devenue caractéristique principale de la société moderne, est partout présente. Pas plus tard que ce matin, j’ai entendu, dans un journal télévisé, un commentateur débordant d’enthousiasme sur l’avenir de l’aviation civile, à l’occasion du Salon du Bourget. C’est l’âge d’or du trafic aérien, disait-t-il, en occultant totalement le revers de la médaille. Il va tripler purement et simplement: 4 milliards de passagers en 2017 et 12 en 2036 avec 40.000 avions quotidiens dans les airs de cette pauvre planète. 1.700 avions à construire par an d’ici 2036. Il ajoute que l’humanité va profiter maintenant des low-cost long courrier, des drones cargo ou simplement de livraison de pizza à domicile, et pour notre mobilité urbaine (Projet Vahana, des taxis électriques volants autopilotés). L’avenir promet des bras d’honneur robotiques au-dessus de nos têtes. A l’image de Sisyphe, l’Homme n’a pas fini de courir pour faire du surplace. Du progrès technologique à gogo dans un environnement d’emplois instables, de chômage généralisé, de pauvreté croissante, de profits indécents, d’injustices caractérisées, de corruptions décadentes, d’oubli des fondamentaux et de désocialisation galopante. Avec un tel concert d’impacts de l’accélération sociale, la démocratie, même quand elle mérite totalement son sobriquet, est mise à rude épreuve. Les politiques traditionnelles et les têtes d’autruches qui les pensent sont jetées aux poubelles de la défiance: Ailleurs, c’est le dégagisme, ici c’est le Hirak. Demain, nous n’en savons rien.

Un Macron, inconnu il y a de cela 4 ans, sort de l’ombre, devient Président de la République française en créant, en moins d’un an, un mouvement et un groupement politique qui tue les partis traditionnels et remporte haut la main la majorité des législatives. L’enseignement à tirer de toutes ces retombées de l’accélération sociale, c’est la nécessité pour les tenants de la chose publique de changer d’algorithme de la gestion du pouvoir politique et de logiciel de son interface publique.

Le changement des algorithmes n’est plus entre les mains d’un gouvernement, d’un élu, d’un parti ou d’un wali. Ils ont tous perdu leur crédibilité vis-à-vis de la population à force de mensonges, de promesses non tenues ou d’enrichissement personnel douteux. Tout ce monde périmé n’a plus aucune capacité d’articulation de l’influence sociale sur les cibles du pouvoir. Les groupes abandonnés à leurs sorts fabriquent leurs propres leaders. Dans chaque population laissée pour compte, il y a un Zefzafi qui sommeille. On a beau le condamner à perpète, il en ressortira plusieurs clones.

La réponse sécuritaire aux attentes sociales des manifestants d’Al Hoceima est une approche situationniste et contingente qui démontre l’incapacité du système à répondre de façon adéquate à des revendications de base et qui met à nu l’échec des partis politiques à encadrer la population. Ce ne sont certainement pas les recommandations d’une conférence d’opportunistes, des costumes cravates et des djellabas colorées qui y ont participé à Tanger qui vont résoudre quoi que ce soit. Au contraire, cela va mettre encore plus d’incrédibilité dans le chaudron de la contestation virale

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