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Affaire Bouachrine, vraies victimes, faux coupables

WISSAM EL BOUZDAINI

Au-delà du cas de M. Bouachrine, c’est la question des rapports des autorités avec les journalistes qui se pose.

Il ne fait décidément pas bon d’être journaliste au Maroc. Depuis le déclenchement de l’affaire du directeur de publication du quotidien Akhbar Al-Youm, Taoufik Bouachrine, pour, entre autres, traite d’êtres humains, c’est toute la profession qui se retrouve au centre des accusations. Certains acteurs, comme plus largement le public, s’en donnent à coeur joie, entre ceux qui en profitent pour régler leurs comptes avec le corps journalistique et plus particulièrement M. Bouachrine, et ceux qui se gaussent de la prétendue moralité de la presse, sachant que c’est celle-ci qui lui a donné ses lettres de noblesse et lui a permis de s’ériger, dans les pays démocratiques, en tant que quatrième pouvoir.

Car le directeur de publication d’Akhbar Al-Youm n’est pas ce qu’on peut dire un journaliste lambda. À la tête de ce journal fondé par luimême en mars 2009 après avoir sillonné un certain nombre de rédactions nationales (dont le quotidien Al-Massae, qu’il avait également lancé en septembre 2006 avec notamment le journaliste Rachid Niny), il était parvenu à conquérir une audience de plusieurs milliers de lecteurs; ce qui en faisait un des éditorialistes les plus lus du pays.

Il ne faisait certainement pas pour autant consensus; loin de là: beaucoup de confrères lui tenaient rigueur de son acharnement à défendre, contre vents et marées, le Parti de la justice et du développement (PJD), et ce en prenant souvent ses aises avec la déontologie. Ce n’est ainsi pas sans un zèle de mauvais aloi qu’il s’attaquait aux ennemis plus ou moins déclarés de la formation islamiste et surtout de son ancien secrétaire général et ancien chef du gouvernement, Abdelilah Benkirane, qu’il s’agisse notamment du Parti authenticité et modernité (PAM) ou désormais plus encore le Rassemblement national des indépendants (RNI) et son secrétaire général, Aziz Akhannouch. Parfois, non sans franchir la barrière morale de la diffamation. M. Bouachrine a également été pris en flagrant délit de plagiat, après avoir presque traduit mot à mot, en mai 2015, une chronique de l’essayiste et écrivain français Jacques Attali sur la géopolitique de l’humiliation, qu’il avait sans sourciller signée. Son affaire a néanmoins choqué, et ce même dans des rédactions où il n’était pas en odeur de sainteté.

Un certain nombre de confrères, pourtant publiquement opposés à lui, se sont ainsi indignés de la façon dont il a été arrêté vendredi 23 février 2018, dans la mesure où une vingtaine d’éléments de la brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ) se sont présentés à son bureau, avenue des FAR à Casablanca. Les clés du journal furent également saisies. Or à ce moment de l’affaire, une convocation aurait suffi. Beaucoup se sont d’ailleurs demandés si l’affaire ne revêtait finalement pas une dimension politique, au point que, de façon regrettable, de vraies victimes pourraient passer pour des bourreaux et inversement. La limite a d’ailleurs été franchie sur les réseaux sociaux, où certaines victimes présumées font l’objet d’une véritable campagne de dénigrement.

Au-delà du cas de M. Bouachrine, c’est la question des rapports des autorités avec les journalistes qui se pose. Il ne s’agit bien sûr pas de demander un quelconque traitement de faveur, ni que la presse ait droit à un passe-droit, mais l’impression est que dès lors qu’il s’agit de la corporation, certains représentants de l’État agissent avec un empressement inhabituel, comme si l’occasion était trop belle pour faire taire une voix considérée comme étant discordante. Justiciables, les journalistes le sont bien sûr. Ce sont également, faut-il le rappeler, des humains qui ont leurs qualités et leurs défauts, lesquels ne doivent pas être jugés à l’aune de la profession qu’ils exercent. S’ils ne peuvent exiger plus que le reste de leurs concitoyens, ils sont cependant en droit de ne pas en avoir moins

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