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Abdelilah Benkirane n’aura pas un troisième mandat à la tête du PJD

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Le calice jusqu’à la lie

En votant contre le changement des statuts, le PJD scelle l’avenir de son secrétaire général. Ou pas. Tout dépendra, in fine, des prochains résultats électoraux.

Abdelilah Benkirane ne connaissait visiblement pas le vieil adage disant à peu près ceci: «Mon Dieu, gardez- moi de mes amis, quant à mes ennemis, je m’en charge.» Car si, face aux nombreux adversaires de son parti, le Parti de la justice et du développement (PJD), M. Benkirane a su comme jamais briller en parvenant à remporter pas moins de deux élections législatives de suite (2011, 2016, une première depuis l’Union socialiste des forces populaires (USFP) d’Abderrahmane Youssoufi en 1998 et 2002), c’est au final sous l’épée des siens qu’il a péri.

Manque de tact
Le conseil national de la formation de la lampe a en effet, d’une courte majorité (126 voix contre 101), refusé de lui permettre de se présenter une troisième fois pour le titre de leader suprême du principal mouvement politique islamiste du Royaume.

Pour ce faire, il aurait fallu changer les statuts du parti, et plus précisément l’article 16, qui interdit de rester secrétaire général plus de deux mandats (M. Benkirane avait été une première fois élu en juillet 2008, avant d’être réélu en décembre 2012). Or, les arguments des «frères» de l’ancien chef de gouvernement opposés à sa prolongation -on pense particulièrement à l’actuel ministre d’État chargé des droits de l’Homme, Mustapha Ramid, qui l’a indirectement comparé à l’ancien dictateur tunisien Zine El Abidine Ben Ali- ont fait mouche. «Faisons la paix,» avait pourtant proposé la veille M. Benkirane.

Malgré la bonne mine qu’il affichait -ou feignait d’afficher- après le verdict du conseil national, ce dernier était sans doute loin de s’imaginer, dans une certaine mesure, devoir s’éclipser de la scène politique aussi petitement (au plan de la sortie, s’entend bien). «Il croyait avoir des chances, sinon il se serait très tôt retiré de la course,» croit savoir un membre éminent du PJD. Croire… Mais comment donc? M. Benkirane ne connaissait-il donc pas si bien que cela son parti? A-t-il été trompé? «Il a pris ses désirs pour des réalités, poursuit notre source. Il est vrai qu’il avait notamment l’appui de la jeunesse, dont les membres les plus en vue ont d’ailleurs tous voté pour le changement des statuts. Mais que vaut vraiment la jeunesse d’un parti? Je veux dire, au niveau du poids électoral.» D’autres, eux, fustigent le fait qu’il se soit fait trop d’ennemis et, pis, d’avoir en quelque sorte divisé le PJD en deux courants. «C’est le général, le chef, nous lui devons beaucoup, j’ai même été pour sa continuation, mais il a indiscutablement manqué de tact, regrette un membre du conseil national du parti. Mais pourquoi donc n’a-t-il pas été diplomate?»

Velléités de continuation
À cet égard, plusieurs sources se recoupent quant à l’origine des tensions actuelles, et qui remonteraient à début 2016. À l’époque, nous sommes à quelques mois des législatives -qui auront lieu le 7 octobre- et le PJD doit en même temps préparer le congrès devant amener à l’élection de son nouveau secrétaire général. Une routine. Or M. Benkirane, qui doit normalement céder le témoin, commence à afficher des velléités de continuation. C’est là que beaucoup commencent à se crisper.

L’actuel chef de gouvernement et ancien secrétaire général du PJD, Saâd Eddine El Othmani, fera d’ailleurs cette sortie mémorable sur Al-Idaâ Al-Wataniyya pour dire que «personne ne veut voir M. Benkirane continuer». M. Ramid, après avoir récemment eu à maille à partir avec son désormais futur ex-secrétaire général, révèlera, lui, s’y être également à l’époque vigoureusement opposé en le faisant directement savoir au principal intéressé.

Guerre intestine
L’actuel ministre de l’Energie, Aziz Rabbah, fera même publiquement fi des ambitions de M. Benkirane en se présentant officieusement comme candidat à sa succession. «Tiens ta place,» se verra-t-il en représailles asséner lors d’un meeting à Agadir. En raison des divergences, les «faucons» du PJD, comme on appelle ses caciques, trouveront comme solution intermédiaire de reporter le congrès, tout en s’évitant en même temps une guerre intestine inopportune dans la perspective du scrutin. «Cela voulait dire aussi qu’ils laissaient la porte ouverte à un éventuel changement des statuts,» poursuit notre source. Mais M. Benkirane finit par s’attirer les foudres des autres cadres du PJD, notamment ceux que l’on qualifie de «courant des ministres», après avoir refusé de condamner les accusations de traîtrise à leur encontre. Il faut dire qu’après sa destitution le 15 mars 2017 au bout de plus de 5 mois de blocage dans les consultations pour la formation du nouveau gouvernement et son remplacement deux jours plus tard par M. El Othmani, ses héritiers ont carrément eu droit au lynchage de certaines de leurs bases.

À cause de sa neutralité pour le moins négative, M. Benkirane aura même droit à une des célèbres explosions de colère de M. Ramid lors d’une réunion du secrétariat général le 12 juin 2017, qui finira même sans la publication d’un communiqué comme à l’habitude. «Le Rubicon avait, à partir de là, été franchi,» nous déclare un témoin de ces dissensions. Comme à la guerre, M. Benkirane voudra mettre toutes les chances de son côté. En plus des jeunes, il voudra s’adjoindre divers autres courants, d’où sa décision de rallier, le 29 juin, Jamaa El Mouatassim, Mohamed El Hamdaoui, Abdelaziz El Omari et Saïd Khaïroun au secrétariat général.

Il militera ensuite pour que les ministres n’aient pas automatiquement le droit de siéger dans ladite instance, ce qui sera accepté le 15 octobre par la commission des règlements et des procédures avant donc d’être rejeté par le conseil national. «Il fallait simplement dialoguer au lieu de se mettre tout le monde à dos,» commente une source.

Se mettre tout le monde à dos
De quoi sera maintenant fait l’avenir du PJD? S’il a bien la capacité d’aller fonder son propre parti au vu de la base dont il jouit, on imagine mal M. Benkirane provoquer une scission, du fait de l’attachement qu’il porte et qu’il a toujours porté à son parti. Dans l’allocution qu’il avait donnée la veille en prélude au vote du conseil national, il avait d’ailleurs confié être «très orgueilleux » et bien imaginer le PJD devenir une marque mondiale. «Il le faut, par ces temps de disette morale,» a-t-il expliqué.

Mais de là à l’enterrer? Tout dépendra, in fine, des prochains résultats électoraux. Si le PJD parvient à garder sa même dynamique, il deviendra évident que M. Benkirane n’était pas si indispensable que cela. Mais c’est le cas contraire qui semble se profiler, malgré toute la volonté que veut afficher M. El Othmani pour se présenter en tant que réformiste. Alors, l’ancien chef du gouvernement pourra toujours revenir comme sauveur…

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