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ABDALLAH EL AMRANI: Un réquisitoire contre les mystifications et un hymne à la tolérance

Notre confrère Abdallah El Amrani, un des pionniers de la presse marocaine et lauréat en 2014 du Grand Prix national de la presse au Maroc, publie son premier roman, intitulé “L’homme qui tua la lune’’, chez les éditions Dar Alamia Lil Kitab. Il est depuis trois ans un résident de Marrakech. La capitale d’Ibn Tachefine a éveillé en l’homme la création romanesque. Outre ce roman, deux autres livres sont en cours d’achèvement.

Dans votre roman, vous avez pu concilier entre le style éditorial qui a marqué vos écrits journalistiques et la narration romanesque qui semble vous avoir donné des moyens nouveaux pour démystifier fausses thèses et faux devins. D’aucuns pensent que ce n’est pas là une mission du roman!
Oui, mais lorsque les journalistes eux-mêmes désertent le terrain de l’investigation et de la dénonciation, pas celui de la surenchère et de la fake news qui a fleuri ces derniers temps, il advient au romancier de relever le journaliste, soumis souvent à des coercitions politiques et financières.

Vous décrivez votre nouveau métier comme une aventure et votre principal protagoniste Youssef exprime un vrai désarroi face à l’acte d’écrire. Pourquoi?
Youssef découvre tardivement que seule la léthargie est suspecte, voire patibulaire. Et à l’aune de ma modeste expérience j’affirme que le romancier est celui-là qui brise pour nous la routine. Le romancier se trouve parfois impliqué, malgré lui, dans un événement historique. Comme cela m’est arrivé avec la découverte de la bataille de Salé de 1851. Nos manuels scolaires n’en parlent pas. Pourtant, c’est une date à marquer d’une pierre blanche.

Sur quelle voie?
Sur celle d’un passé radieux que les Marocains devraient revendiquer. J’espère pouvoir faire revivre à mes compatriotes ces temps forts de leur histoire! Car dans ce premier roman je n’ai pu aller plus loin dans l’histoire de l’arrière grand-père du Chérif d’Ouezzane…

Vous évoquez abondamment ce grand Chérif d’Ouezzane Dar Dmana et son épouse, l’Anglaise Lady Emily Keene…
La maison de Moulay Ahmed, un des deux fils du fameux couple mixte tangérois à Ouazzane, est celle qu’habite depuis soixante ans la famille de mon défunt frère. Les férus d’histoire peuvent rencontrer cette femme exceptionnelle au détour d’une lecture attentive de son livre autobiographique sobrement intitulé “L’histoire de ma vie”.

Vous en parlez avec une admiration et vous couvrez le couple de louanges un tantinet exagérées…
Leur mariage abordait prématurément la problématique de ce qu’on n’appelait pas encore dialogue des cultures et des religions. C’étaient les temps modernes avant terme. On y trouvait tous les ingrédients du progrès: l’ouverture vers l’Autre… Ce mariage, l’un des premiers du genre, entre un Chérif marocain et une Européenne fut une réussite parce qu’il se dota très tôt de tous ces atouts qui génèrent l’émancipation et le progrès. N’est-ce pas qu’il s’agit là d’un exemple édifiant que le monde entier, et pas seulement musulman, peut prendre comme modèle pour construire de nouveaux paramètres d’un nouvel humanisme? Le grand Chérif démontra aux sceptiques des deux bords qu’il est possible de concilier, en terre musulmane, mariage civil et mariage religieux… Les différentes dispositions du document, rédigées par des religieux musulmans, répondirent aux attentes des deux parties, qui s’entourèrent de garanties pour préserver leurs intérêts respectifs.

Dans votre roman, vous rapportez l’influence de la maison d’Ouezzane (Dar Dmana) en Algérie. Au point que les services français de l’époque estimaient, en 1872, le nombre des affiliés à la confrérie dans la seule ville d’Oran à plus de vingt mille adeptes.
Certaines sources avaient fait circuler que pour dissimuler une rivalité qui s’attisait en sourdine entre la Cour et la puissante confrérie, la France fit miroiter à son chef, l’aïeul de Youssef, Haj Sidi Abdeslam Ben Larbi, le Trône du royaume d’Algérie. Ce sont les nostalgiques de la monarchie française qui furent derrière cette option. Ils rêvaient d’instaurer la royauté dans l’ancienne possession turque avec un allié moderniste, francophile, quoique marié à une Anglaise, et de surcroit un musulman qui consomme et s’habille à l’européenne…

Il n’en reste pas moins vrai qu’il n’y a aucune trace dans les archives officielles d’une rivalité secrète entre Sultans alaouites et Chérifs d’Ouazzane.
Vous avez raison. Néanmoins, cette histoire de parachutage d’un monarque de filiation Chérifienne en Algérie, il y a de fortes présomptions pour croire qu’il n’y a pas de fumée sans feu. Le grand Chérif, Hajj Sidi Abdeslam, qui avait pris la tête de la confrérie en 1850, manifesta jeune un penchant remarqué pour la modernité et une propension naturelle pour cohabiter avec les fidèles des autres religions; en particulier les juifs, qui constituaient une communauté importante à Ouezzane, Tétouan et Tanger. Rien d’étonnant donc si le gouvernement général de l’Algérie chercha, très tôt, à entretenir des rapports avec un homme influent doté d’un esprit cartésien. Un roi de souche Chérifienne aurait apaisé les tensions. Les Français ne seraient plus perçus comme des agresseurs, mais comme des porteurs d’une mission de civilisation et de modernité.

Le chapitre du roman dédié à cette séquence historique s’ingénie à démontrer que tous les mouvements du Chérif en direction de l’Algérie faisaient partie d’un plan secret qui ne tenait qu’au succès du grand Chérif dans la reddition de certaines poches de résistance…
Car le modèle du Sultan marocain est séduisant. Un nouveau monarque en Algérie se prévaudrait de la même légitimité. Disons que l’idée d’en faire un Roi de l’Algérie a caressé les projections françaises qui s’apprêtaient à ajouter le Maroc dans leur tableau de chasse colonial.

Et qu’en est-il de cette histoire de l’amiral de Gueydon, qui a été le premier gouverneur général de l’Algérie sous la IIIème République? On le disait farouchement contre une collaboration avec le Chérif d’Ouezzane?
Cet amiral estimait que la France ne devait nullement se mêler de la querelle sourde mais réelle du Chérif et du Sultan, et d’ailleurs Gueydon avait l’habitude d’exprimer son complet scepticisme sur une politique de collaboration avec les Zaouias et chefs de Zaouia. Cette attitude sceptique de l’amiral Louis Henri de Gueydon vis-à-vis du Chérif et des Marocains est sans doute liée à des déboires vécus par l’amiral au Maroc dès les débuts de sa carrière militaire.

Vous m’avez fait savoir avant d’entamer l’entretien que vous avez découvert dans le cadre de vos investigations sur l’époque des données croustillantes…
Absolument et tout cela fera l’objet d’un roman à part. Pour se faire une idée de cette phase glorieuse de l’histoire du Maroc, Il nous faut revenir au 1er avril 1851, pour rappeler les circonstances qui ont causé à Louis Henri de Gueydon son mauvais souvenir marocain. Mais je vous laisse découvrir ce pan de notre histoire glorieuse dans mon prochain roman.

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