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Pourquoi a-t-on assassiné le député Merdas ?

Dans le milieu de la Cosa  Nostra, on aurait parlé  d’omerta. Entendre: la loi du  silence. C’est que plusieurs  jours après l’assassinat,  le 7 mars 2017 dans la ville de Casablanca,  du député UC (Union constitutionnelle)  Abdellatif Merdas, rien n’a  encore été tiré au clair. Pour une fois,  la police marocaine semble même dépassée.  On parle justement d’une mafia  comme étant possiblement derrière ce  qui s’apparente à une exécution. Et, à  tout le moins, tout porte à croire que  l’enquête devrait encore piétiner.

Au Maroc, on découvre pratiquement  pour la première fois les affaires de ce  genre. Le modus operandi par lequel le  défunt a été tué renvoie plus à des films  du genre Le Parrain qu’aux faits divers  dont on avait jusque-là l’habitude. Les  révélations s’annoncent d’ores et déjà  explosives.

Modus operandi
«L’affaire est aussi mystérieuse que  Merdas l’était dans sa vie», nous déclare  un personnage qui a connu de  près le défunt. L’homme, en effet, était  à plus d’un titre secret. A cet égard, la  police n’arrive pas encore par exemple  à comprendre pourquoi Merdas a multiplié  ces derniers temps les déplacements  en Espagne, où il possède  depuis de nombreuses années une  luxueuse propriété sur le très prisé littoral  de la Costa del Sol, sur les rives de  la mer Méditerranée.

On dénombre, pour le seul mois de  février 2017, sept allers-retours. Ces  voyages pourraient en fait avoir un  rapport direct avec l’affaire. L’Espagne  était-elle un point de rencontre avec  quelques personnes tierces? Cellesci  sont elles potentiellement derrière  l’assassinat? L’enquête devra l’éclaircir.  Des experts sont à cet égard, depuis  plusieurs jours, à pied d’oeuvre pour  analyser les données GPS de sa voiture,  une Audi. Mais pour l’heure encore, rien  à se mettre sous la dent.

Ce qu’on sait pour l’instant, ou du  moins ce qui est sûr, c’est uniquement les détails ayant un rapport direct avec  l’assassinat. Quelques heures avant  d’être tué, Merdas se trouvait au quartier  de Mâarif, probablement pour des  affaires personnelles. D’après des médias  nationaux, il aurait dîné avec un  notable de sa région du Mzab, avec la  fille duquel il aurait entretenu une relation  extraconjugale. Des proches du  député, à qui nous posons la question,  nous affirment que cette liaison était de  notoriété publique. «Tout le monde le  savait», nous déclare-t-on.

Parrain politique
Le notable en question, qui se trouve  être le parrain politique de Merdas en  sa qualité de fondateur de la section de  l’UC au Mzab dès le début des années  1980, n’aurait en fait plus accepté que  le député continue de voir sa fille tant  qu’un acte de mariage n’aurait pas été signé, d’où d’ailleurs l’idée du dîner.  Cette piste passionnelle sera la première  que va suivre la police aux premiers  moments de l’enquête.

Après le dîner, Abdellatif Merdas part  en voiture à son domicile à Californie.  Le député vivait dans ce quartier huppé  de Casablanca depuis de nombreuses  années. Ses voisins, à qui nous posons  la question, disent ne l’avoir croisé que  rarement de son vivant. «Ici, chacun  vit cloîtré dans sa villa», nous explique  une voisine dont la maison se trouve  pratiquement dos à dos avec celle du  député. Vers le coup de 21h30, Merdas  gare sa voiture au pas de son domicile,  rue Benghazi. A aucun moment il  ne s’était rendu compte qu’une voiture  noire immatriculée à l’étranger le filait,  ce que va bien plus tard révéler l’enquête  en s’appuyant sur plusieurs vidéos  de surveillance.

Le procédé semble a priori professionnel.  L’auteur de l’assassinat connaissait  probablement très bien Abdellatif  Merdas, ou du moins est-ce un exécutant  qu’on avait très bien briefé. Outre  la voiture noire où se trouvait le tueur,  une seconde automobile blanche l’aurait  également poursuivi depuis Mâarif.  L’assassin semble avoir été parfaitement  au parfum des trajets et de la routine  quotidiens de Merdas. Il ne pouvait  pas agir au hasard.

L’oeuvre d’un professionnel
C’est à n’en pas douter l’oeuvre d’un  professionnel. La façon dont il «exécute  » le député le laisse largement  deviner. Abdellatif Merdas, pour revenir  au fil de notre affaire, n’a même pas  eu le temps de quitter son véhicule. A  peine garé, la voiture noire des tueurs  se place à droite, du côté passager. Le  député a à peine le temps de se rendre  compte de ce qui lui arrive: l’assassin l’atteint de trois balles, dont une à la  tête. Aussitôt, les tueurs prennent la  poudre d’escampette.  Les voisins, qui s’agglutinent dans la  rue après avoir été alertés par les détonations,  ont à peine le temps d’appeler  la police. Quand celle-ci arrive une  demi-heure plus tard, Merdas a depuis  belle lurette rendu son dernier souffle.  Il avait 53 ans. Le tueur a réussi à l’atteindre  malgré qu’une vitre s’interposait  entre lui et le député. Le crime a  tout l’air, a priori, d’être parfait. «C’est  certainement une mafia, nous affirme  un connaisseur. Rien que le fait de réaliser  l’assassinat devant le domicile  de la victime, cela a une profonde signification  dans les milieux mafieux.  C’est pratiquement, pour ainsi dire, un  meurtre rituel.»

La police entendra d’abord longuement  et à plusieurs reprises l’épouse du Député.  Celle-ci ne sera pas d’une grande  utilité pour les enquêteurs. Elle sait  peu de choses sur les activités de son  mari. Comme elle ignore les fréquents  voyages de celui-ci à l’étranger. La police  va surtout s’intéresser à la piste de  la maîtresse du député dont le frère de  celle-ci est appréhendé dès le lendemain.  Ce dernier est soupçonné d’avoir  voulu laver l’honneur de sa famille en  assassinant Abdellatif Merdas.

© ph:DR

Un parcours énigmatique
Mais il se trouve qu’à l’heure du  meurtre, il était dans un café bien loin  de Casablanca en train de regarder  un match de football au café avec des  amis. Il n’avait de toute façon pas la  compétence nécessaire pour exécuter  si parfaitement l’assassinat.
Le parcours fort énigmatique de Merdas  ajoute, pour sa part, à la confusion.  Qui était-il vraiment? Nous avons  cherché à poser la question à des gens  qui l’ont présumément connu de près,  mais personne pour livrer ne serait-ce  que le moindre indice. Ce qu’on sait,  c’est que le député vient d’un milieu  modeste, pour ne pas dire pauvre, et  qu’à un moment, il s’était subitement  enrichi.

«A partir d’un certain moment, il a  commencé à vivre dans une autre dimension», nous affirme un témoin.  Un certain temps, Abdellatif Merdas a  travaillé pour l’homme d’affaires Mustapha  Amhal. Certains disent en tant  que chauffeur, mais une source dément  cette information. «Le chauffeur  de Lhaj Amhal de l’époque travaille  toujours pour lui, nous explique-t-elle.  C’était plutôt un employé qui faisait à  peu près tout».

D’où vient la fortune de Abdellatif Merdas?  On prête au député plusieurs affaires  dans l’immobilier, mais rien, ceci  dit, de vérifiable et de vérifié. Ce qui  peut toutefois rendre plausible cette  piste c’est que Abdellatif Merdas vient  du Mzab, dans la Chaouia. Les terres  agricoles de cette région gagnée par  l’urbanisation, font l’objet de toutes les spéculations. Le défunt aurait en  tout cas frayé avec des personnalités  puissantes. On lui prête notamment  de nombreuses amitiés dans le milieu  de la Justice, mais sans plus. Un juge  aurait été entendu par la police, mais  qui au juste et pourquoi? Le mystère  est entier. La mort, pour spectaculaire  qu’elle soit, devrait à coup sûr alimenter  les fantasmes et créer un tissu de  rumeurs qu’il deviendra presque impossible  de démêler.

Mystère et fantasmes
Abdellatif Merdas comptait en tout  cas beaucoup. Pas à l’UC, où il passait  presque inaperçu d’après plusieurs témoignages,  mais au Mzab, où il était  pratiquement devenu un des hommes  politiques les plus puissants, si ce n’est  le plus puissant. Outre son poste de  député, il était, depuis 2003, «maire»  de la capitale de la région, Ben Ahmed.  A la suite des élections régionales de  2015, il avait accédé au conseil de la  région de Casablanca-Settat, dont relève  le Mzab. Sa dernière apparition  publique l’était d’ailleurs en tant qu’élu  régional, le 6 mars 2017 dans la ville de  Benslimane.

Merdas est aujourd’hui mort, mais l’enquête  entourant son assassinat n’est  pas près d’être enterrée.

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