À l'épreuve de l'expression digitale

MUSTAPHA SEHIMI

LA DÉMOCRATIE DU “CLICK”


Un vecteur de protestation qui n’est ni encadré, ni maîtrisé et qui ne peut éviter une dérive démagogique incontrôlée.

Voilà que les «gilets jaunes» débarquent … au Maroc. Ce sont en effet des techniciens des secteurs public et privé qui ont endossé cet habit, lundi 17 et mardi 18 décembre 2018, pour faire entendre leurs revendications. Ils prolongent cette action par deux jours de grève, situant celle-ci dans la «semaine de la colère». Une initiative qui a poussé cette semaine Maroc Hebdo à se demander pourquoi la dynamique sociale –surtout dans le Royaume– participe de cette forme de contestation. Quels facteurs poussent de plus en plus les citoyens de base à emprunter une telle voie? Le constat regarde les insuffisances du modèle de développement tel qu’il a été appliqué depuis près de deux décennies. Le HCP, Bank Al Maghrib et d’autres avaient multiplié les signaux dans ce domaine. Au final, le compte n’est pas bon –pas pour tout le monde en tout cas… C’est le Roi qui a donné tout son relief à cette situation depuis son discours d’octobre 2017 devant le Parlement. Y a-t-il eu depuis des inflexions? Il a encore fallu attendre le discours du Trône, voici plus de quatre mois, pour que le Souverain revienne sur cette problématique en recommandant instamment la priorisation du pôle social, laquelle n’a été que partiellement traduite d’ailleurs dans la loi de finances 2019.

Il y a donc de l’immobilisme dans la mise en oeuvre des politiques publiques dont le gouvernement El Othmani a la charge, de l’attentisme, de la frilosité et même de l’incompétence. Quand on se souvient du cafouillage créé durant une dizaine de jours par l’heure légale «GMT+1», voici deux mois, il y a en effet de quoi s’interroger sur la capacité de ce cabinet à aller de l’avant et à entreprendre les réformes attendues avec la détermination requise. Six partis forment la majorité actuelle. Comment appréhendent-ils ces réformes? Avec quel cap –on n’ose pas parler de vision-, avec quelles séquences et quelles priorités? Et, enfin, quel soutien politique et populaire? ce gouvernement a pratiquement épuisé ce qu’il pouvait donner. Et ce serait faire preuve de mauvais esprit, voire de cruauté, que de rappeler les promesses faites par ces six partis lors de la campagne électorale de 2016 puis dans le programme d’investiture par le Parlement à la fin avril 2017. D’ailleurs, ce programme a été rangé; il relève pratiquement de l’impensé aujourd’hui; personne n’y fait référence ni le revendique à un titre ou à un autre.

D’ou cette interrogation de principe; doit–on continuer pour continuer, parce qu’il convient que ce cabinet aille au terme normal de son mandat de législature en 2021? De fortes révisions programmatiques sont-elles possibles avec cette équipe-là? Quand on voit que le Plan d’accélération industrielle de la région Souss-Massa, signé devant le Roi le 28 janvier 2018 à Agadir, n’a pas eu à ce jour le moindre commencement d’exécution, il y a de quoi s’inquiéter pour tout le reste, les projets régionaux et locaux, et tous ceux qui n’ont pas eu ce parrainage royal.

Comment les opérateurs économiques nationaux et étrangers peuvent-ils avoir une grande confiance et une visibilité sécurisante pour relancer la machine économique? Quelle attractivité peut-on plaider en matière de climat d’affaires et d’investissement? Que peut croire enfin le citoyen devant un tel état des lieux? S’en remettre aux partis? Pas vraiment. Aux Syndicats? Pas davantage. Aux réseaux sociaux alors!

Il l’a fait avec le boycott lors du printemps dernier pour revendiquer l’amélioration du pouvoir d’achat. C’est la seule arme dont il dispose. Un vecteur d’expression qui n’est ni encadré, ni balisé ni maîtrisé et qui ne peut éviter une dérive démagogique ou incontrôlée. C’est la rançon de la défiance à l’égard des partis, de la politique traditionnelle et même de tout le «système» institutionnel. C’est aussi une forme de réappropriation du pouvoir par le primat d’une citoyenneté pleine et entière. Echec de la représentation politique et partisane ainsi que de l’intermédiation sociale.

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