
PARCOURS. Abdelilah Benkirane prend toutes les précautions pour que son islamisme politique apparaisse rassurant et pas du tout inquiétant. Réussira-t-il ?
Le triomphe du PJD aux élections législatives du 25 novembre
2011, c’est lui. Avancer ce genre d’information définitive, n’est
certainement pas de nature à irriter les amis les plus poches de
Abdelilah Benkirane au sein du parti islamiste. L’homme n’a
pas la victoire modeste, même si le score réalisé l’en dispense. Il a tout
fait pour réaliser cet objectif au contenu et à la signification uniques
dans l’histoire du Maroc indépendant. Le parcours de celui qui a été
chargé, par S.M le Roi, mardi 29 novembre 2011, de former le nouveau
gouvernement, est quelque peu atypique.
Ce natif du quartier populaire Al Akkari, à Rabat, en 1954,
père de 6 ans enfants, d’une famille originaire de Fès,
a toujours baigné dans une ambiance où le religieux le disputait
au politique. Son père s’intéressait au fondamentalisme et
au rite soufis. Sa mère fréquentait les réunions féminines
de l’Istiqlal.
Parenthèse laïcisante
Dans sa prime jeunesse, il opte pour un autre type d’engagement,
en adhérant à la Jeunesse ittihadie, du temps de l’UNFP,
de son opposition radicale et de son idéologie laïcisante. Nous
sommes dans les années 1970, Abdelilah Benkirane est inscrit
à l’École Mohammadia des Ingénieurs, qu’il quittera
avant terme, pour rejoindre l’École normale supérieure
et devenir professeur de mathématiques.
Cette parenthèse est vite refermée. Car c’est
durant cette même période que le jeune Benkirane
change totalement de cap. Il revient aux
fondamentaux de l’islamisme et à l’influence de
son éducation familiale. Il intègre le groupe de
la Chabiba islamiya, dont il deviendra l’une des
figures de proue.
Abdelilah Benkirane accompagnera le processus
de cassures répétitives du mouvement
des jeunes islamistes tout au long des années
1970, 1980 et 1990. Il sera constamment mêlé
à une noria de formations de la même référence
politico-religieuse, telle la Jeunesse islamique, puis le
Mouvement Unicité et Réforme (MUR), dont il reste le chef de
file jusqu’en 1996. Cette mouvance abandonnera la violence
pour un activisme pacifique. Elle ira jusqu’à moduler et modérer
son propos à l’égard de l’institution
monarchique, dans une vaine
tentative de passer de la clandestinité
à la légalité. Un certificat
de passage qui ne viendra jamais.
Il aura fallu l’intervention du docteur
Abdelkrim El Khatib, qui s’est
porté garant, devant Hassan II au
règne finissant, pour accueillir une
poignée de militants islamistes,
en 1996, dans son propre parti, le
Mouvement populaire démocratique
et constitutionnel (MPDC),
une structure plutôt virtuelle que
réelle.
Les invités réussissent enfin à avoir
un toit et à agir au grand jour. Ils
seront, effectivement, une minorité
très agissante. Une année
après, la coquille vide du Dr El
Khatib est phagocytée. En 1997,
le MPDC change de nom. Le PJD
est né. L’opération d’introduction
de l’islamisme dans le champ politique
national se déroule presque
dans la discrétion, malgré l’opposition
très timide de l’USFP et du PPS.
L’islamisme dans la discrétion
Conscient de sa position encore
fragile, le PJD, lui-même, adopte un
profil bas. Il lui faudra patienter une
décennie et deux élections législatives
(1997 et 2002), pour sortir le
grand jeu et faire la démonstration
de la capacité d’organisation et de
mobilisation de ses dirigeants et de
ses adeptes. Abdelilah Benkirane,
lui, est élu député à Salé-Médina,
quelques mois après la naissance
du PJD.
Pendant toute cette période, Abdelilah
Benkirane est volontairement
resté au second plan, derrière Saâd
Eddine Othmani, un Secrétaire
général bien craintif. Tout se passe
comme s’il voulait se réserver
pour un moment plus propice et
plus décisif. Mais personne n’est
dupe. Chacun savait que Abdelilah
Benkirane était l’exécutant testamentaire
du Dr El Khatib, celui par
qui le PJD a eu droit de cité parmi
l’armada des formations politiquement
correctes. Il semble s’être
donné comme ligne de conduite
qu’il était urgent d’attendre.
L’âge de maturité
Ce n’était pas sans difficulté. Il a eu
maille à partir avec certains de ses
camarades un peu plus pressés et
beaucoup plus remuants, comme
Mustapha Ramid. Il en a eu raison
par sa gestion sereine d’un cheminement
politique qui devait arriver
à maturation.
Aux législatives de 2007, avec
42 sièges et un troisième rang
amplement mérité, le PJD donne
la preuve qu’il a atteint l’âge de
maturité. Abdelilah Benkirane
décide d’accélérer la cadence. Le
moment tant attendu viendra avec
le congrès du parti tenu le 20 juillet
2008, à Rabat. Abdelilah Benkirane
monte au créneau et défie Saâd
Eddine Othmani, qu’il parvient à
déloger par 684 voix contre 495.
Cette fois, c’est fait, Abdelilah Benkirane
devient Secrétaire général
du PJD. A part une barbe blanche
qui n’a jamais plus de trois jours,
Benkirane ne fait pas son âge. Du
coup, son parti semble avoir pris un
coup de jeune.
Il prend, en tout cas, une autre
dimension. Il devient plus visible et
plus lisible. Son nouveau patron est
un communiquant hors-pair qui ne
rechigne pas à la confrontation. Il
est de toutes les polémiques sur les
colonnes de la presse et de toutes
les réparties sur les plateaux de
télévision. Il prend toutes les précautions
pour que son islamisme
politique apparaisse rassurant et
pas du tout inquiétant.
Sans langue de bois
Il y met les mots appropriés comme
pour caresser son public dans le
sens du poil islamique. Plus il avançait
dans son mandat, plus le verbe
devenait plus dur et le propos plus
incisif. Le ton montera encore d’un
cran à l’annonce d’élections législatives
anticipées. Les critiques à
l’adresse de ses adversaires politiques
intimes et du gouvernement
en fonction deviennent plus
acerbes et plus directes.
Les choses
sont appelées par leurs noms sans
circonvolution de langage et sans
langue de bois. Le message est
porteur, pour preuve les résultats
du dernier scrutin. Un Abdelilah
Benkirane Chef du gouvernement,
rasé de près, costume trois pièces
et cravate assortie, nous fera-t-il,
comme il l’a récemment déclaré,
basculer sur un modèle turc où
le pouvoir islamiste se conjugue
allégrement avec une bonne image
de liberté de conscience et de comportement?