Le Sahel, plaque tournante du trafic d'armes, inquiète à juste titre les gouvernements des pays limitrophes, dont le Maroc. C'est là que se fournissent terroristes, rebelles, trafiquants de drogue ou d'êtres humains.

La filière des armes au Sud-Sahara
Le Sahel de tous les dangers

Mouna Izddine

 

 

Quatre vingt et un mille. C'est le nombre de kalachnikovs en circulation dans la région du Sahel, d'après le ministre délégué à l'Intérieur marocain, Fouad Ali El Himma. Un chiffre qui donne froid dans le dos et renvoie, car ce n'est là que la partie visible de l'iceberg, à l'ampleur du trafic d'armes au Sahel. Un commerce illicite et juteux parmi tant d'autres.
Le Sahel a, en effet, depuis de longues décennies, constitué une zone de trafics intenses en tous genres: immigration clandestine, drogues, cigarettes, matières premières, produits industriels, hydrocarbures, véhicules, drogues, chameaux, armes… Aujourd'hui encore, cette ceinture aride située entre le désert du Sahara, au Nord, et les régions tropicales, au Sud, et s'étendant de l'Atlantique à la Mer Rouge, est qualifiée, à juste titre, de ventre mou de l'Afrique. Une zone de non-droit, un no man's land instable, très difficilement contrôlable en raison de son immensité, plus de 5 millions de km2, et de son relief.
Une région difficilement maîtrisable du fait de ses caractéristiques humaines également. Dans cette bande aride, où le désert poursuit sa course inexorable, l'élevage (dromadaires, chèvres et bœufs dans le «Sahel des nomades») et la frugale agriculture (mil et arachide dans «le Sahel des sédentaires») ne constituent plus, depuis bien longtemps, une source de revenu suffisante et stable pour les populations. Des populations miséreuses, majoritairement nomades, qui ont eu la malencontreuse idée de naître sur ce sol ingrat, terre de famine et mouroir de tous les espoirs.


Près de 30% des Sahéliens sont en insécurité alimentaire chronique et 50% d'entre eux vivent avec moins d'un dollar par jour. Pour survivre ou améliorer leur sort, certains sont prêts à tout, y compris à tremper dans des activités illicites comme le trafic d'armes. Le plus fort du bataillon de ces mercenaires du désert se recrutent chez les jeunes, en proie au désespoir et au désoeuvrement, surtout depuis la fermeture des portes de l'Eldorado européen et des Etats limitrophes comme la Libye. Des jeunes agiles, forts et connaissant «le terrain» sur le bout des doigts, autant de qualités recherchées par les trafiquants d'armes, qui les utilisent comme bras droit, gardes du corps, guides, transporteurs ou revendeurs.
Et c'est probablement le silence complice des tribus touaregs et leur «mouvance» qui compliquent davantage la tâche des chasseurs de marchands d'armes. Qui songerait logiquement à scier la branche sur laquelle il est assis? Les gouvernements des pays du Sahel (Mauritanie, Mali, Burkina Faso, Niger, Gambie, Tchad et Soudan) et ceux des Etats voisins et frontaliers (Sénégal, Maroc, Algérie, Tunisie, Libye) s'évertuent tant bien que mal à endiguer le phénomène. Mais, faute de moyens humains et logistiques, ils se retrouvent vite dépassés par un phénomène qui prend de plus en plus d'ampleur. Et, au grand bonheur des marchands d'armes, ces pays ne sont pas tous forcément prêts ou «chauds» pour dépasser leurs nombreuses divergences politiques pour coopérer efficacement dans ce sens, en cessant une fois pour toutes de se rejeter la responsabilité.

Une saisie d’armes et de munitions.


A ce jour, on ne peut pas définir avec exactitude les pays et les lieux d'approvisionnement des trafiquants d'armes opérant au Sahel, mais certains analystes parlent de «réservoirs», en référence au mouvement indépendantiste du Front Polisario, à la Libye «révolutionnaire» du Colonel Kadhafi ou encore à l'Afrique noire, zone d'instabilité chronique. Les trafiquants d'armes se fournissent parfois dans des casernes militaires, qu'ils attaquent ou volent avec des complices. Ils écoulent leur arsenal, neuf ou d'occasion, sur des marchés clandestins.
Comme dans tout trafic, les armes s'échangent de la main à la main et, porosité des frontières aidant, circulent aisément d'un pays à l'autre. Ainsi, des M16 ayant servi dans des conflits internes au Tchad ont été retrouvés en Mauritanie et des Beretta AR-70 utilisées dans la guerre civile du Liban ont atterri jusque chez les intégristes algériens. Parmi les clients des trafiquants d'armes donc, des bandits à la petite semaine algériens, de grands caïds de drogue marocains, mais aussi des rebelles du Scud tchadien (Socle pour le changement, l'unité et la démocratie) opposés au Président Idriss Déby Itno, des instructeurs européens, mercenaires recrutés pour la formation militaire d'opposants à des régimes d'Afrique noire ou encore des terroristes d'obédience diverses (GSPC algérien, Al Qaïda dans les pays du Maghreb islamique, etc). Les tribus nomades se fournissent également en armes légères pour protéger leurs troupeaux et leurs campements des voleurs de bétail et autres bandits de grand chemin.
Dans le désert, les sensibilités patriotiques ou raciales s'évanouissent comme un mirage. Seul compte le prix que vous êtes prêt à mettre pour acquérir votre précieuse marchandise. Les enchères peuvent commencer à 300 dirhams pour un pistolet d'occasion à chargement automatique, sans compter les munitions et les explosifs.
Les armes légères et de petit calibre, peu onéreuses, facilement manipulables, transportables et camouflables, sont très prisées par les acheteurs du Sahel, d'autant plus qu'elles conviennent parfaitement aux opérations de milice ainsi qu'aux actes terroristes et criminels.
Autre avantage en leur faveur: leur longévité et leur aisance d'entretien. Parmi les armes légères les plus courantes et les mieux écoulées par les trafiquants d'armes, les mitrailleuses légères (dont la célèbre Kalachnikov Norinco russe), les pistolets mitrailleurs (comme l'Uzi et le Galil israéliens), les revolvers, les pistolets à chargement automatique, les fusils de chasse semi-automatiques à barillet (Street Sweeper Striker 12, etc), ou encore les fusils d'assaut.
Ceux parmi les clients qui préfèrent les armes portatives ont également l'embarras du choix entre les mitrailleuses lourdes, les mortiers, les grenades à main, les lance-grenades, les canons aériens, les canons antichars et les lance-missiles. La livraison se fait généralement la nuit, pour éviter d'être repéré par les armées régulières ou les patrouilles aux frontières. Les armes sont ensuite transportées dans des camions ou des véhicules tout terrain, généralement des land-rovers ou des 4X4. Les nouvelles technologies de communication -téléphones mobiles, ordinateurs portables, GPS, etc- constituent une aubaine pour les trafiquants, qui y trouvent un auxiliaire précieux à leurs activités.
A ce jour, seules de rares affaires d'arrestation de trafiquants d'armes ont été ébruitées par la presse, notamment marocaine et algérienne (voir encadré). Les pays du Sahel et leurs voisins, dont le Maroc, sont-ils suffisamment conscients du grave danger et de l'inquiétante menace que représente le trafic d'armes illégal pour leur stabilité même? Pourtant, le phénomène existe bel et bien et va même en s'accentuant, trouvant son terreau dans la pauvreté et le désarroi d'un «Sahel maudit».
Pourtant, et c'est bien là le paradoxe de cette partie de l'Afrique que les investisseurs évitent du fait justement de son instabilité, le Sahel regorge de richesses naturelles. Parmi elles, le pétrole et les diamants, mais aussi l'uranium, le phosphate, l'or, le fer, le manganèse, le zinc, le cuivre… C'est ce qui, probablement, accentue l'intérêt récent des Américains pour cette région jusque-là délaissée par les gouvernements occidentaux. Le danger vient du Sud… L'Oncle Sam, fin géostratège, a bien compris qu'en sécurisant et en stabilisant cette région, il aura gagné au change: un accès illimité aux marchés producteurs, un transport sûr des matières premières avec, cerise sur le gâteau, le contrôle des bases arrière du terrorisme islamiste et des camps d'entraînement djihadistes.
Dernier fait en date, le pilotage par le général américain William Ward, le 7 février 2007 à Dakar, des travaux de la 3ème Conférence du Partenariat transsaharien de lutte contre le terrorisme, auxquels ont pris part les chefs d'états-majors ou responsables militaires du Maghreb (Mauritanie, Maroc, Algérie et Tunisie) et de cinq pays subsahariens (Tchad, Mali, Niger, Nigeria et Sénégal).
Un budget annuel de 90 millions de dollars a été fixé pour contrer les terroristes dans la région et le porte-parole de l'administration Bush ont clairement affiché l'intention des Etats-Unis d'installer une base de surveillance américaine dans le Sahel.


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