Homme de main de Réda Guédira, Joseph Marciano
a participé à toutes les affaires occultes où l’ancien conseiller de Hassan II est impliqué.

L’argent sale de Réda Guédira

Majdoulein El Atouabi
Aïssa Amourag

 

Joseph Marciano

 

Ahmed Réda Guédira, le tout puissant conseiller du défunt Roi Hassan II doit certainement se retourner dans sa tombe. Pour cause, depuis que ses héritiers ont décidé de récupérer leur héritage en poursuivant Joseph Marciano, alias Jeff, son ancien homme de main qu'ils accusent de les avoir spoliés, les affaires où son nom est cité se suivent et se ressemblent. Le 8 juin 2006, le juge de référé du tribunal de première instance de Casablanca avait ordonné une saisie conservatoire sur les biens de Jeff Marciano. Quatre jours plus tard, le lundi 12 juin, ce même tribunal devait statuer sur la plainte pour faux et usage de faux déposée contre Marciano en 2003, par Farid Chebicheb, un des gendres de l'ancien conseiller . Ce jour-là, les deux anciens proches de Réda Guédira se sont succédé pour raconter cette page méconnue de l'histoire récente du Maroc autour d'un personnage qui a eu la haute main sur la scène politique du Royaume durant un demi-siècle.
Ahmed Réda Guédira, dont on disait qu'il avait l'oreille du Roi, qu'il pouvait faire et défaire tout ce qu'il voulait au Maroc, n'aurait jamais imaginé un seul instant qu'un jour viendrait où son nom serait cité dans les procès-verbaux et jeté en pâture dans les salles d'audience des tribunaux marocains. Et pourtant! Ce 12 juin, son nom et son passif ont fait l'objet d'un grand déballage. En cette chaude matinée, l'assistance bruyante et nombreuse n'en croyait pas ses oreilles. Hormis la citation du nom de Réda Guédira dans des spéculations et des transactions tout aussi douteuses les unes que les autres, c'est surtout l'étalage d'une partie de sa fortune, une véritable valse des milliards, qui a constitué le clou du spectacle où Jeff Marciano jouait le premier rôle.


Réda Guédira déléguait ses basses besognes à des hommes de main tels que Joseph Marciano.


Né à Debdou dans la région d'Oujda en 1941, cet ancien fripier du quartier du Sentier, à Paris, est devenu par la grâce de sa proximité avec l'ancien conseiller du défunt Roi un homme d'affaires prospère dont la fortune se compte en milliards. Sa relation avec Réda Guédira remonte au début des années 80. À l'époque une société de construction allemande voulait réaliser des projets au Maroc. Ses dirigeants, des amis de Joseph Marciano, étaient confrontés à un certain nombre de problèmes, notamment judiciaires. Feu Réda Guedira a été sollicité pour intervenir afin de résoudre leurs problèmes. Une simple formalité pour le conseiller de Hassan II, qui règle l'affaire très rapidement. En contrepartie, et en guise de bakchich, la société allemande lui verse la somme de 5 millions de dollars. Mais, c'est Joseph Marciano qui percevra l'argent, qui sera placé et fructifié en dehors du Maroc pour le compte de Réda Guédira. Dès lors, les deux hommes ne se quittent plus. Homme de main et bras droit de Réda Guédira pendant de longues années, Jeff Marciano prend part et participe activement à toutes les affaires financières, souvent occultes, où le conseiller royal est impliqué. Aujourd'hui, il est poursuivi par les héritiers de Guédira pour malversations, faux et usage de faux dans la gestion de la fortune de leur père. Lors de l'audience du lundi 12 juin, il ne s'est guère embarrassé de précautions pour établir son innocence, retraçant en filigrane de ses déclarations, les contours d'une époque où tout était permis au Maroc.
Après avoir raconté dans le détail les conditions de sa rencontre avec Réda Guédira, il explique qu'en 1981 il avait monté avec lui la SOMSI, un holding qui avait pour principale tâche de gérer et de faire fructifier le patrimoine immobilier de l'ancien conseiller. Outre ce dernier, le holding comptait également dans son tour de table ses filles Meryem et Zoubida, ainsi que leurs époux respectifs, Salem Ayachi et Farid Chebicheb. Ancien membre de l'Union Constitutionnelle UC, celui-ci doit son ascension sociale à son mariage avec Zoubida Guédira, journaliste décédée d'un cancer en 2000. Trois années plus tard, emboîtant le pas aux autres héritiers de Guédira, Hakam, Meryem et Malika, Chebicheb décide à son tour en 2003 de porter plainte contre Jeff Marciano. Lors de sa déposition devant le tribunal, il a affirmé que c'était lui qui avait créé la SOMSI, où il détenait 50 actions sur un total de 95.000 actions détenues en majorité par Réda Guédira. Celui-ci a en effet profité de sa proximité avec le défunt Roi Hassan II pour amasser une fortune qui rendrait vert de jalousie même le légendaire Crésus.
Plusieurs fois ministre, puis conseiller du Roi Hassan II depuis 1977 jusqu'à sa mort à l'âge de 73 ans, le jeudi 14 décembre 1995 à l'hôpital Hôtel-Dieu à Paris à la suite d'une longue maladie, Ahmed Réda Guédira symbolisait à merveille ce Maroc du chaos où les fortunes se faisaient et se défaisaient au gré de la proximité ou non avec le pouvoir. Ce petit bout d'homme, véritable boule de nerfs, doté d'une petite santé mais d'une vivacité d'esprit sans pareil, comptait en effet parmi les plus proches du pouvoir. Fidèle parmi les fidèles, il a fait ses études au collège Royal puis à la faculté de Droit de Paris. Avocat dès 1955, il participe aux négociations d'Aix-les-Bains pour l'indépendance du Maroc. En 1963, il crée le Front de défense des institutions constitutionnelles (FDIC) pour contrecarrer les partis issus du Mouvement national, l'Istiqlal notamment. Triste époque! Sa proximité avec Hassan II était telle que l'on raconte à son propos que ses humeurs reflétaient celle du Roi. Lorsqu'il était jovial, c'est que Hassan II l'était aussi. Et à l'inverse, ses crises de colères, terribles et fréquentes, trahissaient, elles, la mauvaise humeur du Roi.
Malgré ses multiples traversées du désert, Réda Guédira arrivait toujours à rebondir. De ses passages à vide, il a cependant gardé un amour imprescriptible pour l'argent, qu'il considérait comme un moyen sûr pour atteindre ses desseins. Joueur dans le sens propre et figuré, il était un amateur invétéré de poker. Ses anciens compagnons de jeu le décrivent comme un adversaire coriace qui n'acceptait jamais la défaite et qui était très réticent à régler ses dettes de jeu. «En revanche, il était intraitable lorsqu'il devait encaisser son dû. Les rares fois où il gagnait, quand les perdants ne disposaient pas de liquide, il n'hésitait pas à se faire payer en nature, par des bijoux, des voitures ou des biens immeubles», dit de lui l'une de ses connaissances. Véritable ombre du Roi pendant de longues années, il en a profité et en a fait profiter d'autres qui se sont empiffrés pour amasser des fortunes colossales que le commun des mortels ose à peine imaginer. Tel était en effet Réda Guédira, un homme qui aimait l'argent, mais qui n'a jamais su le gérer, préférant déléguer cette basse besogne à des hommes de main tels que Jeff Marciano et bien d'autres. En contrepartie, ces alliés d'une grande utilité étaient couverts d'égards. Par l'entremise de Guédira, Jeff Marciano avait ainsi hérité du statut de diplomate marocain résident à Paris, jouissant de tous les avantages qu'il pouvait en tirer tels que l'immunité diplomatique, l'exonération fiscale et bien d'autres. Malgré tout, après sa mort, une grande partie de la fortune de Guédira, qui se comptait en milliards, a été spoliée par ses anciens associés. Mais les vestiges qui subsistent de cette fortune et qui font aujourd'hui l'objet d'un litige entre ses héritiers et Jeff Marciano n'en donnent pas moins le vertige.
Au Maroc, pendant longtemps, Réda Guédira ne possédait officiellement que sa villa de Témara, d'une superficie de trois hectares, quelques terrains dans la même ville, un immeuble de 5 étages à Rabat, en plus de son chalet de Kabila dans le Nord. Outre les biens répartis entre Casablanca, Rabat et le Nord du pays, l'homme était en effet actionnaire dans plusieurs sociétés, dont une banque marocaine. Il a également investi dans des bons de Trésor à hauteur de 30 millions de dirhams. En France, la rumeur populaire le présentait comme l'un des principaux actionnaires du fameux café de la Paix, à Paris. Il aurait également des participations dans certaines entreprises en vue comme Alcatel. Une certitude, en revanche, le tandem Guédira-Marciano possédait le restaurant de la corniche casablancaise, le Revolver Jean, et le terrain mitoyen de 10 hectares. Ce terrain vague d'une valeur inestimable, de par sa situation stratégique, constitue aujourd'hui l'un des principaux litiges entre Marciano et les héritiers du conseiller royal. En attendant que les juges se penchent sur ce dossier, Hakam Guédira et ses sœurs réclament plus de 30 milliards de centimes à l'ancien homme de main de leur père. Optimiste, Moulay Hicham Maliki, l'avocat des Guédira semble convaincu de remporter cette première manche, dans une série de procès qui dépassent les frontières marocaines. Puisque Guédira a également légué à ses héritiers, excusez du peu, un luxueux hôtel particulier situé dans la prestigieuse avenue Henri Martin, dans le XVIème arrondissement de Paris… À quelques encablures des résidences tout aussi prestigieuses de l'ancien ministre de l'intérieur, Driss Basri, et de celle de Abdellatif Laraki, l'ancien PDG de la Banque populaire.
Achetée par Marciano pour le compte de Réda Guédira dans les années 90, cette résidence de luxe est estimée aujourd'hui à 20 millions d'euros. D'où vient tout cet argent et comment le conseiller du Roi a-t-il pu disposer en France des fonds nécessaires pour financer une acquisition aussi importante? Jeff Marciano laisse entendre que l'argent versé pour l'achat de cet appartement est le fruit d'une commission pour service rendu par le conseiller royal. Se présentant comme le mandataire de Réda Guédira, Jeff Marciano avait intenté un procès à ses héritiers en novembre 2003 pour réclamer la somme de 1.500.000 euros au titre des frais qu'il aurait engagé pour l'entretien de ce luxueux appartement où, ironie du sort, Réda Guédira n'aurait jamais mis les pieds. N'ayant pas pu prouver sa qualité de mandataire et encore moins les frais engagés, il sera finalement débouté de sa plainte.
Aujourd'hui, c'est à son tour d'être poursuivi au Maroc. Argent liquide, bons du trésor, actions dans des sociétés, terrains et biens immeubles… L'ensemble de la fortune colossale de Réda Guédira fait maintenant l'objet d'un étalage inédit dans le cadre de la plainte pour malversation et usage de faux intentée par les héritiers de l'ancien conseiller. Chargé de statuer dans cette affaire, le juge Noureddine Kacine n'en revient pas. Comment un haut fonctionnaire de l'État, aussi puissant soit-il, aurait-il pu accumuler autant de biens?, doit-il certainement se demander depuis qu'il a été saisi de cette affaire qui n'a pas fini de livrer tous ses secrets. Bien au contraire, le spectacle ne fait que commencer. Rendez-vous le 3 juillet 2006, date de la prochaine audience.


Retour