Billet bleu

par Khalil Hachimi Idrissi


Monnaie de singe.Notre consoeur La Vie Économique est malheureuse, comme la femme du maudit. Elle n'est ni mariée, ni divorcée. Destin suspendu. Comme s'il existait un territoire équidistant entre l'enfer et le paradis. Entre son vendeur à la sauvette, l'inénarrable ex-Jean-Louis Servan Schreiber, et ses racheteurs aussi imprudents qu'aventuriers, cet hebdomadaire économique voit sa vie devenir de plus en plus chaotique. Mieux. Les repreneurs, - et à leur tête Kamil Ouazzani un "happy few" gâté, plus "night-cluber" que gestionnaire, - tous déjà actionnaires de L'Économiste jettent leur dévolu sur ce titre pour constituer un monopole de fait: le contrôle de la presse hebdomadaire économique. Même s'ils annoncent leur intention, pas plus, de quitter l'actionnariat de L'Économiste, cela fait brouillon. Un coup de canif à la morale et au pluralisme. On peut jouer avec l'argent de papa, ou avec celui de son ami intime mais on ne triche pas avec l'opinion publique. Dans cette opération, informer est plus qu'une uvre de salubrité. C'est un devoir.
Le jeune Kamil est fauché. Sa holding KAT est endettée. Ses dettes dépassent son capital social, ce qui est déjà très étrange. Il a été viré de Eurest, d'Alcatel. Et de partout. "Caractères" l'autre holding du beau Kamil, sous couvert de laquelle il achète La Vie Économique, traverse une passe financière fatale. L'ONA, bien inspirée, car Kamil le magnifique est encombrant, s'est retirée de "Caractères" sans fracas mais peut-être avec perte. Tant mieux. Même l'avocat de Kamil est en colère contre son client. Il lui a barboté près de un an d'honoraires et de frais divers. Il lance des procédures judiciaires contre lui. Beau tableau. Mais avec tout cela , dans notre beau pays, Kamil Ouazzani le chanceux trouve des partenaires pour son opération suicide sur "La Vie Économique". Il embarque, deux fois, Moulay Hafid Alami. En tant que tel et à travers sa société Sahm. Il met dans le coup Nader Maoulawi, un Libanais qui bat le beurre à Sunergia. Et il profite de la gentillesse et de la prodigalité proverbiales de Aziz Akhenouche d'Afriquia. Tous ensemble, ils n'ont théoriquement réuni que 51%, en monnaie de singe, des 16 millions de Dh qu'ils doivent donner avant le 17 juin 1997 à l'ex-Jean- Louis Servan Schreiber. Il reste à trouver 49% en vrais dirhams, c'est-à-dire en argent frais. Depuis que l'affaire s'est éventée, les investisseurs ne se bousculent plus au portillon. Au bout du compte, c'est l'ex-J-LSS, et son mystérieux garant, qui vont faire les frais de cette farce financière. Et si La Vie Économique ne valait pas ces 16 millions? Et si une contre-expertise, engagée par Kamil le surdoué de l'esbroufe, puisqu'il occupe les lieux, démontrait formellement que le titre a été surévalué? Alors l'ex-Jean-Louis Servan Schreiber, l'arroseur arrosé, risque de se contenter docilement de ses arrhes et de repartir chez lui une main devant et une main derrière. Sinon il devrait se lancer dans une bataille judiciaire à l'issue incertaine. Décidément, ce Kamil est une invention géniale du libéralisme primaire marocain. Vivement qu'il ouvre un fan club.

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