Bordé par l’autoroute A3, à deux pas de Sidi Moumen, le Douar Bouih offre le même spectacle de désolation que les autres bidonvilles de la périphérie casablancaise. A l’entrée du terrain vague, un chemin de terre accidenté mène aux premières baraques de briques et de tôles. Des détritus flottent au milieu de grandes flaques boueuses, stigmates des récentes intempéries que le retour du soleil peine à effacer.
Il est presque midi. Les habitants vaquent en toute quiétude à leurs occupations. Les femmes finissent leur ménage et préparent à manger. Quelques enfants jouent au ballon au milieu d’engins rouillés et de déchets en tout genre. Adossés à la barrière de ciment qui ceinture le bidonville, un groupe d’adolescents discute et observe les allées et venues, une façon comme une autre de tuer le temps.
Dans ce quartier abandonné de Aïn Sebaa, où vivent près d’un millier de familles, la venue «d’étrangers», événement exceptionnel, ne laisse pas indifférent. Très vite, un attroupement se forme. Les gamins, excités, abandonnent leur partie de foot et se mettent à suivre chacun de nos pas. Les femmes, intriguées par tout ce chahut, sortent timidement de leurs baraques en jetant quelques coups d’œil inquiets. Mais grâce à la présence de nos guides, militants à la section locale de l’AMDH, la méfiance des habitants laisse peu à peu la place à une franche curiosité. Certains comme Mustapha se demandent pourquoi des journalistes prennent la peine de se déplacer dans ce coin perdu «qui n’intéresse personne», à des années-lumière du Maroc des cartes postales.
Misère
Au détour d’une ruelle, un champ de ruines attire l’attention. Des tentes de toile recouvertes de couvertures et de bâches en plastique sont dressées au milieu des gravats. On nous indique que plusieurs familles y vivent depuis six mois déjà. Après quelques discussions entre les militants associatifs et les habitants, une de ces familles accepte de nous recevoir.
Habiba, la mère, semble gênée de dévoiler à de parfaits inconnus toute la misère de leur intimité. Son mari, chauffeur de bus, est encore au travail.
A l’intérieur de l’abri, deux matelas posés à même le sol, du linge et de vieilles caisses en bois remplissent l’espace. Soutenue en son centre par une mince poutre en bois, la tente ne permet pas à plus de deux personnes de se tenir debout en même temps. Assise sur un des lits avec sa fille et ses deux garçons, Habiba, le visage fermé, explique comment sa famille en est arrivée là.
Tout a commencé en septembre 2008, pendant le Ramadan. «Avant, on habitait dans une petite pièce en dur, semblable aux autres habitations du quartier. Mais on manquait vraiment d’espace, ma fille était obligée de dormir dans une autre baraque, avec sa grand-mère». Le mari de Habiba décide donc de construire un nouveau mur, quelques mètres plus loin, pour agrandir l’habitation. Personne ne s’y oppose, l’homme entame les travaux. Bien mal lui en a pris.
Ruines
Un beau matin de septembre, des agents d’autorité débarquent sans crier gare. «Ils nous ont dit qu’on était hors-la-loi, sans nous donner plus d’explications. On ne savait pas ce qui se passait!», se rappelle Habiba. La simple évocation de ce souvenir la met hors d’elle. Et pour cause. Quelques minutes après l’arrivée des agents d’autorité, un bulldozer se poste devant chez eux. L’engin ne se contentera pas de détruire le mur en construction, objet du litige. La baraque entière sera rasée, ainsi que les cinq autres habitations qui l’entourent. «Tout a été détruit sur place, les meubles, les objets, même les affaires d’école. Tout!». Le mari, en colère, demande des comptes aux agents présents. Il sera embarqué dans une voiture de police et détenu jusqu’à la fin de la journée. Quand il rentre chez lui, sa femme et ses enfants l’attendent assis sur les ruines de leur baraque. Ils n’ont plus rien...
Postée à l’entrée de la tente, une des voisines écoute Habiba parler et souhaite aussi participer à la conversation. Elle explique que pendant le passage du bulldozer, certains agents d’autorité ont fait le tour des autres baraques. «Ils nous ont dit, payez-nous, ou vos maisons aussi vont être rasées! Certains habitants leur ont donné 500, 1.000 dirhams de peur de se retrouver à la rue», explique-t-elle. D’autres, sans le sou, ont été obligés d’assister, impuissants, à la destruction de leur maison. C’est le cas de Saadia Atik, une autre voisine de Habiba, qui dénonce la violence dont ont fait preuve les agents d’autorité. «Ma belle-fille venait juste d’accoucher. Quand le bulldozer est arrivé, elle ne voulait pas sortir de la maison. On l’a traînée par les cheveux et jetée dehors, comme un chien». Une fois leur besogne achevée, les agents d’autorité sont repartis comme si de rien n’était, laissant derrière eux une quarantaine de personnes dans le désarroi le plus total.
Cauchemar
Depuis six mois, la famille de Habiba, comme les autres habitants jetés à la rue, vivent un vrai cauchemar. Sans économies, ils ne peuvent espérer trouver un nouveau logement. Grâce à la solidarité des voisins, ils ont pu équiper les tentes et obtenir des couvertures, mais la vie est difficile. Les bâches trouées qui leur servent de toits laissent passer la pluie et le vent. «On ne dort pas quand il pleut, je suis toujours obligée de déplacer les enfants pour qu’ils ne soient pas mouillés».
A ces conditions de vie extrêmes viennent bien sûr s’ajouter les problèmes inhérents au bidonville lui-même: l’absence d’eau courante et de toilettes, les rats, les maladies, la drogue, le chômage. La liste est longue...
Comme la plupart de ses amies, Zineb, la fille de Habiba, va arrêter l’école à la fin de l’année, malgré ses bons résultats. A 17 ans, son rêve de devenir policière ou avocate («pour défendre les droits de ceux qui n’ont rien») a laissé la place à la dure réalité du Douar Bouih. Elle va se mettre à travailler dans la confection, comme sa mère avant elle, pour aider aux besoins du ménage. Debout devant la tente, le regard rêveur, elle fixe le bâtiment flambant neuf de l’école privée Al Irfane, qui vient de se construire à une dizaine de mètres seulement de l’entrée du bidonville. Si proche et si loin à la fois...
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