Chute de 30% de la capitalisation boursière
Bourse de Casablanca: Va-t-on vers la catastrophe?

La Bourse des Valeurs de Casablanca vit ses jours les plus noirs. La capitalisation boursière a chuté de 30% en l’espace de quelques séances. Chez les petits porteurs, c’est le sauve qui peut général.

Aissa Amourag

 

 

Tout le monde en parle. Dans les salons feutrés des hôtels, dans les bureaux luxueux des banques et même dans la rue, sur les terrasses de cafés et des restaurants. La crise boursière et la chute terrible qu’a connue notre modeste place financière casablancaise anime aujourd’hui les discussions. On n’y comprend plus rien. D’un côté, on nous dit que notre bourse est déconnectée du marché financier international et donc elle demeure insensible à la crise internationale; et, de l’autre, on assiste à un effondrement des valeurs boursières.
Presque toutes ont chuté: les immobilières Addoha, CGI et Alliances, les bancaires et même les valeurs industrielles adossées normalement à des sociétés qui possèdent un actif important et une stratégie basée sur des chiffres réels. Au 31 décembre 2008, la capitalisation boursière de la place de Casablanca (calculée en faisant la somme des capitalisations boursières des sociétés cotées, elles-mêmes obtenues en multipliant le volume des transactions de chaque société par son cours en bourse) a chuté à 531 milliards de dirhams, soit 30% de baisse par rapport à son niveau le plus haut enregistré le 8 avril 2008, qui est de 688 milliards de dirhams.
C’est une chute considérable voire catastrophique. Plusieurs analystes réduisent cette chute à seulement 13% parce qu’ils se contentent de tenir compte de la capitalisation boursière du 2 janvier 2008, qui est de 598 milliards de dirhams, et la comparent à celle du 31 décembre 2008. Quoi qu’il en soit, 30% de baisse n’est pas 13%. La différence est grande.
Aujourd’hui, malgré sa déconnexion des bourses internationales et la faible présence des investisseurs étrangers, dont on estime la participation à seulement 2% de la capitalisation boursière, la bourse de Casablanca traverse une grave crise de confiance qu’on constate à travers les comportements des investisseurs. Ces derniers, principalement les petits porteurs, n’ont plus aucune action. Ils ont tout vendu. A perte bien entendu, pour ceux qui ont acheté à des niveaux de prix plus chers.
Ampleur
Pour les autres, ceux qui ont acquis des actions au moment des introductions en bourse, ils ont pu limiter les dégâts. A eux seuls, les petits porteurs ont perdu 60 milliards de dirhams. Un montant qu’ils n’imaginaient pas perdre d’autant que les premiers mois de l’année 2008 étaient particulièrement prometteurs, avec l’entrée en bourse de nombreuses sociétés comme Label Vie.
Est-ce la fin de la gloire de la bourse de Casablanca? Est-ce le début d’une crise dont on ne maîtrise ni la dimension ni l’ampleur?
Pour un analyste de la place, «la bourse, c’est un investissement comme les autres. On peut perdre comme on peut gagner. Il arrive des moments où les cours des actions montent, mais il arrive aussi que ces mêmes cours baissent et parfois s’effondrent. C’est la loi du marché. On ne peut rien y faire». Il ajoute, pédagogue, «un investisseur averti, c’est celui qui sait rebondir après la crise. Qui sait se retirer au bon moment avant de tout perdre et qui sait, aussi, où replacer ses billes pour ne pas perdre son équilibre financier».
La chute des cours à la bourse de Casablanca a pris une ampleur considérable à partir de 16 septembre 2008. Cette date restera quand même gravée dans la mémoire des boursiers et des boursicoteurs. Alors que personne ne s’y attendait, la bourse a fortement chuté. Certains diront que c’est à cause d’une manipulation orchestrée par la banque d’affaires CFG, mais l’enquête du conseil déontologique des valeurs de Casablanca (CDVM) a confirmé qu’il n’en est rien.
D’autres expliqueront plus tard cette baisse par la vague de chutes boursières un peu partout dans le monde, dans le sillage de la crise financière internationale. En poussant plus loin son enquête, le gendarme du marché découvrira plus tard une faille importante dans le système d’information de la bourse de Casablanca. Faille qui coûtera aux trois membres du directoire leurs postes, puisqu’ils seront débarqués fin novembre. «C’est aussi ça qui a anéanti la confiance chez les investisseurs. Comment venir leur expliquer que les dirigeants de leur bourse sont des gens peu responsables», nous déclare un autre analyste dans une société de bourse de la place.
Turbulence
Toujours est-il, la crise n’est pas encore près de disparaître. La reprise, non plus, n’est pas à nos portes. En témoigne le cas de l’entreprise Trarem Afrique, spécialisée dans la fabrication de mobilier de bureau, qui a décidé de reporter sine die son projet d’introduction en bourse. Elle l’avait programmé en octobre dernier mais son management a constaté que des turbulences pesaient sur la bourse de Casablanca.
Trarem Afrique voulait lever 100 millions de dirhams sur le marché pour financer ses projets de développement. Plusieurs commentateurs se posent encore cette question: est-ce normal que des patrons d’entreprise et leurs actionnaires se remplissent les poches au moment des introductions en bourse et lâchent plus tard les petits investisseurs pour faire face aux fluctuations du marché? La plupart du temps, ces derniers ne sont pas bien conseillés, encore moins orientés.
Transparence
Ces mêmes commentateurs avancent une autre explication à la crise actuelle qui s’impose d’elle-même: le marché marocain était trop cher et il est en train de descendre à ses niveaux raisonnables. Aussi, les prix auxquels certaines sociétés s’étaient introduites en bourse étaient surévalués.
Les banques d’affaires, chargées par leurs clients d’évaluer les actions cotées sont, pour une grande part, responsables de cette surestimation des prix des actions. On avance également la responsabilité des sociétés de bourse qui agissent, au nom des sociétés cotées, sur les cours de celles-ci pour les faire monter afin de profiter de plus-values substantielles.
D’où la flambée incroyable que le marché boursier avait connue au début et au milieu de l’année 2008. C’est que le fonctionnement de la bourse de Casablanca a encore besoin de la transparence et de l’équité. Sinon, on connaîtra toujours les mêmes problèmes dans l’avenir.