Cheb Khaled Au Festival de Timitar
Roi du raï ou roi de la provoc?

Cheb Khaled se permet de provoquer le peuple marocain et ses valeurs jusque dans nos murs. Cela ne l’empêche pas de faire un tabac à chacun de ses spectacles donnés au Maroc. Que cache le manque de réaction des officiels?

Loubna Bernichi

 


Cheb Khaled drapé de l’étendard amazigh à Agadir.

 

Les Marocains ont-t-ils la mémoire courte? L’accueil réservé à Cheb Khaled le prouve bien. Pour son passage à Agadir dans le cadre du festival Timitar, signes et cultures, du 1er au 6 juillet 2008, le roi du raï est reçu avec tous les égards. Deux suites et quinze chambres dans un palace de la cité balnéaire avec la consigne de ne pas déranger la star et son staff. Mais, pas seulement. Son arrivée met la ville en état d’alerte. Le moins que l’on puisse, c’est que les forces de l’ordre sont sur le qui-vive. Les cinq gardes du corps du chanteur, en déplacement avec lui, ne sont apparemment pas en mesure de garantir sa sécurité.
Des policiers en uniforme et en civil l’accompagnent dans ses déplacements. Cette garde rapprochée soulève, de parts et d’autres, une multitude de questions. De quoi Cheb Khaled a-t-il peur? La réponse est à chercher dans les revirements politiques de l’artiste algérien. À commencer par son refus à la dernière minute de participer au festival Dakhla, du 28 février au 3 mars 2008.
Un refus expliqué par les organisateurs et l’entourage de Cheb Khaled par une maladie soudaine. Une excuse plausible si ne n’est que la presse algérienne a présenté les choses autrement. Le lendemain de son désistement, plusieurs quotidiens du voisin de l’Est ont, en effet, applaudi le soutien du chanteur à la thèse des séparatistes. Selon eux, ce boycott s’explique par le fait que «Dakhla se trouve sur le territoire contesté par le Polisario». S’il avait accepté de participer à ce festival, il aurait reconnu la souveraineté du Maroc sur ses régions du sud. Une thèse compliquée et douteuse lorsque l’on connaît le quotient intellectuel du Cheb Khaled. Ses couacs sont légion. Et, ses entrevues avec la presse n’ont jamais volé très haut. Mais, les pétrodinars des généraux algériens peuvent, vraisemblablement, rendre intelligent. Deux mois plus tard, l’interprète de Didi dissipe tout doute sur ses engagements politiques. Le 10 mai 2008, dans un concert à Madrid, capitale espagnole, Cheb Khaled brandit le drapeau du Polisario. Un geste largement relayé par les médias algériens et marocains.
Insultes
Ses proches s’empressent d’expliquer que l’artiste ignorait la nature de l’étendard qu’il a posé négligemment de côté. L’affaire ne s’arrête pas là. Lors d’une soirée privée, le 1er juin 2008 à Fès, le chanteur a une altercation avec un invité quelque peu éméché. Un incident gonflé, comme à leur habitude, par les journaux algériens. Le quotidien Le Jeune Indépendant parle d’un jet de bouteilles et de verres et d’échanges d’insultes après que Cheb Khaled ait rejeté une tentative de corruption visant à infléchir sa position sur la question du Sahara. Le fantomatique ministère de la Culture du Polisario s’en mêle à son tour. Il diffuse, le 10 juin 2008, dans la presse algérienne un communiqué où il exprime leur solidarité et leur soutien à Cheb Khaled et le félicite pour sa fidélité.
C’est ainsi dans une ambiance de bataille médiatique et de positions mitigées que le roi du raï débarque, le 5 juillet 2008, à Agadir. Les représentants de la presse nationale, présents sur place pour couvrir Timitar, l’attendaient de pieds fermes pour lui demander des explications et avoir des éclaircissement sur cette nouvelle conversion politique des plus étonnantes. Mais rien n’y fit. Cheb Khaled aime cultiver le mystère. Pas de conférences de presse ni de rencontres avec les journalistes. Impossible pour qui que ce soit de l’approcher. Le soir de son concert, il est arrivé dix minutes avant le début dans une grosse berline noire, escorté d’un policier motard et d’une voiture de police.
Pour atteindre sa loge, installée derrière la scène de la place El Amal, c’est aussi tout un stratagème. Trois rangées de policiers entourent la star. Lui, au centre, habillé en liquette blanche en lin, avec un chapelet au cou, paraît plus apeuré que jamais. Pas un seul sourire ni un regard à l’adresse des photographes et les journalistes qui patientent au backstage dans l’espoir d’obtenir une déclaration. Quelques instants plus tard, il en ressort comme il est entré.
Ce n’est qu’une fois sur scène que Cheb Khaled retrouve son sourire béat légendaire. Devant 120.000 spectateurs, il chante La Camel, l’un de ses premiers succès, avant d’enchaîner avec Lilah Ya Jazaïre. Et là, Cheb Khaled commet une autre boutade comme s’il n’en avait pas assez fait. Il récupère un drapeau marocain et un autre amazigh, bleu, jaune et vert avec au mileu un signe tifinagh, lancé par les spectateurs pour les porter sur ses deux épaules.
Sacralité
Une gêne parmi les forces de l’ordre s’est faite immédiatement ressentir. Le drapeau amazigh, emblème des revendications du mouvement amazigh, peut aussi avoir une portée politique séparatiste. Le brandir, c’est toucher aux sacralités de l’Etat. Plus de quatre jeunes hommes, âgés entre 18 et 25 ans, ont été arrêtés, ce soir-là, pour l’avoir hissé au milieu de la foule. Quant à Cheb Khaled, il s’est permis de l’accrocher à son micro pendant toute la durée de son spectacle, une heure et demie, sans être embêté. À la fin, il est reparti sous haute protection sécuritaire sans un mot d’explication ni un mot d’excuse.
Même durant son concert, il n’a pas tenté d’établir de contact avec son public. Il s’est juste contenté d’interpréter successivement ses anciennes chansons, entre autres, Wahran et Bakhta. Comme unique tentative de réconciliation, celle-ci bien timide, Cheb Khaled, en chantant Sahra, pointait le doigt vers le sol pour signifier que le “Sahara est marocain”.
Surprenant
Un bien maigre repentir lorsqu’on sait que des stars internationales ont payé le prix fort de bourdes beaucoup moins sérieuses. Sharon Stone est l’une parmi d’autres. Les autorités chinoises ont exigé le retrait de la campagne publicitaire de Dior avec l’effigie de l’actrice de Basic Instinct de leur pays après ses déclarations à Cannes sur le tremblement de terre, conséquence prétendue d’un mauvais karma fruit de la répression au Tibet.
Pour sa maladresse, l’actrice américaine Cameroun Diaz a été contrainte de présenter ses excuses aux Péruviens pour avoir porté un sac à main orné d’une maxime de Mao Zedong dans un pays marqué par l’insurrection des guérilleros maoïstes du Sentier lumineux.
Cheb Khaled, lui, continuera à narguer les Marocains sur les scènes et dans des émissions télévisées étrangères comme dans Star Academy LBC en mars 2008 où il les a traité de « peuple servile ». Et, les Marocains continueront à l’accueillir comme le roi du raï qu’il est. Un fair-play pour le moins surprenant.