L’ONA, où l’argent est roi

Après trois ans et trois mois d’exercice, Saâd Bendidi a cédé la place à Mouatassim Belghazi, nouvel élu à un fauteuil assurément éjectable.

Abdellatif Mansour

 


Mohamd Mounir Majidi

 

C’est un vendredi pas comme les autres que l’ONA a vécu, le 11 avril 2008. Dans la salle où doit se tenir le conseil d’administration du premier groupe intégré du Maroc, le temps est lourd et les visages crispés. On s’interroge en silence sur les tenants et les aboutissants de ce conclave d’exception, mais l’on se garde de tout chuchotement qui briserait l’insonorisation ambiante et pesante, et pourtant chacun des administrateurs savait qu’à l’ordre du jour ne figurait qu’un seul point: L’état de Wana, troisième opérateur national de téléphonie mobile et filiale de l’ONA. Un état inquiétant, au point que Wana menaçait de devenir un abcès de fixation avec risque de septicémie financière pour l’ensemble du corps ONA.
Injection
Saâd Bendidi, PDG du groupe, savait pertinemment qu’il avait rendez-vous avec son destin professionnel. Il est allé droit au but, exposant les symptômes inquiétants de la mauvaise santé de Wana et demandant une injection de 5 milliards de dirhams supplémentaires pour remettre à flot cette filiale, après les 7 milliards versés au titre de l’exercice précédent et pour le même objectif. Si ce n’était l’énormité des chiffres, on aurait dit c’est la goutte qui a fait déborder le vase.


Fouad Filali. Entre sacrifices du sérail et impératifs de gestion.

C’est, en tout cas, ce qui a fait bondir de leur fauteuil l’ensemble des membres du Conseil d’administration. En particulier, Mohamed Mounir Majidi, grand ordonnateur du groupe ONA et directeur du secrétariat particulier de SM Mohammed VI. Stratège confirmé de la haute finance et de la gestion des grandes entreprises, sa religion était déjà faite avant la convocation du Conseil d’administration. Il était convaincu, à partir d’indicateurs accablants, que Wana est une entreprise qui coule et qui pourrait faire tanguer dangereusement la maison mère. Il fallait donc, impérativement, arrêter l’hémorragie. Conformément à la logique en vigueur dans une entreprise de cette taille, c’est le commandant du navire-ONA qui est débarqué. Il assume la responsabilité de la coordination stratégique de toutes les composantes du groupe.


Mourad Chérif et Bassim Jaï Houkaïmi.


La décision est franche et cinglante. Elle constitue une profonde déception par rapport au plan d’expansion de l’ONA dans un secteur d’activité aussi porteur qu’incontournable. L’ONA, en effet, comptait sur Wana pour être son éclaireur-propulseur vers l’univers des télécommunications. Une tête de pont opérationnelle, voire conquérante selon les lois du marché. Wana n’était pas un plus hasardeux dans un segment d’activité encombré. Elle avait toute sa place dans un espace immensément ouvert sur les nouvelles possibilités offertes par la téléphonie mobile, en particulier, et les nouvelles technologies de l’information et de la communication, en général. De plus, elle était supportée par un mastodonte entreprenarial et financier tel que l’ONA.
Les causes de l’échec ne pouvaient donc être imputées qu’à des erreurs de vision, de stratégie et de gestion. Circonstances aggravantes, les difficultés de Wana, par trop visibles, n’ont à aucun moment fait l’objet d’une mise à plat dans un débat au sein du top-management, ni d’un effort collectif de prospection de moyens de redressement et de nouvelles voies de développement. La présidence de l’ONA semble avoir fait un black-out total sur le dossier Wana. Ce qui n’a pas été de nature à plaider à décharge pour Saâd Bendidi.
Black-out
À l’annonce du remerciement du Pdg de l’ONA, certains observateurs, avertis ou non avertis, n’ont pas manqué d’estimer que si une tête devait tomber, c’était bien celle du président directeur général de Wana, Karim Zaz, qui plus est ingénieur en télécommunications et ancien patron de Wanadoo et de Maroc Connect. De l’intérieur du directoire de l’ONA, c’est une toute autre appréciation. On objecte que, vu l’importance des enjeux déterminants pour la mise sur orbite de l’ONA par rapport aux nouveaux outils de télécommunication, la responsabilité première incombe au Pdg et à personne d’autre. Celui-ci a une obligation de veiller à ce que toutes les filiales soient dans la ligne et les paramètres stratégiques du groupe. Sans vouloir faire une pseudo-instruction à charge, force est de reconnaître que cette objection est d’autant plus valable que Saâd Bendidi, avant d’être porté à la tête de l’ONA, a été le numéro un de Méditel. C’est peut-être pour cette raison qu’il a considéré que le suivi de Wana ne pouvait relever que de lui. Pour coller à l’actualité, bien qu’elle soit, apparemment, d’une toute autre nature, la toute dernière fois que Mounir Majidi a subi une levée de boucliers médiatiques, c’était à propos de son projet, en qualité de président du FUS, d’aménager sur le terrain de ce club sportif r’bati un grand complexe commercial et résidentiel. C’est connu, les médias du sport vont un peu trop vite en besogne avec des conclusions vindicatives annoncées en introduction.
3M les a conviés, le dimanche 9 mars 2008, à une explication les yeux dans les yeux, en présence de l’ensemble du comité dirigeant du FUS. Il s’agit, a-t-il précisé, d’une initiative dont le seul but est de donner au club phare de Rabat les moyens financiers de sa restructuration et de son redéploiement avec des infrastructures adéquates et dynamisantes.
Cette opération de renflouement financier d’un collectif sportif, à partir de la revalorisation d’un patrimoine foncier à forte plus-value, serait passée, sous d’autres cieux, comme une lettre à la poste, elle aurait même été chaleureusement applaudie. Malheureusement, chez nous, la suspicion est de règle dès lors qu’il s’agit d’un intervenant supposé appartenir à une quelconque prébende makhzénienne, en appuyant sur le phonème makhzen.
Pérégrinations
Mounir Majidi s’applique, autant que faire se peut, à éviter les foires d’empoigne avec la presse. Il considère que ces diversions sont une perte de temps et d’énergie par rapport à la mission qui est la sienne: faire en sorte que l’ONA soit une référence pour le secteur privé et qu’elle produise un effet d’entraînement pour l’économie nationale.
Mounir Majidi n’est pas homme à se lancer dans le vide, pas plus qu’il ne se laisse marcher sur les pieds au détriment de son plan d’action et de la responsabilité qu’il tient de qui de droit. Sachant où il veut aller, à partir d’une froide évaluation de ses forces et faiblesses, objectives et subjectives, il était sûr d’avoir sur quoi rebondir, en plus vaste et en plus percutant. Dès 2001, il présidait déjà la holding royale, SIGER, actionnaire de l’ONA à hauteur de 34%. Désormais, le choix de Mounir Majidi était fait. Il est plus que jamais le maître d’œuvre de la restructuration de l’ONA et de son recentrage sur des activités de productivité et de rentabilité.
Il est à l’origine du rachat de Wafa Bank par la BCM, mettant ainsi à la disposition du groupe ONA un outil bancaire et financier de premier plan, sous le nom de Attijariwafa Bank. Il a promptement remercié Saâd Bendidi après trois ans et trois mois d’exercice, lequel a cédé la place à Mouatassim Belghazi, nouvel élu à un fauteuil assurément éjectable. Il y a là un moment opportun de remonter l’historique de cet organisme flamboyant de mise en valeur de nos richesses minières à promouvoir, de nos options industrielles prometteuses et de nos choix autoprogrammées de service tertiaire.
Fauteuil
Ce parcours qui traverse nos prétentions de développement ne cesse de rencontrer des embûches structurelles en rapport avec notre mode de gouvernance, mais il est aussi illustré par des figures humaines qui l’ont émaillé avec plus ou moins de bonheur. Pour mémoire, il faut bien rappeler aux jeunes générations que l’ONA, déclinée sous le vocable de l’Omnium Nord Africain, était dirigé par Pierre Moussa, au nom de la banque Paribas, avant le rachat des parts françaises et la marocanisation en 1980.
Le prince Moulay Ali en devint, de 1980 à 1986, le Pdg, sous la gestion effective de David Ammar. Auquel a succédé Mohamed Benhima flanqué du jeune premier Daniel Ammar, qu’il ne pouvait sentir pour son arrogance affichée comme quoi il était chargé de restructurer le consortium quitte à mettre des dizaines d’ouvriers sur le carreau.
Directives
Fouad Filali, nommé Pdg par son beau-père, feu Hassan II, de 1987 à 1998, a été une sorte d’étoile filante qui s’est démené à sa manière entre les sacrifices du sérail et les impératifs de gestion.
Il a été pris en tenailles entre les deux. Après la mort de feu Hassan II, Mourad Chérif et Bassim Jaï Houkaïmi ont successivement expédié les affaires courantes, en attendant les nouvelles directives de la stratégie du positionnement du groupe ONA et de la manœuvre du principal pourvoyeur financier sous le sigle du holding Siger. Ce n’était pas vraiment une mince affaire.
Il fallait faire le distinguo entre les domaines royaux et les biens nationaux. C’est dans cet espace, juridiquement exigu, que toutes les interprétations se sont engouffrées. Il faut juste trouver les mots pour le dire, sans lèse quoi que ce soit. C’est toute la subtilité de la liberté d’expression à la marocaine. Dans notre contexte actuel; et dans le résiduel d’une historicité qui nous est propre et que notre classe politique n’a d’autre alternative que d’assumer et d’avoir le courage de dépasser, pour notre salut à nous tous, autant que nous sommes, tendus vers plus de transparence et de liberté.
Contrairement à ce qui peut être colporté, l’ONA n’est pas un coupeur de tête. Au contraire il attire les compétences.
D’ailleurs, lorsqu’on analyse les chemins parcourus par les prédécesseurs de Saâd Bendidi, on constate qu’un certain Mourad Chérif, grand commis de l’État, s’est vu offir la responsabilité de l’OCP. Quant à Bassim Jaï Houkaïmi, il demeure administrateur de l’ONA et des principales filiales du groupe.
À l’ONA, c’est la bonne gouvernance qui prime. À travers une culture de la performance et du résultat.