La Banque mondiale dénonce l’échec de notre politique
d’enseignement

La faillite de l’école

Des millions de petits Marocains sans avenir.

Par Abdellatif Mansour

 

 

Une nouvelle fois, le Maroc est épinglé là où c’est flagrant, là où ça fait mal : La pertinence, l’efficacité, l’adaptation et le rendement de notre système éducation-formation. Un rapport de la Banque mondiale, officiellement présenté le lundi 4 février 2008 à Amman, en Jordanie, ressemble à un réquisitoire à l’encontre de notre politique d’enseignement. Sur quatorze pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, nous occupons la onzième place. Nous ne devançons d’une courte tête que Djibouti, le Yémen et l’Irak. C’est moins que peu. C’est piteux.
Régression
De son côté, le programme des Nations Unis pour le développement (PNUD) nous a gratifiés d’une 126ème place sur 177 pays, en matière de développement humain. Ce qui n’est pas non plus très flatteur pour notre orgueil national; particulièrement au moment où l’Initiative nationale pour le Développement humain (INDH), fait feu de tout bois et puise dans tous les fonds spéciaux, avec force démonstrations médiatiques. Qu’est-ce qui nous a valu ce classement qui nous donne l’impression que nous pédalons dans la semoule; d’être les meilleurs adeptes de la méthode Coué? Nous déployons des trésors, au sens propre et figuré, à nous convaincre que nous progressons, alors que non seulement nous faisons du surplace, mais nous régressons.


Abdelaziz Meziane Belfkih. Les failles pointées du doigt .


Pour Abdelaziz Meziane Belfkih, Conseiller du Roi et président délégué du Conseil supérieur de l’enseignement, la cause de notre mauvais classement sur les tablettes statistiques internationales n’est autre que le déficit structurel de notre système éducatif. Des failles qu’il a pointées du doigt sans complaisance. Il a ainsi mesuré la déperdition scolaire au tiers des effectifs que nous perdons en cours de route entre l’école primaire et l’université. Sur cent enfants scolarisés, seuls treize décrochent le bac; et sur ces treize rescapés, dix redoublent au moins une fois. Un constat sans appel où les chiffres se passent de tout commentaire. Si ce n’était le coût de cette véritable catastrophe nationale. Voilà un échec patenté qui engloutit 26% du budget de l’État, soit 31 milliards de dirhams pour l’exercice 2008. Chaque élève nous coûte environ 5.250 dirhams par an (près de 525 dollars). Toutes proportions gardées, ainsi que le différentiel des ressources financières disponibles et du rapport à la démographie, la Tunisie et l’Algérie dépensent, respectivement, 700 et 1.300 dollars par an et par enfant scolarisé. La différence avec nous, visible dans le rapport de la Banque mondiale, est que ces deux pays obtiennent de bien meilleurs résultats en termes de rendement de leurs investissements dans le secteur dual enseignement-formation. L’actuel ministre de l’Éducation nationale, Ahmed Akhchichine, confirme cet état de fait, sans hésitation : « Nous sommes, dit-il, le seul pays au monde a ne pas disposer d’un outil d’évaluation de notre système éducatif ».
Si jamais ce tableau n’était pas assez noir, il faudrait y ajouter des indicateurs révélateurs d’énormes disparités régionales, dans le même domaine. D’autres études, d’inspiration nationale ou internationale, font état de 60% d’établissements scolaires sans électricité, de 75% sans eau courante et de 80% sans équipements sanitaires; le tout, dans le monde rural.
Pour que cette vision panoramique et introspective de notre réalité sociale soit plus ou moins complète, il faut rappeler que 40% d’entre nous autres Marocains sont analphabètes.


Ahmed Akhchichine et Latifa Laabida. Mettre fin aux dégâts.


Comment en est on arrivés là, après un demi-siècle d’indépendance? La question est gravissime, en ce sens qu’elle concerne l’élément humain, l’être marocain, dans son présent et dans les facteurs déterminants de son devenir. Il y a eu, au fil du temps scolaire et social, une cascade de mauvais diagnostics et de vraies fausses réponses. Le champ scolaire est ainsi devenu un espace d’expérimentation de toutes les démagogies idéologiques et de toutes les schizophrénies politiques.
Calamité
Un jeu malsain dont les générations successives continuent de payer le prix. Une procession d’honorables ministres s’y sont prêtés, qui avec un zèle dévastateur, qui avec une passivité frisant la correctionnelle.
Au commencement de cette calamité avec effets à retardement reproductibles, était un certain Azzeddine Laraki, qui a été à la tête de ce département pendant neuf ans, entre 1977 et 1986 avant d’occuper la primature de 1986 à 1992 et de continuer à s’occuper de l’enseignement.
Un vrai désastre prémédité. Il a, du jour au lendemain, décrété l’arabisation des matières scientifiques dans le cycle scolaire, tout en maintenant l’usage du français comme langue d’enseignement à l’université.
Dichotomie
En l’occurrence dans les facultés de sciences, de médecine, de pharmacie et, surtout, dans les institutions supérieures de formations pointues et porteuses, comme l’école Hassania, sans oublier l’ISCAE et l’école supérieure d’informatique; entre autres. C’était le début d’une dichotomie digne d’un divan psychiatrique. Depuis, cette situation, qui défie tout entendement, perdure. Aucune des réformes annoncées n’y a apporté une réponse rationnelle. Ni les dix années révolues de la COSEF (Commission speciale éducation-formation), ni ce Conseil supérieur de l’enseignement que l’on a récemment sorti des tiroirs. Encore moins Ismaïl Alaoui, Abdellah Saâf et Habib El Malki, ministres pleins galons de l’ex-future transition démocratique, pour ne pas les nommer.
On passera allégrement sur les locataires de ce ministère, en fin de règne de Hassan II, Taïeb Chkili et Rachid Belmokhtar. L’un dans l’autre, plutôt le premier que le deuxième groupe, aucun de ces gouvernementaux, COSEF-intra-muros ou anté-COSEF, n’a cru devoir prendre les mesures décisives pour remédier aux tares rédhibitoires de notre agrégat éducation-formation.
Pourquoi ne l’ont-ils pas fait ? On peut y répondre, avec une facilité toute politicienne, qu’il y avait là comme un manque de courage politique. En fait, cette attitude mérite une explication un peu moins rétive de la vérité sociologique qui est la nôtre.
Cette vérité, Larbi Ibaâkil, chercheur spécialiste en sciences de l’éducation, l’a magistralement démontrée dans une enquête rigoureuse publiée sous le titre L’École et la société. L’auteur a mis en interface une stratification socio-économique et les différents types de filières éducatives et formatrices existants. Il en a déduit que 7% seulement parmi les catégories nanties font confiance à l’école publique en y mettant leur progéniture.
S’il les a pointés méthodiquement, dans les règles de l’art de la sociométrie de terrain, c’est que ce sont ceux-là mêmes qui ont été, et qui sont toujours, en charge de la réforme de cette même école publique à laquelle ils ne croient pas. En clair, ils se sont taillé, de la maternelle au baccalauréat, avec la complaisance bien comprise des missions culturelles étrangères, particulièrement française et américaine, un espace éducatif bien à eux. En plus clair encore, ils réforment pour les enfants des autres, pas pour les leurs.
Nomenklatura
Résultat, sans jugement de valeur excessif, ils réforment sans conviction. Ils reproduisent une élite programmée, une nomenklatura formatée dès la maternelle où sont recrutés de hauts cadres de l’État et du secteur privé, avec des ministres et des Pdg qui ne semblent se mettre à l’arabe dialectal qu’à leur prise de fonction. Toute considération morale mise à part, ces oligarques, qui nous viennent d’un ailleurs éducatif et formatif, peuvent faire l’affaire sans, forcément, avoir le ramage de leur plumage. Ils nous dirigent, même s’ils nous ressemblent à peine.
Et lorsque l’on sait que Nadia Yassine, la pasionaria islamiste, fille de son père Abdesslam Yassine, le gourou maximaliste de l’intégrisme religieux, parle la langue de Molière sans accent, pour être passée par le lycée Descartes, on est proprement pris de vertige. Voilà donc que le serpent éducatif se mord douloureusement la queue. Voilà donc que s’esquissent non seulement deux itinéraires scolaires de production de l’élite conductrice des affaires de l’État et de l’opinion publique, mais aussi deux Maroc, au moins. Le Maroc d’un système éducatif promis à la réussite hors-école publique, pour la minorité qui en a les moyens; et le Maroc d’un smig scolaire pour la masse.
Demain
C’est de ce Maroc-là, amplement majoritaire, que nous renvoient à la figure tous nos problèmes de société et d’endoctrinement pervers. On ne saurait être taxé de catastrophiste, négativiste ou nihiliste en disant que le premier Maroc est responsable du second. Pour ne s’en tenir qu’à l’univers de l’enseignement, les protagonistes de l’école, au sens large, du primaire à l’université, les parents ne pensent plus que leurs rejetons y prennent un ascenseur pour une quelconque promotion sociale.
Même les enseignants, de formation imparfaite, de motivation insuffisamment suscitée, n’y croient plus beaucoup.
C’est la fin des haricots. Mais ce n’est pas le terminus de la vie d’une nation à l’épaisseur historique comme la nôtre, qui peut compter sur les ressorts de ses forces vives. Il en va d’un questionnement terminal. De quoi notre lendemain sera fait? Une chose est sûre, ce lendemain dépendra de l’éducation et de la formation qu’on aura donnée à nos enfants. Le présent n’est pas vraiment rassurant ; l’avenir est à l’avenant, incertain, pour le moment.

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