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Un peu comme
Casablanca qui a vibré, de 2002 à 2007, au rythme du scandale
de la gestion de la Commune Urbaine de la ville, voilà la capitale
du pays se réveillant à son tour sur une affaire similaire.
Ce scandale politico-financier, déclenché par la Cour Régionale
des Comptes de la ville et son rapport d'enquête intitulé
Lettre d'observation relative à la gestion de la Commune urbaine
de Rabat, est désormais sur toutes les lèvres. Le tout-Rabat
en parle: des salons feutrés des grands hôtels, aux terrasses
ensoleillées des cafés en passant par les enceintes enflammées
des universités et les bureaux de la fonction publique. Au cur
de ce tumulte, Omar Bahraoui, actuel maire de Rabat élu en 2003
sous les couleurs du Mouvement Populaire et, tout autour de lui, un grand
nombre d'élus locaux issus de formations politiques diverses, dont
la formation islamiste du Parti pour la justice et le développement
(PJD).
Le rapport d'enquête de la Cour des Comptes, présidée
par Ahmed Midaoui, ancien ministre de lIntérieur, est accablant,
c'est le moins que l'on puisse dire. Et pour cause. Ledit rapport recense
un nombre impressionnant de malversations, d'irrégularités,
et d'abus de biens sociaux, reflet d'une gestion désastreuse du
Conseil de la Ville. Tout au long du rapport d'enquête, un pavé
de 150 pages (avec les annexes), aucun point positif n'a été
relevé par le trio d'enquêteurs, Fatima Bouzough, Mobaraka
El Ifriki et Younès Zeroual. Au moment où ils ont mené
l'enquête de février à mars 2006, investigation portant
sur les deux exercices comptables 2004 et 2005, les trois fonctionnaires
n'imaginaient certainement pas la lourdeur de leur tâche. Encore
moins les incroyables découvertes qu'ils feraient.
Point par point, ils passent au peigne fin tout le système de gestion
du Conseil de la Ville: ses biens publics et privés, son personnel,
les relations qui existent entre les élus et les fonctionnaires
du ministère de l'Intérieur, la manière dont est
dépensé l'argent, celle aussi dont il est collecté,
et les privilèges et autres passe-droits accordés aux uns
et aux autres. Les enquêteurs interrogent tous les responsables
de la commune, à commencer par le patron, Omar Bahraoui, jusqu'au
simple agent technique, en passant par les chefs de division et de services.
D'emblée, le rapport s'en prend à la manière dont
le maire gère les affaires communales de la ville. Faiblesse et
inconsistance de la cellule d'audit et de contrôle, structure pourtant
stratégique pour prévenir les dérapages et les excès,
absence d'un plan de développement économique et social
reprenant les investissements proposés par les différents
arrondissements de la ville et manque flagrant de documents écrits
organisant les services communaux. Un système anarchique et mal
organisé que Omar Bahraoui semble perpétuer et aggraver
par certaines de ses attitudes.
Le rapport d'enquête estime ainsi que l'implication du président
du Conseil dans la gestion effective des affaires communales de la ville
est faible. Pour suivre les dossiers, Omar Bahraoui s'appuie beaucoup
trop sur ses vice-présidents et ses plus proches collaborateurs,
à qui il distribue délégations de pouvoir ou de signature,
cédant jusqu'aux dossiers censés relever des compétences
exclusives du président du Conseil de la Ville. À titre
d'exemple: le transport urbain, la police administrative, les centres
de santé, les affaires sociales, les espaces verts, les affaires
économiques, la gestion du personnel ou encore la circulation.
Autant de domaines stratégiques qui semblent très peu intéresser
le maire. Ce désintérêt ne semble pas, à lui
seul, expliquer le désordre criant dans lequel baigne la commune
de Rabat.
Il y a aussi l'attitude peu compréhensible de Omar Bahraoui consistant
à retirer à ses collaborateurs les délégations
de pouvoir et de signature moins d'un mois après leur attribution.
Le jugement du rapport d'enquête, à ce sujet, est sans appel:
«Ces changements rapides dénotent de l'absence d'une vision
globale et affectent considérablement la gestion des affaires de
la commune». Manque de confiance dans ses collaborateurs? On n'en
saura pas davantage.
On sait, en revanche, que le maire procède lui-même au recrutement
du personnel qualifié. Omar Bahraoui veille, en effet, personnellement,
à placer aux postes de responsabilité ses hommes de main
parmi les anciens fonctionnaires de l'ex-commune de Youssoufia, où
il était président avant de devenir maire de la ville. «Ce
qui fait que les nominations ne sont pas faites sur la base de critères
objectifs», note la lettre d'observation. Celle-ci fait également
état d'emplois fictifs. 700 fonctionnaires payés par la
commune n'y exercent ainsi aucune fonction réelle. Pour ces 700
employés fantômes, le Conseil de la Ville déboursera
en guise de salaires pour la seule année 2005 quelque 30 millions
de dirhams (soit 3 milliards de centimes), qui auraient pu servir notamment
à assainir la situation financière de la commune.
Chaque page du rapport de la Cour Régionale des Comptes enfonce
davantage Omar Bahraoui. À ses collaborateurs et aux élus
locaux, le maire octroie des avantages et des privilèges en tout
genre: lignes téléphoniques gratuites, voitures municipales,
dotations très généreuses en carburant, locaux à
usage commercial et d'habitation. À titre d'exemple, le rapport
d'enquête souligne que sur 81 élus siégeant au Conseil,
14 utilisent les véhicules municipaux, sans l'accord préalable
des membres du Conseil, et 30 autres alimentent leurs voitures personnelles
en carburant aux frais de la ville, à travers un système
de dotations mensuelles allant de 1.000 à 3.000 dirhams par mois.
Même certains fonctionnaires de la Wilaya de Rabat, dont des membres
du cabinet du Wali, profitent, eux aussi, de ces dotations de carburant.
Pour ne pas laisser de trace, les bénéficiaires utilisent
des bons d'avoir de 100 dirhams chacun sur lesquels n'est indiqué
ni le numéro du véhicule concerné ni la nature de
la consommation (gasoil, essence ou mélangé). Cet abus de
biens sociaux caractérisé ne s'arrête pas là.
Il touche également les téléphones portables et leurs
lignes correspondantes, distribués à tour de bras aux élus
et aux fonctionnaires de la commune. Sans l'accord du Wali, le maire signe
des contrats d'abonnement pour 74 lignes téléphoniques,
dont les factures sont réglées intégralement par
la Ville. Et pourtant, la Commune de Rabat n'a toujours pas réglé
les notes de téléphone correspondant à ses 206 lignes
fixes et dont le montant cumulé sur plusieurs années s'élève
à 20 millions de dirhams (soit 2 milliards de centimes).
Une somme à laquelle s'ajoute une autre dette, encore plus vertigineuse
celle-là: 92 millions de dirhams (soit 9 milliards de centimes),
réclamés par la Redal, le distributeur d'eau et d'électricité
de la capitale, dont Omar Bahraoui assure pourtant, conformément
à la loi, la présidence du conseil d'administration. Comment
est-ce possible que le Conseil de la Ville de Rabat, qui dispose pourtant
de moyens financiers considérables, n'honore pas ses dettes, même
les plus élémentaires? Une question que se sont posée
les enquêteurs de la Cour des Comptes et à laquelle ils ont
trouvé une seule et même réponse: «la très
mauvaise gestion du Conseil de la Ville» et notamment celle de ses
biens publics et privés.
Alors que l'article 47 de la charte communale stipule clairement, entre
autres, que le Conseil doit conserver et administrer les biens de la Commune
et à ce titre, tenir les inventaires, procéder à
leur mise à jour et inscrire toutes les propriétés
à la conservation foncière, rien de tout cela n'a été
fait à Rabat. Quand les inventaires existent, ils ne sont jamais
mis à jour et les informations qui y figurent sont incomplètes
et souvent imprécises. Pire encore, le rapport d'enquête
relève que certains biens de la commune ne sont pas enregistrés
à la conservation foncière, ce qui non seulement constitue
une entorse grave à la loi, mais met de surcroît en péril
la préservation des biens en questions. Mais, lorsque l'on gère
le patrimoine immobilier de la Commune de cette façon, toutes les
spéculations, les surenchères et les manuvres illégales
deviennent possibles. C'est ainsi que l'on trouve des élus locaux,
avec l'aval de Omar Bahraoui, occuper illégalement des terrains
et des locaux commerciaux dans l'arrondissement de Yacoub Al Mansour.
Mais aussi dans d'autres arrondissements où des logements et des
locaux de commerce sont loués à des prix dérisoires,
allant de 20 à 500 dirhams. La gabegie financière s'étend
encore plus loin avec, entre autres, le paiement de loyers pour les logements
personnels de certains fonctionnaires de la Commune, et parmi eux, le
secrétaire général du Conseil de la Ville, Abdelfttah
Skir, à raison de 8.000 dirhams par mois. Encore plus scandaleux
sont ces loyers de 18.700 et 13.000 dirhams, déboursés mensuellement
par la Commune, pour les logements personnels de deux fonctionnaires,
Hamid Chebbar et Thami El Akel, qui n'ont, eux, aucun lien avec les services
du Conseil de la Ville. Le premier bénéficie de ce privilège
depuis le 1er février 1992, soit 3,5 millions de dirhams environ
de loyers payés à ce jour par l'argent public.
Il est vrai qu'à cette époque, Omar Bahraoui n'était
pas encore aux commandes de la mairie de Rabat, mais à son arrivée
en 2003, il n'a pas remis en cause ces contrats illégaux, préférant
les reconduire. Tout comme il a fermé les yeux sur la manière
dont ont été cédés plusieurs projets immobiliers
(Résidences Ihssane I et Ihssane II dans l'arrondissement Yacoub
El Mansour), destinés à l'origine à recaser les sinistrés
des incendies qui ont frappé cette localité de Rabat en
1962 et 1975. Plusieurs appartements sis dans ces deux projets ont été
attribués à des élus, des fonctionnaires de la Commune
ou du ministère de l'Intérieur. Le rapport d'enquête
cite ainsi deux cas d'élus dont les proches ont profité
de deux appartements dans l'immeuble Ihssane II. Il s'agit de Kaddouri
Jalal, élu sous l'étiquette du MDS (Mouvement Démocratique
et Social) et Khalid Arsalane, élu sous les couleurs du FFD (Front
des Forces Démocratiques). Ces deux élus sont réputés
proches de Omar Bahraoui. Acculé, ce dernier a eu droit à
deux mois pour répondre aux nombreuses critiques formulées
dans le rapport d'enquête de la Cour des Comptes. Il semblerait
qu'il a déjà adressé ses réponses à
cette instance juridique et financière qui s'offre, à son
tour, une période de six mois pour établir ses conclusions
définitives, rassemblées plus tard dans un rapport final
destiné au ministère de l'Intérieur. Ce délai
de six mois a également expiré depuis fin 2006, selon des
sources proches du dossier. L'affaire Bahraoui et consorts ressortira-t-elle
des tiroirs en cette période préélectorale?
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