|
Abderrahim
Souiri arrive avec une demi-heure de retard au rendez-vous, prévu
dans un café branché de Casablanca. Avec un sourire charmeur
et un regard malicieux, la voix marocaine de la musique andalouse présente
ses excuses. «Je croyais que c'était à 5 h 30. Heureusement
que vous m'avez appelé pour me le rappeler. Je voyage demain à
Stockholm, en Suède. Je suis occupé à régler
les derniers préparatifs avant mon départ.» Son agenda
est surbooké pour les cinq mois à venir. C'est toujours
ainsi pendant la saison d'été, période des célébrations
des mariages. D'ailleurs, c'est le but de son déplacement en Suède.
Et, des pays scandinaves, il s'envole aux Pays-Bas pour se produire le
17 mai 2007 à l'opéra d'Amsterdam. Une autre preuve de la
reconnaissance du public. Mais, pour lui, l'une des plus belles reconnaissances,
cest la décoration royale qu'il a reçue de SM le Roi
Mohammed VI, le 16 avril 2007 à Essaouira. «Ce jour est inoubliable.
Je l'ai vécu comme dans un rêve. Je me trouvais à
Alger pour une soirée privée quand j'ai reçu un coup
de fil du Conseiller du Roi, André Azoulay, un homme de culture
plein de finesse, qui m'a demandé de venir à Essaouira.
C'est quand je suis arrivé le lendemain que j'ai appris la bonne
nouvelle. Je me suis senti pousser des ailes.»
Plus de trente ans se sont écoulés entre cette consécration
royale et le début de sa carrière artistique. Une carrière
remplie d'événements heureux et d'autres malheureux que
Abderrahim Souiri s'apprête à raconter sans détours
et sans complexes. Tout en se croisant les jambes, laissant voir des chaussures
noires à bout pointu, un pantalon de même couleur impeccablement
coupé contrastant avec le blanc éclatant de sa chemise ouverte
sur le torse, Abderrahim Souiri, de son vrai nom Abderrahim Aït Chelleh,
replonge dans son enfance. En 1957, il a vu le jour à Essaouira
dans une fratrie de sept enfants, deux filles et cinq garçons.
Tous sont dotés de voix exceptionnelles. Un don hérité
de leur défunt père, imam d'une mosquée située
au mellah (le quartier juif) d'Essaouira. «Son appel à la
prière ne laissait personne indifférent. Sa voix était
à la fois touchante et puissante. Des membres d'un orchestre juif
de musique andalouse, qui sont aussi des voisins, se réveillaient
au petit matin pour l'écouter. Un jour, ils lui proposent de se
joindre à eux. Chose qu'il accepta.»
Dans ce milieu artistique, Abderrahim Souiri grandit. Son père
lui apprend les premières notes, mais aussi les versets du Coran.
De cet homme pieux, ouvert et tolérant, il garde de bons souvenirs.
«Nous étions une famille pauvre mais heureuse. Ce qui est
rare aujourd'hui».
Le destin a voulu qu'il soit orphelin à
l'âge de douze ans. Son frère aîné, Abdelamajid,
prend le flambeau. Jeune instituteur, fraîchement installé
à Casablanca, il décide de ramener sa famille auprès
de lui pour mieux s'occuper d'elle. «C'était l'époque
du hippisme à Essaouira. Il avait peur que ce mouvement nous emporte.»
En 1973, Abderrrahim Souiri quitte sa ville natale pour la grande métropole.
Il intègre le lycée Ibn Battouta par la suite le lycée
Moulay Driss où il a eu son baccalauréat es lettres modernes.
Il s'inscrit à l'Université Hassan II, mais abandonne les
cours. «Notre situation financière ne me permettait pas de
poursuivre mes études supérieures. Même si mon frère
me poussait à aller plus loin, je voulais partager avec lui les
responsabilités.»
Pour gagner sa vie, Abderrahim Souiri animait des soirées religieuses
avec, entre autres, Fqih Hayani. De cette époque, il se rappelle
des anecdotes cocasses. Une fois, alors qu'il sortait d'une veillée
religieuse, il a été raflé par une ronde de police
puis emmené au commissariat. C'était en 1981 juste après
la grève de koumira à Casablanca. Aux questions
de l'inspecteur de police, il répond par des versets de Coran.
Sa voix le sauve. L'officier le libère et ordonne quon le
raccompagne chez lui. À Haj Driss Benjelloun Touimi, président
de l'Association des amateurs de musique andalouse, un mécène
passionné, Abderrahim Souiri doit sa rencontre avec le célèbre
Haj Abdelakrim Raïss.
«Il m'a donné ma chance. La première fois que j'ai
chanté à ses côtés remonte à 1982, à
Fès. Depuis, je suis devenu
l'une des voix de son orchestre avec Bajddoub. Cela ne m'empêchait
de travailler avec d'autres, comme le maître Chekkara ou Tamsamani.»
Sa carrière est lancée en 1986. Feu le Roi Hassan II le
remarque et l'invite à l'une de ses soirées. «Ce monarque
remarquable m' a complimenté pour ma voix et m'a demandé
de lui interpréter une chanson de la musique arabe classique. Quand
j'ai fini de chanter, il m'a félicité et m'a conseillé
de m'essayer à d'autres registres que la musique andalouse. Un
conseil précieux que j'ai suivi. Je suis avant tout un chanteur
polyvalent. Je touche à tous les styles musicaux tout en gardant
mon empreinte, qui a fait ma réputation.» Un choix qui lui
ouvre les portes du monde. Abderrahim Souiri s'est produit dans les salles
les plus prestigieuses, de Singapour à Montréal, en passant
par Paris et Londres et a rencontré des personnalités internationales
tels que Kofi Annan ou Abdou Diouf. Il est aussi heureux de voir que le
public le plébiscite dans les quatre coins du monde.
De sa vie professionnelle, il n'a aucun regret. De sa vie privée,
il regrette de ne pas s'être marié. «Je n'ai pas encore
trouvé l'âme sur, mais je ne désespère
pas. J'aurais aimé avoir un enfant pour qu'il prenne ma relève.
Ce n'est jamais trop tard.» Celui qui rêve de ils vécurent
heureux et eurent beaucoup d'enfants compte sortir un album très
prochainement. Des titres nouveaux composés par Karim Tadlaoui
et Nouaâmane Lahlou et des reprises des succès de Chekkara.
À attendre également une apparition de Abderrahim Souiri
sur le plateau de la prochaine édition de la Star Academy française.
L'éternel jeune a encore de beaux jours devant lui.
|