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De chômeur
révolté à chroniqueur adulé, en passant par
immigré clandestin, Rachid Nini dirige, aujourdhui, Al Massae.
Un quotidien arabophone qui, en six mois dexistence, sest
hissé à la tête des ventes avec en moyenne 70.000
exemplaires vendus par jour.
Au siège de cette publication, au centre de Casablanca, en cette
fin daprès-midi, lambiance est laborieuse. Les vingt-cinq
journalistes sactivent hâtivement. Les uns sont accrochés
à leur téléphone, les autres tapotent sur le clavier
de leur ordinateur dernière génération.
Pas de temps à perdre. À peine un numéro est bouclé
que le prochain se prépare. Dans son bureau au mobilier boisé
et au décor impersonnel, Rachid Nini a une allure décontractée.
Casquette visée sur la tête pour dissimuler une calvitie
déjà bien entamée, chemise rayée en rose et
blanc sur un jean délavé. Rien à voir avec le look
à la Men in black que lhomme de la dernière page veut
se donner sur la photo de sa célèbre chronique Chouf tchouf.
Sur son visage aux joues poupon se dessine un sourire chaleureux.
On raconte que le chroniqueur flingueur est un timide, casanier, accepte
rarement les invitations et reste fidèle à ses anciennes
connaissances comme à son café du centre de Rabat, ville
où il réside.
Hésitant sur les mots et mal à laise dans cette première
prise de contact. Un échange expéditif des formules de politesse
dusage. Et voilà que lon entre dans le vif du sujet.
Qui est Rachid Nini? Changement dattitude.
Bras croisés sur son torse, regard droit, ton posé, cette
plume acerbe de la presse marocaine commence son récit non sans
une pointe de fierté.
Cest à Ben Slimane, une bourgade à trente kilomètres
de Casablanca, que Rachid Nini a vu le jour en 1970. Cest dans ses
rues paisibles et verdoyantes quil a grandi. Son baccalauréat
ès lettres modernes en poche, il intègre la faculté
des Lettres et des Sciences humaines de Mohammedia, relevant de lUniversité
Hassan II de Casablanca, option littérature arabe. Seule issue
pour un bachelier littéraire de famille modeste.
Sa licence obtenue en 1994, cet originaire du Souss se trouve confronté
au même problème que des milliers de diplômés:
le chômage. El Alam, quotidien arabophone du Parti de lIstiqlal,
avec lequel il collaborait depuis quil était étudiant,
refuse de lengager tant quil nadhère pas au parti.
La politique nest pas trop son dada. Aucune autre demande demploi
na abouti.
Une telle injustice sociale ne pouvait que le révolter. Rachid
Nini prend la tête de la section locale de lassociation des
diplômés chômeurs à Ben Slimane. Humiliations,
confrontations ou encore arrestations ne lui font pas peur.
Pourvu que sa voix soit entendue. Lidée de créer un
journal le tire de cette spirale infernale. Son nom est Awal (parole en
tamazight), un bimensuel bilingue, en arabe et en français, spécialisé
dans la chose littéraire. Par manque de lectorat et de moyens,
il ne dure que quelques mois. «Jétais lhomme
à tout faire. De la rédaction au contrôle à
limprimerie, en passant par la correction. Quelques amis me donnaient
un coup de main. Je nai pas tenu longtemps.»
Mais, ce projet lui fait entrevoir dautres horizons. En 1997, une
accréditation au Congrès mondial amazigh, aux îles
Canaries, lui ouvre les portes de lEurope. Avec un sac à
dos et un budget de 4.000 dirhams, une somme collectée par des
copains, il se lance vers laventure. Valence est le premier port.
Puis la région dAlicante, où les opportunités
de travail sont plus nombreuses. Tous les petits métiers sont bons
à prendre. «Je navais pas tellement le choix. Il fallait
bien survivre.»
Trois ans de clandestinité forgent sa personnalité. De cette
expérience naît Journal dun immigré clandestin,
publié par le ministre de la Culture, puis par les éditions
Okad. Au total, 9.500 exemplaires sont écoulés.
Rachid Nini est recruté par le quotidien arabophone Assabah en
2000, date de sa création. Un litige autour du port obligatoire
de la cravate le pousse à claquer la porte. «Je naime
pas quon mimpose des choses. Je suis né libre. Et,
je compte bien vivre en homme libre.»
La deuxième chaîne de télévision, 2M, laccueille,
en 2001, dans son service dinformation, avant de passer au service
programmation. Le changement opéré à la direction
dAssabah lincite à revenir. Cette fois-ci en tant que
chroniqueur. Dans la colonne qui lui est réservée dans la
dernière page de ce journal, Rachid Nini écrit dans un mélange
de langue arabe et de dialecte les déboires des gouverneurs, les
frasques des ministres, lembonpoint des parlementaires, la corruption
des dirigeants, les affaires de murs, les histoires des petites
gens...
Chouf tchouf séduit la rue marocaine par son franc-parler
et son insolence. Si elle fascine les uns, elle rebute dautres.
Ceux-là lui reprochent sa vulgarité ou son acharnement ou
encore son aigreur envers les riches et les puissants. On dit même
que Rachid Nini pousse le bouchon trop loin. Mais, sa notoriété
gagne chaque jour du terrain. Même ceux qui ne le lisent pas en
entendent parler.
Son émission sur 2M, Nostalgia, est également suivie. Rachid
Nini y a présenté pas moins de quarante personnalités
de tous bords.Une divergence avec la direction dAssabah le contraint
à changer de tribune. Plusieurs journaux sont preneurs de cette
poule aux oeufs dor. Lhebdomadaire Assahifa, le magazine gratuit
Casamaville et Al Jarida Al Oukhra. Dailleurs, cest avec les
dirigeants de cette dernière, Taoufik Bouachrine et Ali Anouzla,
et un troisième actionnaire, qui veut garder lanonymat, que
Rachid Nini lance Al Massae.
Apparemment, ses lecteurs lui sont restés fidèles. Lenfant
terrible de la presse marocaine na pas cessé de surprendre.
Bientôt, le lancement dun mensuel féminin. Ceux qui
le taxent danti-féministe nen reviennent toujours pas.
Pour la question: est-ce quil y a une femme dans sa vie? Rachid
Nini préfère ne pas répondre. Serait-il un coeur
à prendre?
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