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«Nous
avons quitté la maison avec nos robes de nuit. Même pas le
temps de nous couvrir. Dans la précipitation, ma mère a
oublié son dentier, posé dans un bol à son chevet
»
Khamessa bent Said, 62 ans, se rappelle de son expulsion d'Algérie
comme si c'était hier. Trente-deux ans se sont écoulés,
mais le souvenir est toujours vivace dans sa mémoire. Difficile
d'oublier. C'était le jour de l'Aïd El Kbir, fête religieuse
sacrée. Précisément le 18 décembre 1975. Ce
jour-là, sur ordre de Houari Boumediene, les forces de l'ordre
algériennes sont allés à la chasse aux Marocains.
Une décision prise en réaction à la Marche verte,
organisée le 6 novembre 1975 par le Maroc pour réintégrer
les provinces du sud à son territoire.
Celui qui a renversé Ahmed Ben Bella en 1965 pour accéder
au pouvoir a voulu punir le Maroc en expulsant ses ressortissants, résidant
en toute légalité sur le territoire algérien. Ils
étaient des milliers à payer le prix de cette sentence inhumaine
prononcée par un despotique arrogant. Plusieurs témoignages
recueillis font état de conditions d'expulsions déplorables.
Sans préavis, les Marocains sont sommés de quitter l'Algérie
en laissant derrière eux famille, amis et biens.
Houari Boumediene et Hassan II.
Khamessa bent Said en pleure encore. «Cinq agents en uniforme frappent
à la porte. Mon mari, algérien, leur ouvre la porte. Ils
lui demandent d'appeler sa femme. Sans attendre sa réponse, ils
l'écartent avec force et commencent à fouiller les trois
pièces de la maison. Ma mère, que Dieu aie son âme,
est venue à Oran pour passer les fêtes avec nous. J'étais
sa benjamine et sa préférée. Sans dire un mot, ils
nous prennent, toutes les deux par le bras, et nous embarquent. J'entends
encore les hurlements de mon enfant âgé de deux ans
Je
n'ai cessé de les supplier pour qu'ils m'expliquent la raison de
cette irruption. Ils se contentent de me rire au nez. Comme je n'arrête
pas de pleurer et de crier, ils me menacent de jeter ma mère par-dessus
le véhicule si je ne me tais pas. Je me suis exécutée
sans broncher. Je les sens capable de passer à l'acte
»
Khamessa et les autres milliers de Marocains, installés à
Oran, Tlemcen, Constantine, Alger, Annaba sont conduits dans des postes
de police, avant d'être placés en détention pendant
plusieurs jours sans nourriture et sans droit de visite. Par la suite,
ils sont placés dans des autocars et reconduits aux frontières
maroco-algériennes. «Aux postes des frontières, les
démarches administratives sont très lentes. Nous sommes
obligés de rester dans les rangs. En ce mois de décembre,
le froid est glacial dans la région de l'Oriental. Ma mère
et moi, nous sommes habillées légèrement. Les hommes,
des déportés aussi, ont allumé des feux spontanément
pour se réchauffer. Une famille nous a offert une couverture. Le
Croissant Rouge Marocain distribue du pain et du lait. Mais, l'humiliation
dont nous sommes victimes leur donne un goût amer. Après
une nuit d'attente, nous sommes, enfin, autorisées à entrer
en territoire marocain. »
Khamessa a rejoint la maison de ses parents au quartier village
toba, à Oujda. Son fils, Tayeb, elle ne l'a revu que deux
années plus tard. Un contrebandier l'a fait entrer clandestinement
au Maroc, où il a grandi sous la protection de son oncle maternel.
Les autres déportés qui n'avaient pas où logeaient,
le gouvernement marocain les a casés sous des tentes de fortune
installées dans les cours des écoles et des lycées
ou dans des places publiques de Oujda, ville frontalière, en attendant
de leur trouver des solutions. Des enfants sans leurs parents sont livrés
à eux-mêmes, des femmes sans mari doivent faire, désormais,
face à la vie seules, des hommes sans leur famille pensent, déjà,
à comment rejoindre les leurs. Personne ne reste indifférent
face à tant de drames humains. Certains, hier patrons à
Alger, se retrouvent au chômage. Des commerçants dépossédés
de leurs biens cherchent du travail. Des propriétaires de biens
immobiliers sont à la rue.
Les expulsés n'ont eu comme bagage que les vêtements quils
portaient le jour de leur arrestation. Leur intégration se fait
tant bien que mal. Chacun cherche à se faire une place, non sans
difficulté. Les autorités marocaines redoublent d'efforts
pour les reloger et leur offrir un travail décent. Mais, difficile
de répondre aux attentes des milliers de famille. Des marocains
nés en Algérie française, bénéficiant
de l'ordonnance de 1944 qui leur donne droit à la nationalité
française, ont préféré émigrer en Europe.
L'opération de déportation massive des expulsés de
1976 n'est pas la première perpétrée par les autorités
algériennes. Il y en a eu d'autres semblables au cours des années
1963, 1965, 1967 et 1968. Pendant longtemps, cette page noire de l'histoire
contemporaine du Maghreb est restée fermée.
Si elle est aujourd'hui ouverte, c'est parce que des victimes de ce crime
humanitaire ont décidé de sortir de leur silence. Mohamed
El Herouachi a ainsi créé en juillet 2005 à Nador
l'Association de Défense des Marocains victimes des expulsions
d'Algérie. Le 8 mars 2007, au nom de son association, il a adressé
au secrétaire général de l'Onu, Ban Ki-moon, une
lettre où il réclame la création d'une commission
internationale d'enquête sur les agissements de l'Etat algérien.
Miloud Chaouch lui emboîte le pas.
Le président de l'Association des Marocains victimes d'expulsion
illégale d'Algérie en 1976, née en juillet 2006 à
Rabat, réclame des excuses officielles de l'Etat algérien,
l'ouverture d'une enquête par les autorités marocaines sur
ce refoulement injuste et la restitution des biens des familles et leur
dédommagement.
Miloud Chaouch compte également engager des poursuites judiciaires
contre l'Etat Algérien devant le tribunal pénal international
(TPI) et devant une juridiction qui relève de l'Union européenne.
Les projets de cette association risque de ne pas voir le jour. Elle n'a
pas encore reçu le récépissé d'autorisation
pour une demande qu'elle a déposée il y a huit mois auprès
des autorités à Rabat. D'ailleurs, ses responsables envisagent
de recourir aux tribunaux pour faire valoir leurs droits et activer la
procédure.
Si Houari Boumediene est mort (1978), ses proches collaborateurs sont
encore vivants, dont l'actuel président algérien, Abdelaziz
Bouteflika, à l'époque ministre des Affaires étrangères.
Les survivants parmi les coupables ne peuvent rester impunis. Les 45.000
familles expulsées en 1975 sont, pour la plupart, dans la souffrance
et la misère. Khamessa et les autres vivent avec une plaie béante.
Quand se refermera- t-elle?
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