Pour 300 dirhams, n’importe qui, et pas seulement les amateurs d’arts martiaux, peut se procurer un sabre «de qualité».
Une arme pour criminels est facilement acquise.

Ces sabres qui ont la cote

Mouna Izddine

 


Des armes mertrières inondent les rues.

 

Un autre jour d’hiver se lève timidement sur la corniche casablancaise, ce mercredi 7 février 2007. Il est 6 heures 45 du matin quand Ali et son ami, industriels, la cinquantaine, se font accoster ce par un jeune automobiliste pendant leur jogging quotidien à proximité du marabout de Sidi Abderahmane. Pensant que le conducteur l’interpelle pour un renseignement quelconque, Ali, serviable, part à sa rencontre.
L’automobiliste, apparemment drogué aux psychotropes, de sa vitre ouverte, empoigne brutalement Ali par le col et, tenant de l’autre main un long sabre luisant, lui enjoint, à grands renforts d’insultes, de lui remettre tout ce qu’il possède. L’ami de Ali, resté à distance, se précipite à son secours. L’agresseur, paniqué, prend la fuite. Ali a eu peur, très peur. Il n’oubliera pas de sitôt ce froid matin de février.
Une semaine auparavant, à 20 heures 30, Kenza, 20 ans, et sa sœur Yasmina, 14 ans, se sont fait attaquer au sabre par deux adolescents près de chez elles, sur le boulevard Abdelmoumen, à proximité de Derb Ghallef. Agile, Yasmina a réussi à échapper à l’emprise du plus jeune d’entre eux, moins costaud que son complice. L’agresseur de Kenza l’a fait tomber à terre alors qu’elle tentait de s’enfuir en se débattant. Au moment même où il posait la lame de son sabre sur la gorge de la jeune fille, des habitants de la rue, alertés par Yasmina, sont arrivés à la rescousse de Kenza. Les deux sœurs, traumatisées, ont cauchemardé des jours durant et, depuis, ne s’aventurent plus seules le soir en ville. A Casablanca toujours, Hicham, jeune professeur de fitness, s’est fait, quant à lui, aborder par un trio de barbus en tenue de karatékas et armés d’épées alors qu’il s’entraînait seul le soir au Parc de la Ligue Arabe. C’est en leur jurant sur le Coran, carte professionnelle à l’appui, qu’il n’était pas homosexuel, que Hicham a échappé au glaive tranchant de ces moralisateurs auto-proclamés.
Mais, Ali, Kenza, Yasmina et Hicham ont eu de la chance, pour ainsi dire. Ils s’en sont sortis sans blessures, la vie sauve. D’autres se font lacérer le visage, le bras, le ventre ou y perdent carrément la vie. C’est que ces témoins qui ont rapporté leurs terribles expériences ne sont pas les premières et certainement pas les dernières victimes d’agression au sabre. Tous les jours, dans les ruelles sombres et les boulevards déserts des grandes villes du pays, des personnes sont la cible d’attaques aux armes blanches.
La vente et l’utilisation d’armes à feu étant interdite aux civils au Maroc- seules des permis très stricts sont délivrés aux chasseurs, par exemple- les délinquants, les criminels ou autres détraqués du système se tournent logiquement vers les armes blanches. Parmi ces dernières, les sabres et les épées sont de plus en plus prisés par les malfrats en tout genre. Et pour cause. La seule lame de ces glaives, 60 centimètres de longueur en moyenne, tout droit sorties du Japon médiéval ou de la Chine ancestrale, impressionne.
Diaboliquement efficace pour effrayer ses victimes et, le cas échéant, laisser un souvenir indélébile aux plus récalcitrantes d’entre elles. Pas trop onéreux non plus. Pour 300 dirhams, voire moins avec un bon sens de la négociation, n’importe qui, et pas seulement les amateurs d’arts martiaux, peut se procurer un sabre «de qualité» sur les marchés parallèles ou une épée ancienne chez un antiquaire ou un bazariste, qu’il peut affûter à sa guise. Lame en fer, en bronze, en aluminium, en argent ou en acier trempé, sabres japonais (Nodachi, Wakisashi, Ninjato, Tanto, etc), épées chinoises (Tai Chi, Katana, Wen Jian,Wu Jian, etc) ou poignards d’apparat, bien marocains, dits «Khanjar» ou «Koumia», il y en a pour tous les goûts.
A ce jour, on ignore le nombre d’épées et de sabres en circulation au Maroc. Mais il ne fait aucun doute qu’ils doivent se chiffrer en milliers. D’autant plus que la détention et la vente d’armes blanches (au regard du Code pénal marocain en vigueur, est considéré comme arme blanche tout engin, instrument ou objet perçant, contendant ou tranchant) est libre et n’est soumise à aucune autorisation préalable. La possession d’armes blanches ne constitue en effet une infraction pénale que lorsqu’il en est fait usage pour commettre un crime ou un délit (tuer, blesser frapper ou menacer autrui). Usage qui constitue une circonstance aggravante réprimée, selon la loi, par des peines plus lourdes.
Il n’existe, donc, aucune statistique officielle sur le nombre exact d’épées et de sabres au Maroc et l’utilisation qui en est faite mais, ceci dit, la misère et la précarité aidant, on s’attend légitimement au pire, voire à une recrudescence des agressions au sabre en milieu urbain. Les faits divers les plus récents à ce sujet donneraient des sueurs froides aux plus vaillants des citadins. Le 6 février 2007, deux membres d’une bande de malfrats spécialisés dans le vol avec violence, l’agression à l’arme blanche et le trafic de voitures ont été appréhendés par les services de la Préfecture de Police de Rabat en possession de trois sabres qu’ils ont utilisés pour commettre leurs crimes et délits entre avril 2006 et janvier 2007.
Quelques jours plus tôt, dans le week-end du 3 février au 4 février 2007, une opération policière a conduit à l’arrestation de deux revendeurs à Rabat qui tentaient d’écouler sur le souk de Bab Arrahba des sabres de type Samouraï, acquis auprès de deux commerçants du quartier Mellah, dans la capitale toujours.
Remontant peu à peu la filière, les éléments de la police judiciaire en charge de l’enquête ont découvert tout un container de sabres similaires en provenance d’un navire en transit au port de Casablanca. La marchandise en question -plus de 3.200 sabres au total, dont 1.000 de type Samouraï- a été vraisemblablement importée d’Asie du Sud-Est. Sur les documents d’identification, les sabres confisqués étaient inscrits comme de simples objets d’ornement. Une autre partie de la cargaison a été retrouvée sur les marchés informels de Derb Ghallef et Deb Omar, où les sabres, de trois formats différents, étaient écoulés à des prix allant de 160 à 400 dirhams. L’enquête judicaire se poursuit.
A ce jour, les autorités ignorent comment le navire en question a pu pénétrer et stationner en toute tranquillité dans le port de la métropole et comment les armes blanches en question ont été sorties de l’espace portuaire. Une affaire qui montre quelque peu l’étendue et la complexité de la filière d’importation et de commercialisation de sabres et d’épées au Maroc. La sécurité dans les cités marocaines, ce n’est apparemment pas pour l’immédiat. Nous sommes en droit de craindre pour nos vies et celles de nos enfants.


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