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En
avant, Osman !... C'était, le 6 novembre 1975, l'ordre donné
par feu SM Hassan II à son Premier ministre, pour engager l'historique
Marche verte. Dans la mémoire collective des trois décennies
écoulées, une place de choix revient à ce moment
d'histoire où l'épopée se conjugue au quotidien.
S'il n'y avait qu'une image à garder dans son long parcours depuis
plus d'un demi-siècle, nul doute que Ahmed Osman n'hésiterait
pas une seule seconde: fixé pour toujours, cet ordre, donné
à 10h30, reste le symbole le plus fort d'une Marche verte qui a
déjà fait son entrée dans la légende
et qui appartient au patrimoine universel, pour reprendre la formule
de Léopold Sédar Senghor.
Ce n'est pas un hasard si Ahmed Osman était présent à
ce rendez-vous d'un peuple avec son destin. Dans le sillage du Roi depuis
près de trois décennies, il était là dans
le carré, partageant avec lui les épreuves d'un long combat
pour la libération, puis pour l'édification d'un État
moderne. Natif d'Oujda, en janvier 1930, il avait été sélectionné,
avec une bonne dizaine d'autres élèves parmi les plus méritants
pour rejoindre le Collège royal à Rabat, dans la même
promotion que le prince Moulay Hassan. À la gare de Rabat, qui
trouve-t-il pour l'accueillir? Mehdi Ben Barka en personne, précepteur
du Prince, qui l'héberge le week-end. Ainsi va l'histoire


En haut: Ahmed Osman avec feu Hassan II, Houari Boumedienne
et Mokhtar Ould Daddah. En bas: Ahmed Osman à la Marche verte.
Dans son nouveau cursus, Ahmed Osman se distinguera encore par l'excellence.
Le bac en poche, le voilà à la faculté de droit de
Bordeaux, où le cycle universitaire est sanctionné, comme
pour le Prince, par la licence en droit et un DES en droit. À Paris,
lors des négociations de La Celle-Saint Cloud pour le retour de
Mohammed V, Moulay Hassan lui dit: Fais ta valise, tu rentres avec
nous. Et il rejoint le cabinet royal à la fin de 1955, où
il s'occupe des questions juridiques. Il est membre de l'Assemblée
nationale consultative, nommée le 3 août 1956. Puis, il intègre
le ministère des Affaires étrangères à la
tête de la division Europe-Amérique.
Secrétaire général du ministère de la Défense
en 1957, c'est une longue ascension qui s'engage alors: ambassadeur à
Bonn (République fédérale d'Allemagne) en 1961-62,
puis secrétaire d'État au Commerce, à l'Industrie
et aux Mines avant de présider la Comanav (1964-67) et d'être
nommé ambassadeur à Washington (1968-70). Il revient au
gouvernement, au ministère des Affaires administratives, puis rejoint
le Cabinet royal, le 6 août 1971, en qualité de directeur.
Le point d'orgue de cette montée sera sa nomination comme Premier
ministre, le 19 novembre 1972, fonction qu'il assurera jusqu'à
fin mars 1979.

Ahmed Osman et lancien premier ministre iranien Amir Abbas Hoveyda.
Ce premier versant, si l'on peut dire, sera doublé et conforté
par une tout aussi longue carrière parlementaire et politique.
Député d'Oujda en 1977, il sera reconduit dans plusieurs
législatures jusqu'en 1997. Il sera même président
de la Chambre des représentants de 1984 à 1992, après
avoir été ministre d'État durant la période
intérimaire de 1983-84. En octobre 1978, il fonde le Rassemblement
national des Indépendants, qu'il préside toujours depuis
cette date. C'est dire qu'il peut exciper de la plus belle carte de visite
du Royaume, puisqu'il est le seul à avoir exercé les fonctions
de premier plan de Premier ministre et de président du Parlement.
Au côté du regretté SM Hassan II, il a été,
durant des décennies au cur de la fabrication
de la politique royale. C'est lui qui mène les contacts avec l'opposition
(Allal El Fassi et Abderrahim Bouabid, dirigeants respectifs du parti
de l'Istiqlal et de l'USFP) au cours de l'été 1972 pour
tenter de former un gouvernement d'union nationale après la seconde
tentative de coup d'État contre le Boeing royal, le 16 août
1972, menée, cette fois, par le général Oufkir. Il
avait eu les mêmes interlocuteurs lors de l'élaboration de
la troisième Constitution de mars 1972. C'est également
lui qui négocie les accords de Madrid du 10 novembre 1975 finalisant
le retrait de la puissance administrante et la rétrocession des
provinces sahariennes. Il sera également chargé de nombreuses
fois de missions en Afrique et en Asie par le Souverain. Dans le personnel
politique marocain, il fait partie de ce petit segment de responsables
exportables pouvant porter la bonne parole devant les instances
internationales et nouer des contacts de haut niveau.
Ses rapports avec feu Hassan II présentaient bien des traits particuliers.
Le premier d'entre eux était assurément son parler
vrai. Fidèle, mais pas féal, il se distinguait, avec
Ahmed-Réda Guédira en particulier, par la haute idée
qu'il avait de son service auprès du Roi. Il n'avait que du mépris
pour l'esprit de courtisanerie, qui a fait la fortune politique et matérielle
de tant de dignitaires makhzéniens. Démocrate, il l'était,
avec des convictions chevillées au corps: n'est-ce pas le seul
qui s'opposa en octobre 1981, à la primature, alors entre les mains
de Me. Maâti Bouabid, à une réunion associant le parti
de l'Istiqlal (Mhamed Boucetta et Mhamed Douiri) et la MP (Mahjoubi Aherdan)
sur l'interdiction
de l'USFP, coupable d'avoir dénoncé
les dangers des résolutions de l'Organisation de l'Unité
africaine (OUA) de Nairobi I et de vouloir quitter le Parlement? Ce à
quoi le Roi réagit que Osman a raison.
Mais cette franchise ne pouvait pas se donner libre cours sans heurts.
Son départ du gouvernement qu'il dirigeait avait été
provoqué par la détérioration de la situation sociale
et les grèves de mars 1979 gérées de manière
sécuritaire par Driss Basri. Lors d'une réunion présidée
à cette occasion par le Souverain, il lança cette apostrophe:
Le pays n'est pas dirigé. Ce qui lui valut cette réplique
royale: Non, le pays est gouverné, mais il est mal géré.
Et cela est de votre responsabilité. Le clash conduisit,
le lendemain, à son départ et à la nomination de
Me. Maâti Bouabid.
De son gouvernement, les Marocains gardent encore la nostalgie des années
fastes: celles de la marocanisation, qui allait générer
de nouvelles catégories entrepreneuriales; celles de la récupération
du million d'hectares des terres de colonisation; celles de l'envol du
cours des phosphates à partir de 1973, à telle enseigne
que l'euphorie était générale et que des centaines
de chantiers étaient lancés; celles, enfin, de création
de nouvelles universités, de réalisation de barrages, d'équipements
sociaux. À telle enseigne que les censeurs actuels du précédent
règne et de son bilan n'incriminent pratiquement jamais le cabinet
Osman. Et puis, son mandat de près de sept ans à la tête
de l'exécutif a coïncidé avec la dialectique du couple
Sahara-démocratisation.
Il a été mis fin ainsi à une situation d'exception
qui prévalait depuis juin 1965; et un processus de libéralisation
et d'ouverture se mettait progressivement en place: légalisation
de l'USFP et du PPS, élections municipales de novembre 1976 suivies
du scrutin législatif avec pour couronnement la mise en place du
Parlement en octobre 1977 où sont représentés les
partis d'opposition (Istiqlal, USFP et PPS).
Il aura aussi à cur de promouvoir de nouvelles élites
se réclamant du Maroc de la Marche verte, pour bien montrer que
celles revendiquant l'héritage du mouvement national ne pouvaient
plus prétendre au monopole de la représentation politique
ni de la légitimité démocratique. Ce courant, dit
des Indépendants, avait remporté 59% des suffrages exprimés
au scrutin local de novembre 1976; il rafla également, avec 140
sièges, plus de la majorité absolue de la nouvelle Chambre
des Représentants élue en 1977. À partir d'un groupe
parlementaire dominant donc se constitue au début d'octobre 1978
un nouveau parti, le Rassemblement national des indépendants. On
y trouve plusieurs sensibilités: hommes d'affaires, propriétaires
fonciers, notables ruraux, professions libérales et technocrates.
Les hauts cadres issus de ce dernier segment seront souvent promus à
des fonctions ministérielles: Mohamed Belkhayat, Abdesslam Znined,
Tayeb Bencheikh, Moussa Saâdi, Abdelkamel Rerhaye, Abdellatif Ghissassi,
et dautres. Et l'appareil d'État ainsi que les responsables
des secteurs public et semi-public verront également un renouvellement
générationnel marqué du sceau des compétences.
Durant la deuxième décennie, celle des années quatre-vingt,
les précédentes avancées enregistrées par
le Royaume sont battues en brèche: c'est une période de
gestion du statu quo, une sorte de glaciation brejnévienne
qui ne sera rompue qu'au début des années quatre-vingt-dix
avec une nouvelle séquence de démocratisation (création
du CCDH, amnistie des exilés, première tentative d'alternance
gouvernementale à la fin 1993
)
Tout au long de cette longue période, le parcours de Ahmed Osman
ne sera pas linéaire, parfois à son corps défendant.
Ainsi, en novembre 1981, le Roi assigne au RNI une fonction d'opposition
qui durera deux ans pour faire pièce et substituer en même
temps le parti de Me. Aberrahim Bouabid, en rupture avec le pouvoir. Ses
rapports avec Driss Basri, ministre le l'Intérieur en montée
d'influence, surtout à partir de 1983, après la mort du
général Dlimi, se détériorent de plus en plus.
La scission que connaît le RNI, au printemps 1981, avec la création
du Parti national démocrate (PND), parrainée par le général
Dlimi et sous-traitée par Driss Basri, n'avait pas peu contribué
à dégrader leurs relations. Sous couvert d'une fronde de
notables ruraux ou autres -Arsalane El Jadidi, Abdelkader Benslimane,
Khalli Henna Ould Rachid, Jalal Essaïd, Abdellah Kadiri, etc
-
s'exprimait aussi une recomposition du champ politique, jugé accaparé
par la bourgeoisie urbaine fassie et casablancaise.
Autre dossier de contentieux avec l'ancien ministre de l'Intérieur:
la restriction des libertés, la place et le rôle de ce département,
avec la dénonciation récurrente de ses débordements,
illustrée par cette déclaration connue faite devant feu
Hassan II en présence de Driss Basri: À part quelques
gouverneurs comme Benchemsi et Fizazi par exemple, Majesté, vos
agents d'autorité exploitent votre peuple en votre nom. Quelques
semaines plus tard, le Souverain le décora ostensiblement, du haut
de son cheval lors de la cérémonie d'allégeance du
4 mars au Méchouar. Mais la guerre de tranchées
avec Driss Basri allait s'étendre et se prolonger. En 1993, les
résultats du RNI aux élections législatives sont
sabrées alors que, quelques mois plus tard, il s'était hissé
au premier rang lors du scrutin local et régional
Par-delà les conjonctures, le RNI est bien présent aujourd'hui.
Au départ, sa création avait été vivement
dénoncée par les partis d'opposition parce qu'il avait ce
péché originel: celui d'être un part administratif.
Avec cette nuance que m'apporta un jour Fathallah Oualalou: Osman
est crédible, mais pas le RNI
Avec le temps, ce jugement
définitif est revu et corrigé. Le PPS, par la voix de Ali
Yata, lui décerne dès juin 1983 le certificat de classement
parmi les forces vives du pays, une terminologie significative
naguère réservée aux seuls partis issus du mouvement
national
Et les temps de changer, puisque le parti de Ahmed Osman
se voit invité en mars 1998 à former avec le nouveau Premier
ministre socialiste, Abderrahmane Youssoufi, un cabinet d'alternance dite
consensuelle associant l'USFP, ainsi que le Mouvement populaire. Pour
les besoins de cette équation voulue par feu Hassan II, il accepte
une sous-représentation par rapport à son importance arithmétique
parlementaire où il est pratiquement en pole position. Avec le
cabinet Jettou d'octobre 2002 puis celui remanié en juin 2004,
le RNI n'est guère mieux loti. Des ministres technocrates
comme Salaheddine Mezouar ou Mohamed Boussaïd sont comptabilisés
sur son compte; la même opération a été faite
pour l'Istiqlal, par exemple, avec Karim Ghallab et Adil Douiri. De quoi
raviver bien des états d'âme de tant de ministrables rendus
inconsolables. La direction assurée par Ahmed Osman est mise en
cause. Le procès porte sur la mauvaise défense des intérêts
du parti, comme si la nomination des ministres n'était pas, en
dernière instance, de la compétence royale.
Les finances, la vie organique, le mode de gouvernance: autant de griefs
qui sont étalés sur la place publique et qui créent
depuis deux ans un climat délétère qui pénalise
globalement le parti et porte atteinte à la dimension de l'équation
personnelle de son président.
Ahmed Osman gère au mieux ces spasmes, sans trancher ni se résoudre
à une mise à plat des problèmes posés. Ce
sont là les traits d'un certain profil psychologique: celui d'un
homme institution. Comme naguère Allal El Fassi pour
l'Istiqlal, Abderrahim Bouabid pour l'USFP ou Ali Yata pour le PPS, l'on
est en face de personnages historiques sinon justifiant de références
telles qu'il y a en eux une identification avec la formation que chacun
d'entre eux dirige. Difficile pour eux de prendre une retraite
parce que l'engagement de leur vie n'est autre que le patriotisme de leur
formation dont ils estiment être les gardiens et les garants.
Aujourd'hui, Ahmed Osman a sans doute pris conscience de ce blocage. Il
a eu tous les honneurs, au dedans et au dehors, c'est vrai. Il a été
honoré de plusieurs distinctions internationales, dont celle de
l'Institut national britannique de la Biographie (INB), qui l'a nommé
homme de l'année 2004
Mais, pour autant, de grandes épreuves
personnelles n'ont pas manqué dans sa vie familiale: le décès
de sa femme, SAR Lalla Nezha, sur de feu Hassan II, en septembre
1977 puis la disparition, en avril 1992, de l'enfant de cette union, Naoufal,
cousin très proche du Prince héritier de lépoque,
Sidi Mohammed, actuel Roi.
Il sait que le temps est venu de faire le bilan de son long mandat à
la tête du RNI. Et, contrairement à ce que certains s'échinent
encore à colporter, son ambition n'est pas d'être reconduit
dans les mêmes fonctions lors du prochain congrès, les 30-31
mars à Bouznika. Il faut préserver et conforter le rassemblement
qu'est le RNI qui a été le pionnier dès 1983-84 du
libéralisme social, de l'État de droit et des libertés.
Ces options ont été reprises et prolongées par étapes
jusqu'aux axes du programme du cabinet Jettou.
Il reste à redonner une identité et une visibilité
à ce qui peut faire demain la différence avec les autres
formations. Il convient aussi de procéder à une large ouverture
du RNI vers de nouvelles potentialités, les jeunes, les femmes,
etc. Après tout, le bilan des ministres technocrates qui sont les
siens est un plus pour sa capacité gouvernementale et sa crédibilité.
Il faut enfin savoir dépasser les rivalités politiciennes
et les jeux stériles de certains pour repositionner autrement ce
parti dans la nouvelle articulation du champ politique en devenir: réussir
la mue éligible aux exigences du nouveau règne; valoriser
les potentialités existantes; s'ouvrir à de nouvelles forces;
faire montre d'un militantisme de proximité couplé à
la gestion rentière de fiefs électoraux par des notables;
redéfinir une approche social-démocrate mieux insérée
dans les mutations liées aux multiples processus et flux de la
mondialisation.
Faute de cela, le RNI risque de passer à côté des
dynamiques sociales, certes brouillonnes, mais réelles qui agitent
d'ores et déjà la dialectique politique nationale.
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