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Dimanche
10 décembre 2006. Smara, Laâyoune. Ce qui, aux yeux de l'Agence
de Presse Sahraouie (APS), porte-parole officieux du Polisario, n'était
«qu'une manifestation pacifique» à l'occasion de la
célébration du 58ème anniversaire de la Déclaration
universelle des droits de l'Homme, se transforme en chasse-poursuite.
Dans la foulée, le fils du disparu El Makhlouf Haoudi est arrêté,
en même temps qu'une douzaine de manifestants, à Smara. Parmi
les dizaines de blessés de Laâyoune, figure également
Jiml El Ghalia, activiste et ex-prisonnière politique. Leur revendication?
«L'organisation d'un référendum d'autodétermination
au Sahara occidental, des nouvelles des 500 disparus sahraouis et des
151 prisonniers de guerre».
Un événement qui s'ajoute aux émeutes de 2005, largement
médiatisées, et qui avaient incité SM Mohammed VI
à créer le Conseil Royal Consultatif pour les Affaires Sahariennes,
avec à sa tête Khalli Henna Ould Errchid, chargé de
proposer un projet d'autonomie élargie.
Mais, au-delà des discours populistes, des récupérations
politiques, des flashs des JT et des clichés folkloriques des reportages
télévisés, que sait-on au juste de cette jeunesse,
majoritairement meneuse de ces mouvements contestataires? Qui s'y est
jamais véritablement intéressé? De Smara à
Laâyoune, en passant par Boukraâ et Bir Gandus, que savons-nous
de ses attentes, de ses espérances comme de ses angoisses et ses
désillusions?
En tout cas, ce qui est sûr, c'est que, avec sa gestion purement
sécuritaire du problème, l'Etat marocain ne fait que remuer
le couteau dans une plaie déjà bien purulente. En quoi la
réprimande, les coups de matraque et les arrestations massives
changeront-ils la situation de ces jeunes?
Et ce n'est pas l'interdiction de sites pro-indépendantistes qui
empêchera cette jeunesse de crier son mal-être. Ainsi, sur
www.thomasdsm.canalblog.com, un jeune indépendantiste fournit ainsi
la liste de sites séparatistes et les moyens de contourner la censure
des autorités marocaines. En effet, aussi efficace soit-il, face
à l'immensité et à la réactivité d'un
réseau virtuel qui ne connaît aucune contrainte d'espace
ou de temps, le quadrillage des autorités a ses limites.

Mais qui sont ces jeunes, sont-ils tous des
défenseurs acharnés de la «République arabe
sahraouie et démocratique»? Pourquoi sont-ils énigmatiquement
plus engagés que les autres jeunes Marocains, dont le dédain
pour la chose politique n'est plus à démontrer?
Si l'on s'en tient à l'unique lecture des chiffres officiels (notamment
ceux du recensement général de la population de 2004 du
Haut Commissariat au Plan), 50% des habitants des provinces du Sud ont
moins de 18 ans et plus de 40% moins de 30 ans. 30% des jeunes diplômés
sont au chômage et 70% de la population est citadine. A Guelmim-Smara,
seuls 44,8% des jeunes de 20-24 ans et 54,7% des 25-29 ans sont actifs.
Le taux d'analphabétisme dépasse les 20% chez les 15-24
ans et grimpe à près de 40% chez les 25-34 ans.
De nombreux jeunes n'ont pas la chance de poursuivre leurs études
ou de bénéficier, comme 8.000 autres Laâyounis depuis
1975, d'un poste à l'Entraide nationale. A titre d'exemple, dans
la région de Guelmim-Smara, seuls 4% environ des jeunes scolarisés
(âgés de 10 ans et plus) sont parvenus au cursus supérieur,
alors que 27,9% des élèves ont décroché au
primaire et 15,5% au collège. Le décrochage précoce
du système scolaire, en pleine adolescence, ouvre alors la brèche
à tous les excès, dont la consommation de drogue, quand
les jeunes ne pensent pas à embarquer dans une patera pour tenter
leur chance de l'autre côté de la Méditerranée,
via les îles Canaries.
A la dernière tentative d'émigration clandestine vers l'Espagne,
plus de 30 Sahraouis ont ainsi trouvé la mort. Une tragédie
aussitôt exploitée par l'ASVDH, une association pro-Polisario:
«Depuis mai 2005, plusieurs jeunes Sahraouis, victimes de la répression
marocaine, ont affirmé avoir été menacés de
torture par des responsables sécuritaires marocains, et qu'ils
ont été encouragés à quitter le territoire,
avec la garantie de ne pas être interceptés par la marine
royale marocaine (
)».
Les cités du Sud marocain souffrent également d'une insuffisance
patente d'infrastructures socio-culturelles et sportives. Les efforts
de communication de l'Agence pour la promotion et le développement
des Provinces du Sud ne seront jamais en mesure de contrecarrer la simplicité
d'un constat, aberrant, dont l'Agence se fait «involontairement»
l'écho sur son site. Une unique maison de la culture (un musée
des arts sahariens, un conservatoire de musique et une salle polyvalente)
pour toute la région de Laâyoune-Boujdour-Sakia El Hamra
(29% de la population des provinces du Sud) inaugurée le 11 janvier
2001 à Laâyoune. Encore mieux «lotie», la vaste
région de Oued Eddahab-Lagouira est dotée en tout et pour
tout d'un foyer féminin, d'une maison de jeunes et de trois établissements
de formation professionnelle, tous localisés à Dakhla. Une
misère culturelle qui n'étonne pas grand monde dans des
régions où plus de 30% de la population citadine s'éclaire
encore à la bougie et où près de 70% des habitants
des villes ne disposent pas de salle de bain moderne ou de douche dans
leur résidence.
Côté économique, les investisseurs, les notables et
les riches des régions concernées préfèrent
placer leur argent par prudence dans le nord du Maroc ou à l'étranger,
bien que le Sud regorge de richesses naturelles (128.000 tonnes de poissons
débarquées à Laâyoune pour le premier semestre
2006) et d'autres atouts, notamment touristiques. Mais qui parierait sur
une économie balbutiante et aléatoire?
La vie sociale est réduite, elle aussi, à peau de chagrin,
au grand dam d'une jeunesse assoiffée de mouvement et de connaissances.
Une jeunesse qu'on n'évoque, et encore indirectement, que lors
des commémorations d'événements historiques. Inutile
de se voiler la face, les jeunes Sahraouis n'ont aucune visibilité
quant à leur avenir et même pire, toute leur région
natale (quelque 416.474 Km2, soit 58% de la superficie du Maroc et plus
de 817.929 habitants pour les trois provinces du Grand Sud: Guelmim-Smara,
Laâyoune-Boujdour-Sakia-El Hamra et Oued Eddahab-Lagouira) navigue
dans le flou, sans statut juridique précis, tiraillée entre
deux frères ennemis -le Maroc et lAlgérie- qui se
mènent une guerre larvée, dans l'attente d'un référendum
devenu chimère. Sur les mappemondes, leur «territoire»
est grisé et, lors d'études statistiques universelles, les
données concernant les provinces du sud marocain sont souvent «non
disponibles». 30 ans de statu quo
Le dossier du Sahara dans
son ensemble, ballotté d'une instance internationale à l'autre,
n'intéresse apparemment plus une communauté mondiale trop
occupée à fouetter d'autres chats.
On imagine dès lors les sentiments de cette jeunesse désoeuvrée.
Quelle autre occupation s'offre à elle que de siroter, des heures
durant, journaux sous la main, son thé à la terrasse d'un
café en refaisant le monde avec ses compagnons d'infortune? Face
au désintérêt des partis politiques marocains et même
d'une grande partie de la société civile de son sort, la
jeunesse sahraouie, à défaut d'un idéal socio-politique
fort, s'identifie à ceux qui lui accordent un semblant d'attention,
peu importe que cela soit un simulacre ou une stratégie démagogique.
La nature ayant horreur du vide, pas étonnant que certains parmi
ces jeunes adoptent les thèses séparatistes du front Polisario.
Le dicton «l'oisiveté est mère de tous les vices»
semble s'appliquer parfaitement à cette jeunesse en mal de vivre.
«Pour les garçons, c'est la délinquance. Pour les
filles, celles qui, diplômées, ne se retrouvent pas serveuses
dans un café ou ouvrières temporaires dans des unités
de conservation de poissons, sont contraintes parfois à se prostituer.
Beaucoup de filles de joie du Nord viennent à leur tour s'adonner
à leur profession dans les provinces du Sud, où elles pensent
être plus tranquilles. L'émigration clandestine, l'embrigadement
par des mafias de contrebande touchent de plus en plus les jeunes.
Les attentes de la jeunesse sahraouie sont celles de la jeunesse du Nord,
de réelles opportunités de participation au développement
dans la clarté, la transparence, la démocratie et la citoyenneté.
Les séparatistes par principe et convaincus sont rares, mais réussissent
à recruter les fauteurs de troubles parmi cette jeunesse en difficulté
sociale. D'autant plus que, à partir de Tindouf, le Polisario,
soutenu militairement, diplomatiquement et financièrement par l'Algérie,
ne manque pas de moyens pour convaincre cette frange de la population
bien vulnérable», témoigne Mohamed, 28 ans, résident
à Smara.. Et alors, en quoi ces jeunes sont-ils plus négligés
et malheureux que leurs congénères dans le reste du pays?
Il est vrai qu'une manifestation de jeunes à Laâyoune, Dakhla
ou Smara titillera toujours davantage le gouvernement et l'opinion publique
qu'une protestation juvénile à Meknès ou Marrakech.
Pensez donc! Une gigantesque Marche verte pour la récupération
des territoires du Sahara occidental des mains de l'occupant espagnol
en 1975, événement érigé même en symbole
suprême de l'unité nationale. Des milliards de dirhams consentis
par la Défense nationale et le ministère l'Intérieur
pour la cause du Sahara marocain, à travers la mobilisation de
l'armée et des Forces auxiliaires pour le conflit (le cessez-le-feu
a été décidé en novembre 1991), mais aussi,
et surtout, pour la surveillance des frontières avec la Mauritanie
(est et sud) et l'Algérie (nord-est) et pour la sécurité
interne des territoires.
Des villes entières surgies d'un immense désert qui ne gardait
jusqu'alors pour seule empreinte humaine que les traces de passage de
tribus touaregs dispersées. Des investissements lourds dans des
infrastructures de base auparavant presque inexistantes, dont le port
de Laâyoune, de Tan-Tan ou de Dakhla n'est qu'une infime illustration.
Ajouté à tout cela les moult petits avantages accordés
aux citoyens des provinces pour les fidéliser à la mère-patrie:
subventions aux produits de première nécessité supérieures
à la moyenne nationale, octroi de cartes de réduction pour
les transports publics ou encore majoration de 50% sur le salaire de base
pour les fonctionnaires mutés dans les territoires
Sur le
plan diplomatique, la question du Sahara en a également fait voir
de toutes les couleurs au Maroc, allant jusqu'à bloquer dans l'uf
la construction de l'Union du Maghreb Arabe et hypothéquer pendant
plus de 30 ans les relations maroco-algériennes et aussi, dans
une moindre mesure, les liens avec le voisin espagnol. Sans compter le
départ du Maroc, en 1985, de l'Organisation de l'Unité africaine
après la reconnaissance par cette dernière de la RASD. Pour
couronner le tout, le Polisario se fend de plus en plus souvent de sorties
médiatiques tonitruantes, cherchant à décrédibiliser
«le Maroc des droits de l'Homme».
Mais, ce que beaucoup semblent ignorer, c'est que l'engouement croissant
de ces jeunes pour une cause «révolutionnaire» est
avant tout l'expression d'un ras-le-bol. Les remèdes apportés
par le gouvernement aux maux de la jeunesse sahraouie ne semblent, en
tous cas, pas satisfaire grand monde: «Les solutions apportées
par l'Agence de Développement et de Promotion des Provinces du
Sud sont insuffisantes. La lenteur administrative, l'exigence de garanties
et d'avals constituent un obstacle pour les porteurs de projets. Des jeunes
diplômés continuent de se faire exploiter dans des stages
de 6 à 12 mois, le recrutement se fait parfois même en dessous
du SMIG, à 1.000 dhs par mois dans certains hôtels, sans
aucune protection sociale. Le Corcas n'a encore rien entrepris en faveur
des jeunes, la politique l'a emporté sur ces problèmes,
pourtant plus vitaux à nos yeux que l'autonomie élargie.
Le Maroc est en train de perdre une formidable et jeune énergie.
Si rien n'est fait, son sort s'aggravera et le Maroc ne pourra plus faire
face au séparatisme et au terrorisme qui gangrène cette
région. Dans un meeting politique auquel j'ai récemment
assisté, des jeunes ont menacé clairement les dirigeants
de partis de s'attaquer à des points vitaux de l'économie
sahraouie par des explosifs si leurs problèmes ne sont pas résolus»,
rapporte Hamid, 30 ans, chômeur licencié à Laâyoune.
Face à ces cris de révolte aux allures de bombes à
retardement, les canaux publics et les administrations ont l'air bien
hermétiques. Jusqu'à quand? Et à quel sera le prix
à payer?
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