La nomination de Driss Jettou, en novembre 2002, avait soulevé un tollé chez les partis. Au fil des ans et des réalisations, il a su faire taire ses détracteurs.

Driss Jettou au-dessus de la mêlée

Mustapha Sehimi

 

Driss Jettou

 

À la mi-septembre 2005, à Skhirat, en marge des assises du programme Initiatives–Emploi, Driss Jettou expliquait à quelques uns d’entre nous ce que faisait le cabinet qu’il dirige: “Les grandes réformes sont en cours, la dernière est celle des retraites, qui ne sensibilise pas beaucoup la presse. Le Maroc est sur les rails de la croissance. On continue pour la durée de cette législature jusqu’en 2007”.
Je ne pouvais manquer de l’interroger sur “l’après 2007”. Il me fit cette réponse: “Ma feuille de route va jusque là. Après? On verra bien, je serai là pour aider utilement, s’il le faut…” Alors que certains cercles politiques, relayés par telle ou telle publication, bruissaient depuis des semaines, voire des mois, de son départ, cette mise au point n’avait pas été inutile.
C’est tellement vrai que, pour la première fois depuis longtemps dans l’histoire institutionnelle des décennies passées, plus personne ne réclame ni le remplacement du Premier ministre ni même un remaniement de son gouvernement. Ce cabinet paraît bien consensuel à tous, en tout cas à ses composantes; et si certains partis d’opposition –tels l’UC, le PND et même PJD– s’en prennent encore à ce qu’il fait ou ne fait pas, leurs voix ne sont pas tellement audibles, loin de là.
Voilà bien qui tranche, par exemple, avec le sort qui avait été réservé au précédent gouvernement dirigé par Me Abderrahmane Youssoufi, Premier secrétaire de l’USFP, durant l’alternance (1998-2002). Que n’avait-on pas entendu! Des critiques récurrentes dans les propres rangs de cette formation; l’exercice, habituel pourrait-on dire, du parti de l’Istiqlal “d’un pied dedans, un pied dehors”; sans oublier les “états d’âme” de tous les autres, dont les réserves ne dépassent pas les couloirs du Parlement et les soirées privées.
Etonnant, non, ce différentiel de traitement? D’autant plus qu’il est difficile d’avancer que le cabinet d’alternance était moins “légitime” que celui qui lui a succédé.
C’est d’autant plus à relever que Driss Jettou, en novembre 2002, avait été nommé par S.M. Mohammed VI dans le cas de figure institutionnel et politique le moins favorable qui soit: il n’avait pas un cursus militant dans telle ou telle formation, issue ou non du Mouvement national; il n’avait pas davantage un mandat électif; il était un opérateur du secteur privé qui n’avait été appelé à la tête de départements ministériels que quelques années auparavant –au Commerce et à l’Industrie, puis aux Finances avant de se voir confier un secteur de souveraineté, celui de l’Intérieur.
En étant porté à la primature, c’est pratiquement au forceps politique que l’on doit cette promotion de Jettou, puisque la dynamique de la transition démocratique mise en avant alors poussait fortement à la reconduction du cabinet Youssoufi, même sous une forme et une articulation reprofilées. Notons d’ailleurs que seul un parti comme l’USFP avait pris position contre cette décision, estimant qu’elle n’était pas conforme à “la logique démocratique”, alors que tous les autres se contraignaient à un mutisme plutôt embarrassé.
Que s’est-il donc passé depuis quatre ans pour que Driss Jettou puisse s’imposer de la sorte dans le champ politique national? Son tempérament, d’abord, n’y est pas étranger: affable, ouvert, si peu makhzénien, au sens d’une certaine arrogance mêlée de suffisance que toute une culture du comportement a bâtie durant des décennies dans des élites de l’“ancienne ère”.
Il avait pour lui d’autres qualités comme la connaissance des milieux économiques et du monde de l’entreprise. Il ne disserte pas: il étudie les problèmes concrets posés, s’entoure des avis les plus conséquents et arbitre. Cette posture-là, issue du secteur privé, est la sienne; et c’est elle qui a fini par porter tous ses fruits. Dès les premiers mois, il a su baliser son champ de compétences.
Les secteurs de souveraineté? Il sait, dans l’esprit du régime, de quelle comptabilité ils relèvent surtout: celle du “domaine réservé” relevant du Roi. Cette répartition des tâches ne l’a pas desservi en le confinant à des fonctions de gestion peu valorisantes. Bien au contraire, elle l’a même protégé des critiques et des interpellations qui n’ont pas manqué tant dans la politique sécuritaire que dans la conduite de la diplomatie. Pas davantage, elle n’a poussé à le mettre en cause lorsque sont intervenus des événements portant atteintes aux droits humains.
D’un autre côté, il s’est placé, avec certains ministres concernés, dans le droit fil de la réalisation des grands chantiers lancés par le Souverain.
Là encore, il a bien recadré l’action du gouvernement, posture qui a été illustrée par la mobilisation des départements ministériels pour la faisabilité du programme quinquennal de l’INDH, présenté pas SM Mohammed VI le 18 mai 2005. A sa façon, c’est une certaine forme de politique qui se déploie sous nos yeux, par touches successives, et dont on voit aujourd’hui les résultats.
Outre les grands dossiers connus –que ce soit le nouveau Code de travail, l’application de l’AMO, la mise à niveau des institutions du secteur public et semi-public, l’amélioration de l’environnement des affaires et de l’investissement ou le saut dans les nouvelles technologies…- c’est aussi sur les résultats économiques qu’il faut appréhender son action.
Avec des estimations de croissance de 7,3% pour 2006, il y a de quoi manifester de la satisfaction, surtout que la relance observée dans les secteurs productifs non–agricoles traduit bien cette nouvelle dynamique. Bref, un cap a été fixé, il a été maintenu. Il doit être poursuivi pour capitaliser et consolider les acquis.
Jusqu’en 2007, fort de la confiance royale, Driss Jettou est donc l’homme de la situation. Il n’est guère intéressé, ni par tempérament ni par ambition, par la politique
partisane et politicienne. On peut rappeler que feu Hassan II l’avait déjà repéré: n’était–ce pas lui qui avait été désigné pour proposer
la primature, début 1998, à
Me. Abderrahmane Youssoufi?
Il était également le seul présent dans l’antichambre lorsque le leader de l’USFP avait été nommé, un signe évident de disponibilité à vertu démonstrative qui n’avait pas échappé aux familiers du Méchouar ni à Me. Youssoufi.


Retour