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Donner vie
est la plus belle chose qui puisse arriver à une femme. Malheureusement,
pour Fatima, ce nest pas le cas. Son calvaire a commencé le jour
où elle a mis au monde un beau bébé de 3kg 700. Cette
jeune fille de 19 ans a rencontré Saïd sur son lieu de travail.
Tous les deux ouvriers dans une usine de conserverie dans le quartier industriel
Anza à Agadir, amoureux lun de lautre, au bout de trois
mois de fréquentation, ils se sont fiancés. La date du mariage
est fixée pour lété prochain. Convaincue que cet
engagement moral suffit, Fatima cède aux avances insistantes de son
promis. Ils auront des rapports sexuels régulièrement jusquau
jour où elle apprendra la grande nouvelle : elle est enceinte
de quatre mois. Larrêt des douleurs menstruelles, les vomissements,
le gonflement de ses seins ne lavaient pas inquiété outre
mesure. Sans formation scolaire, sans aucune éducation sexuelle, Fatima
ignore que ce sont là les premiers signes de grossesse. Dépassant
les trois mois, elle ne pouvait plus envisager de se faire avorter clandestinement.
Quelques amies lui ont conseillé de prendre des recettes traditionnelles
pour se débarrasser du bébé. Vainement. Fatima décide,
alors, den parler à son fiancé. Pour éviter le
scandale, il faut quils se marient le plus tôt possible. Pour
toute réponse, Saïd disparaît. Fatima cache sa grossesse
à sa famille. Elle serre son ventre avec un foulard et porte des habits
amples. Les mois passent. Le jour J arrive. Dimanche 25 juin 2005, Fatima
sent les premières contractions alors quelle est en train de
faire le ménage. Espacées au début, elles deviendront
plus accentuées par la suite. Fatima nen peut plus. Elle crie
à tue tête. Les voisins, alertés, courent à son
secours. Parmi eux, une femme dun certain âge, expérimentée,
aide la future mère à accoucher. La nouvelle fait le tour du
quartier.
Mahjouba
Edbouch et Dr Khalid Saâdou, de lassociation Oum el Banine.
Tenaillée
par la peur et la honte, Fatima enroule son bébé dans un drap
propre et prend la fuite. Elle se réfugie chez lune de ses amies.
Cette dernière lui parle de lAssociation Oum El Banine. Créée
en 2001 à Agadir, cette organisation non gouvernementale, aidée
par la Terre des Hommes, milite pour prévenir labandon des enfants
nés hors du cadre du mariage et pour soutenir les mères célibataires
en détresse. Fatima prend contact avec la responsable, Mahjouba Edbouche,
une femme de grand cur qui nhésite pas à laider
à la seule condition quelle accepte de garder son bébé.
Au départ, la jeune maman est placée avec vingt autres au centre
daccueil de lassociation situé au quartier Dakhla où
elle est prise en charge. Au foyer, au contact des autres jeunes filles ayant
vécu une situation similaire, Fatima accepte plus facilement son nouveau
statut. Ce qui nest pas le cas pour quatre mères-célibataires
sur cinq, qui abandonnent leur enfant à la maternité ou sur
la voie publique, selon une étude menée par lInsaf (Institut
national de solidarité avec les femmes en détresse), fondé
en 1999 par Meriem Othmani.
Après les quarante jours de convalescence, Fatima quitte le centre
daccueil afin dêtre installée avec trois autres filles-mères
dans une maison où elles vivent ensemble avec leurs enfants. Nayant
plus de travail, lAssociation «Oum El Banine» la aidée
à en trouver un pour devenir plus indépendante financièrement.
Pendant la journée, elle dépose son fils, Yassine, à
la crèche de lAssociation, ouverte de 7 heures à 19 heures.
« Avec le peu de moyens dont nous disposons, nous déployons
tous les efforts pour faciliter la vie aux mamans célibataires, déclare
Mahjouba Edbouch. Nous menons aussi des actions pour réconcilier la
mère-célibataire avec sa famille. Si le partenaire est connu,
nous essayons de le convaincre de se marier avec la fille. La plupart du temps,
notre intervention porte ses fruits. En 2004, il y a eu 20 cas de mariage
et 132 cas de réconciliation. Dans tous les cas, lenregistrement
de lenfant à létat civil et létablissement
de la carte nationale de la mère, si elle nen a pas, sont effectués.»
Par ailleurs, la responsable de lassociation attitre particulièrement
lattention sur lampleur du phénomène dans la région
du Souss. Depuis 2002, elle affirme quil est en pleine croissance et
touche toutes les catégories sociales. Les sociologues Soumaya Naamane
Guessous et Chakib Guessous, auteurs de létude sociologique et
recueil de témoignages poignants, La Grossesse de la Honte, paru aux
éditions Fennec, tirent également la sonnette dalarme
sur ce fléau touchant toutes les régions du Maroc, particulièrement
Casablanca et Agadir. « La précarité économique,
la violence familiale, labsence de protection des mineurs, les viols,
les incestes en sont les facteurs favorisants. Si des mesures ne sont pas
prises pour le freiner, ce phénomène risque de sintensifier.
Dautant plus quil y a une fuite de la responsabilité du
fait que lon refuse dadmettre lexistence de rapports sexuels
pré-maritaux, de viol et surtout dinceste. » Les chiffres
des hôpitaux parlent aussi deux-mêmes : Dans la capitale
économique, au moins cinq bébés de père inconnu
naissent chaque jour.
Si lAssociation Oum El Banine refuse de prendre en charge les prostituées
professionnelles, les droguées et les déséquilibrées
mentales, elle accueille des cas tous différents les uns des autres.
On retrouve les ouvrières, les femmes de ménage, les lycéennes
et les étudiantes. Ces jeunes filles, âgées entre 16 ans
et 34 ans, fautent souvent pour avoir rencontré lamour de leur
vie ou cru à une promesse fallacieuse de mariage. Lenquête
de lInsaf démontre que 50 % de ces mères célibataires
ont été victimes d'une promesse de mariage non tenue, tandis
que 28 % d'entre elles avouent que la grossesse est survenue à la suite
d'une relation amoureuse. La prostitution arrive en troisième place
avec 14 %, suivie du viol avec 8 %. Mais, aux yeux de la loi, les mères
célibataires sont considérées comme des prostituées
et encourent de deux mois à un an de prison ferme.
Si, à travers le Maroc, le voile se lève petit à petit
sur ce tabou, dans la région du Souss, connu pour être une région
conservatrice et attachée aux traditions, il est toujours difficile
den parler.
Fatima est lune parmi les centaines de victimes de cette hypocrisie
sociale. Ce vendredi 2 septembre 2005, elle pleure toutes les larmes de son
corps frêle. Malgré les multiples tentatives de réconciliation,
ses parents refusent de lui pardonner. Quant à son ex-fiancé,
Saïd, il se marie bientôt et continue à renier son fils
Yassine.
Cest dans le rejet que Fatima éduquera un enfant qui na
pas sa place dans la société marocaine.
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