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La nomination,
récemment, de Mohamed Kabbaj, ex-conseiller de SM le Roi, Wali du grand
Casablanca, est une première qui mérite un arrêt sur limage
de ce cercle rapproché du Roi. Ce nest donc pas la personne de
M. Kabbaj qui est en question, ni même son profil de techno ou son parcours
dans les hautes sphères de ladministration publique, mais la
fonction. Celle quil vient de quitter: conseiller du Roi.
Le titre de conseiller est prestigieux, en soi et sans autres précisions
quant à son contenu réel, son rayon de prérogatives et
ses limites de faire valoir. Le tout relevant du non-écrit. Il nen
demeure pas moins que ce titre, avec toutes ces ambiguités voulues,
on ne le troquerait pas pour un royaume administratif, fût-il
le grand Casablanca.
Il fut un temps où le passage de Conseiller à une autre affectation,
même si celle-ci nest ni une voie de garage, ni une mise au placard,
était inconcevable. Cela pouvait être vécu comme une disgrâce,
voire un drame personnel et familial. Cest que entre lancien règne
et le nouveau, la fonction de conseiller a changé, autant dans son
opérationnalité pratique que dans sa charge imaginaire.
André Azoulay et Mohamed Mouatassim.
Sous le règne de Hassan II, lorsquon devenait conseiller, on
létait pour la vie. Rappelez-vous les Aouad, les Bensouda, les
Guedira, entre autres, qui traînaient la patte, croulant
sous le poids des ans et les signes extérieurs de la maladie; mais
qui se devaient dêtre toujours là, autant par un stoïcisme
protocolaire, un peu sado-maso, que par un intéressement quasi post
mortem. De la pathologie du pouvoir, exercé ou subi, dans un cas comme
dans lautre. Cétait le règne de labsolutisme
de létiquette, dans son rapport à la fois négationniste
et fatalement consentant de lindividu. Retenez cependant le entre-autres,
parmi les conseillers, parce quils étaient nombreux Messieurs
les conseillers de Sa Majesté. Au risque de ne pas être exhaustif
sur un règne de trente-huit ans, il faut y ajouter ceux qui sont encore
de ce monde et ceux qui ont passé le burnous makhzenien à gauche,
tels, pêle-mêle, Driss Slaoui, Abdelhadi Boutaleb, Allal Sinaceur,
André Azoulay, ainsi que les tout derniers nommés, Abdelaziz
Meziane Belfkih, Mohamed Mouatassim et Zoulikha Nasri.
Maintenant, si vous voulez remonter au déluge, la fonction
de conseiller est un héritage lointain de Mohammed V. Les
nominés, Moulay Larbi Alaoui, dit Cheikh Al Islam, Moukhtar Soussi
et Lahcen Lyoussi, avaient le titre de Conseillers de la Couronne.
Cela relevait dun équilibre tribal dans un Maroc ancestralement
pluriel, mais, politiquement, encore fragile.
Hassan II a tenté une actualisation toute relative dune charge
aussi ambivalente que diffuse, où loctroi du titre de conseiller
était confondu avec une distinction honorifique par accointance dhumeur
ou pour services rendus, au choix; quoiquil valait mieux disposer des
deux cartes. Seuls André Azoulay et Zoulikha Nasri avaient des responsabilités
officiellement définies, du moins annoncées comme telles, respectivement
chargés des affaires économiques et des questions sociales.
Encore faut-il aménager un espace particulier pour le cas
de Meziane Belfkih, qui, déjà sous Hassan II, était ponctuellement
chargé de certains dossiers, tel celui de la réforme de lenseignement,
par exemple.
Zolikha Nasri. Omniprésence en première ligne.
Toujours est-il que de manière générale, sous Hassan
II, on ne savait pas qui faisait quoi dans ce pré-carré royal
tout enveloppé de mystère et de fantasmagorie. Ses membres étaient
de toutes les manifestations royales, parfois de tous les voyages. Cest
à peine si on ne devait pas leur dire merci dêtre!
Leur présence navait dégal que leur prestance. Le
prestige du titre dépassait la réalité de la fonction.
Mais personne nétait dupe. on savait que la vérité
du pouvoir était ailleurs. Hassan II a successivement gouverné
par délégation partielle de pouvoir, et néanmoins réelle,
à travers Mohamed Oufkir, Ahmed Dlimi et Driss Basri, et personne dautre.
Ceci dit, le titre de conseiller en lui-même valait son pesant dor.
Il fallait juste savoir le fructifier. Certains lont fait; dautres
peu ou pas du tout.
À titre dexemple, entre Réda Guédira et Meziane
Belfkih, nonobstant le différentiel de génération, la
distance ce mesure en gros paquets de milliards, éparpillés
à travers les banques aux quatre coins du monde, voire un peu perdus
parce que le défunt lui-même en avait égaré la
trace. Ou parce que le pactole a été re-détourné
par les amis intimes de Réda Guédira, la bande à Ohana.
Le procès de ce magot est en cours. Ceci nest quun exemple
illustratif dun personnage qui a chamboulé la carte politique
du pays tout en faisant fortune. Il personnifie, à lui seul, la dimension
de conseiller sous Hassan II. Ce qui ne dédouane pas les autres, un
rien plus discrets, quils soient conseillers ou même gardes du
corps. Bref, lorsquon était considéré proche
de Hassan II, même si ce nétait que par le titre, on pouvait
se permettre bien des choses. Et même beaucoup de choses.
Ce sont ces choses-là, précisément, qui ont
changé, en même temps que le statut et la signification de conseiller.
On sait maintenant deux choses: Un, on nest plus conseiller à
vie. Deux, on est conseiller pour des tâches ponctuelles et précises,
et non plus pour tout et rien. Langle de justification de la fonction
sest resserré, tout autant que le nombre de ceux qui en portent
le titre. Ils sont quatre à faire partie de cette micro-cellule : Abdelaziz
Meziane Belfkih, Zoulikha Nasri, André Azoulay et Mohamed Mouatassim.
Et puis, il y a un cinquième, quon a tendance à oublier,
parce que très peu apparent, Abbas Al Jirari, dont le champ de compétence
concerne, en principe, et exclusivement les questions religieuses. Cet ordre
de citation, manifestement pas alphabétique, nest donc pas fortuit,
non plus.
Pourquoi Meziane Belfkih en tête de liste? On a envie de
dire, pourquoi pas ? Autant on lui prête des pouvoirs discrets
et efficaces auprès de qui de droit, à savoir le
Roi, autant il sen défend avec force, rhétorique de bienséance,
et sur un ton tout aussi feutré. Les rédactions, emboîtant
le pas aux opérateurs de la rumeur politique, ont fini
par faire de lui le Conseiller en chef dont lavis est non seulement
sollicité et écouté, mais surtout pris en compte.
Il nen fallait pas plus pour le pointer comme celui qui nomme et dégomme
les ministres, les patrons des offices et entreprises publics; dans la foulée,
certains ont même poussé le bouchon jusquaux walis et gouverneurs.
En somme, Meziane Belfkih devient, de fait, et à son corps défendant,
le recruteur de hauts commis de lÉtat.
Lors de la formation du gouvernement Jettou, on lui a imputé, doffice,
la paternité de jeunes technos quil aurait faits ministres avant
de les imposer à lIstiqlal ou au Mouvement populaire. Sur un
carré das formé de Karim Ghallab, Adil Douiri, Taoufik
Hjira et Mohamed Bousaïd, Meziane Belfkih ne revendique que la ministrabilisation
du premier, quil aurait convaincu de rentrer au pays pour prendre en
charge le grand ministère de lÉquipement et du Transport,
après un bref passage par lONCF. LÉquipement est
le département où M. Belfkih a pratiquement fait toute sa carrière
de ministre.
On comprend quil lui tienne à cur dy mettre un ingénieur,
qui plus est Ponts et Chaussées comme lui. Et voilà, un
autre gros mot est lâché: ingénieur. Un mot
qui à lui seul constitue une charge, un chef daccusation
à lencontre dun Meziane Belfkih considéré
comme le chef de file de la tendance dingénieurisation
des hautes fonctions du secteur public. Il agirait en ce sens en tandem avec
Mohamed Kabbaj et en trio avec Mohamed Hassad. Grosse frayeur dans les rangs
des partis, qui se demandent comment dégraisser leur vivier denseignants
pour faire de la place aux lauréats des grands écoles doutre-mer,
quil faudra bien rechercher désespérément.
Meziane Belfkih est tenu pour responsable de cette révolution techno-politique
qui astreint les partis à un exercice périlleux. Celui de reconsidérer
le profil de leurs ministrables. M. Belfkih devient alors lobjet dallusions
ciblées et de commentaires entendus, eu égard à son statut
de Conseiller de Sa Majesté. Ce eu égard a sauté
lorsquune certaine presse indépendante la désigné
comme le dépositaire dun immense pouvoir intermédiaire
entre le Roi et le Roi. Un jeune journaliste dun hebdomadaire dexpression
arabe, va jusquà évoquer des rencontres dofficiers
supérieurs de larmée au domicile de Meziane Belfkih. Le
rubicon est dépassé pour empiéter sur un espace grave.
M. Belfkih réagit à limage de sa personnalité,
de manière soft et communicative. Il invite le jeune journaliste chez
lui et lui explique la fonction de conseiller et sa méthode à
lui de lappréhender et de lassumer. Après quelques
réserves dordre sémantique sur la signification du terme
générique de Conseiller, qui est, lui, en parfait
décallage avec limaginaire populaire, M. Belfkih précise
quil est à la disposition des initiatives royales pour les mener
à leurs termes. Ni moins, ni plus.
Il en a été ainsi pour la réforme du système éducation-formation,
un processus toujours ouvert; il en est de même aujourdhui pour
limmense chantier de Tanger-Med. Et cest certainement aussi le
cas pour lInitiative nationale de développement humain,
récemment lancée par le Souverain, où lon a vu,
lors de la signature du protocole de financement, M. Belfkih, unique conseiller
présent, en compagnie de Rochdi Chraïbi, directeur du cabinet
Royal.
Cest que lhomme est difficilement sondable. Il na pratiquement
jamais donné dinterview. Pas par retenue excessive, mais parce
quil a la sobriété des gens de lOriental marocain
doù il est extrait, accentuée par sa formation de technocrate
rationaliste. Cest, en gros, la personnification du parlons peu,
parlons bien quil essaie de mariner à une sauce politique
où toutes les vérités vraies ne sont pas toujours bonnes
à dire. Il nempêche. On en sort, tout de même avec
la ferme impression de ne pas avoir été embobiné par
un invité de la politique qui joue les franchouillards pour ne pas
paraître à côté de son discours.
Mais bref de M. Belfkih. Au fait, où sont passés les autres
conseillers? Zoulikha Nasri navigue entre des allures de Mère Teresa
et les interventions de Madame catastrophe.
Lorsquelle nest pas à Al Hoceima, quelques heures après
le grand séisme, alors que les rappels telluriques se poursuivent,
elle est à la Maison de Bienfaisance de Aïn chock, à Casablanca,
très mal nommée, pour tenter de rattraper linsupportable.
On pourrait, évidemment, contrebalancer son omniprésence en
première ligne au service dun humanitaire made in Morocco, par
lefficience discutable des campagnes ramadaniennes en guise de lutte
contre la pauvreté.
On pourrait aussi lui opposer son piédestal de représentante
un peu solitaire dune gent féminine qui a le vent en poupe depuis
la Moudaouana; celle qui a permis laccord au féminin de la fonction
de conseiller. En tailleur de cérémonie, qui fait bien robe
de soirée, ou en pantallon-tunique pour le terrain, madame la
conseillère promène sa silhouette de femme à poigne
et passe plutôt bien à la télévision.
Après lhonneur aux femmes, quen est-il des autres? Entre
André Azoulay, que lon aperçoit à peine, Mohamed
Al Mouatassim, que lon entrevoit très peu, et Abbas Al Jirari,
que lon ne voit pas du tout; la courbe des conseillers sous SM Mohammed
VI est assurément dune inflexion descendante.
Passage en revue dans lordre. M. Azoulay le chargé des affaires
économiques, flamboyant sous Hassan II, semble en perte de vitesse.
Il ne brille plus quà loccasion du Festival Gnaoua dEssaouira.
Ce qui nest pas rien. M. Al Mouatassim, le juriste, lui, tente, tant
bien que mal, de se frayer un chemin dans le secrétariat particulier
de Sa Majesté, en tenant à jour la correspondance. Quant au
Alim (théologien), M. Al Jirari, il semble complètement mis
sous léteignoir depuis larrivée aux affaires islamiques
de Mohamed Taoufik.
Soyons clairs. Chacun de ces trois hommes, dans sa sphère de connaissance,
de compétence et de potentiel daction, domine son sujet. Cest
la fonction de conseiller qui a changé de nature avec le changement
de règne, pas la valeur des hommes. Les hommes de bien et de compétence
peuvent être investis ailleurs. Et cest mieux quil en soit
ainsi, par comparaison à ce quil en était sous les anciennes
pratiques.
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