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La canicule
devrait avoir, cet été, une sainte odeur islamiste. Les Islamistes
choisissent toujours la période estivale pour faire monter la tension.
Quand ce ne sont pas les conflits récurrents pour un tronçon
de plage où leurs adeptes bronzent entièrement enveloppés
des orteils à la dernière mèche de cheveux voilée;
ce sont les kamikazes du 16 mai 2003 qui inaugurent une première meurtrière.
Cette fois-ci, les intégristes ont poussé le mercure vers le
haut, mais autrement. Ce ne sont pas des barbus hargneux et menaçants,
un couteau entre les dents, qui ont paradé dans nos murs pour semer
la terreur. Cest juste une jeune femme, Nadia Yassine, produit du lycée
français de Rabat (Descartes), parlant religion dans la langue de Molière
sans lombre dun accent, qui souhaite ardemment la chute dun
régime monarchique quelle qualifie de démautocratie
et son remplacement par une république dont on devine la variante toute
en théocratie. Rien que ça. Gentiment.
Dans le Maroc den bas, du moins apparemment, on vaque à ses occupations,
selon la manière, pour chacun, de décliner son libre arbitre
et sa liberté de conduite. Dans ce Maroc-là, on lit si peu les
journaux, dans les deux langues. La désaffection ou linculture
ne font pas dans la discrimination linguistique. Par contre, dans le Maroc
den haut et dans le microcosme politique qui lui sert dappendice,
cest le branle bas de combat. Il faut dire quil y a de quoi, au
regard de la loi. Dans la Constitution, il est clairement dit que le
Maroc est une monarchie constitutionnelle et sociale ; et que la
personne du Roi est sacrée et inviolable. On pourra toujours
rétorquer que ce nest pas la première fois quun
projet républicain est sournoisement ourdi ou violemment mis en uvre.
Il y a bien eu les amis de Fkih Basri en 1963 et 1973 ; et les putschistes
militaires de 1971 et 1972.
Abdelwahed Moutawakil. Le flou artistique
Autres temps, autres murs, autre contexte politique et autre sémiotique
dun même vocable : république, en loccurrence. Les
questions se bousculent au portillon de la sortie républicaine de Nadia
Yassine. Ses déclarations nengagent-elles quelle même;
ou la pensée intime du père, dont elle a le secret filial ;
ou, mieux encore, toute la nébuleuse de Al Adl Wal Ihsane ?
À cette triple question préliminaire, les réponses des
hauts dignitaires de cette organisation pas comme les autres sont vagues,
ambiguës et parfois contradictoires. Fathallah Arsalane, porte parole
du mouvement, et Abdelwahed Moutawakil, secrétaire général
du cercle politique, modulent leurs réactions dun
journal à lautre et finissent par sembrouiller. Tantôt
Nadia Yassine ne parlerait que pour elle-même, à titre strictement
intellectuel et purement académique, dautant quelle ne
figure dans aucune des structures nationales, régionales ou sectorielles
de lassociation. Tantôt, disent toujours les deux interlocuteurs,
Nadia Yassine est membre à part entière et partie prenante dAl
Adl Wal Ihsane qui ne peut être que solidaire avec elle. Ce flou artistique
savamment entretenu est une sorte de réflexe conditionné propre
aux groupes qui ont longtemps vécu dans une semi-clandestinité.
Ce qui narrange rien pour le lecteur qui ny voit pas clair. Ni
pour les pouvoirs publics, dailleurs, qui, au-delà de la formulation
des chefs daccusations, peinent à instruire, à gérer
et à trouver une parade politique adéquate à ce qui semble
être, depuis des années déjà, un véritable
casse-tête.
Omar Amkassou et Fathallah Arsalane.
Simplifions pour comprendre ce syllogisme à trois propositions. Un.
Nadia Yassine est la fille de son père, parfaitement engagée
auprès de lui. Deux. Le père est le guide spirituel dAl
Adl Wal Ihsane. Trois. Nadia Yassine ne peut être que la dépositaire
et la traductrice, fût-ce à sa façon, de la pensée
de son cheikh-géniteur. On nen est pas pour autant quitte avec
ce type de démonstration empruntée à la logique formelle.
Il reste tout simplement à prouver que ce dédale déductif
est la vérité vraie. Autrement dit, et pour être définitivement
clair, Cheikh Yassine a-t-il jamais évoqué, souhaité,
prédit la chute de la monarchie pour lui substituer une république
sur orbite islamiste ?
Comme chacun sait, le guide dAl Adl Wal Ihsane est un penseur prolixe.
Il nhésite pas à coucher ses idées soit sur des
mémorandums ou des lettres ouvertes, soit sur des livres en bonne et
due forme : LIslam ou le déluge, en 1974 ; Dialogue
avec les vertueux démocrates, en 1995 ; Moderniser lIslam
ou Islamiser la modernité, en 1998 ; et Lettre à
qui de droit, en 1999, au début du règne de SM Mohammed
VI. Ce qui lui a valu deux années de prison, de 1974 à 1976,
puis une assignation à résidence de décembre 1989 à
décembre 1995. Tout au long de ses pérégrinations spirituelles
à forte propension politique, Abdeslam Yassine sest toujours
positionné, auto-proclamé, comme un donneur de conseils, une
sorte de vigie qui scrute lhorizon divin, à partir dun
statut, également auto-octroyé, de porteur de vérité
absolue, sinon carrément révélée. Il contestait
le titre dAmir al mouminine (Commandeur des croyants) au Roi du Maroc.
Il fustigeait la prolifération des mécréants dans les
sphères du pouvoir et les comportements contraires aux préceptes
de lIslam dans la vie quotidienne. Il appelait même à une
qaouma, une sorte de sursaut salutaire et national pour purifier
les attitudes et sauver les âmes ; ce qui, daprès lui,
nest pas assimilable à un grand soir violent et révolutionnaire.
Mais jamais, il na utilisé le mot république.
Nadia Yassiane.
Il parlait dune khilafa marocaine (califat) comme segment
national dun califat qui devrait sétendre et englober lensemble
des pays musulmans. Une sorte dinternationale islamiste.
Il nempêche. Il est proprement symptomatique que la création
de Al Adl Wal Ihsane, en 1979, a coïncidé avec la révolution
iranienne et larrivée au pouvoir de Khomeini. Abdeslam Yassine
en a beaucoup été influencé, avant comme après
cette date qui a fait ébranler le monde islamique en général
et le monde tout court. Le cheikh a été conforté dans
son rêve califien. Il a même commencé à prendre,
à partir de sa réclusion à domicile, des postures khomeynistes.
Salé devenait quasiment jumelée avec Neufle le Château,
lieu de résidence de Khomeyni, avant son envolée triomphale
pour Téhéran et par la grâce des Américains.
Du califat à la république, il ny avait quun pas
que le guide suprême a fait franchir à sa fille. Armée
de sa culture occidentale, de son sens de la rhétorique scolastique,
Nadia Yassine est capable de transformer Descartes en Ayatollah. Tout en annonçant
la couleur, elle se veut évolutionniste. Sa république sera
dabord démocratique, donc pluraliste, avant de devenir conforme
aux idéaux de son paternel. Et si les élections sont totalement
libres, devine-t-on aisément, ce processus de progression serait plus
rapide.
Les urnes nous cracheraient alors à la figure une révolution
démocratique, avec, à terme, un régime à liranienne.
Ce nest pas de la politique fiction. Il ny a pas à se voiler
la face. Cest ce que veut Al Adl Wal Ihsane. Après ses démêlés
judiciaires, suite à ses propos incendiaires, quelle qualifie,
après coup, de petit entretien de mise à niveau très
bas, Nadia Yassine se déchaîne dans une lettre ouverte
publiée par un hebdomadaire de la place, en traitant de chiffes
molles, rebut des Omayades 14 siècles après,
tous ceux qui ne sont pas daccord avec elle, mais aussi ceux qui le
sont.
Dans cette dernière catégorie, elle met les laïcs intellectuellement
naïfs ou politiquement dégénérés. Les belles
âmes qui lappuient aujourdhui, par on ne sait quel aiguillonnage
politique, sont donc avertis. Ils passeront à la trappe comme les autres,
si la fille du cheikh réussit à faire aboutir son projet.
Le plus étonnant, cest que dans cette même catégorie,
on retrouve aussi une certaine tendance de ladministration américaine.
Dans le département dÉtat, on aurait succombé,
paraît-il, aux yeux doux de Nadia Yassine. On ny aurait vu aucun
radicalisme politico-religieux, aucune volonté, nouvellement exprimée,
de bataille frontale avec le pouvoir. Mais juste une sensibilité modérée
et démocratisante susceptible dêtre invitée sur
léchiquier politique, en lintégrant dans le jeu
électoral. Dans ce cas despèce, ce nest pas de la
naïveté, loin sen faut, mais du calcul géostratégique.
À charge pour nos autorités de savoir ce que pèse réellement
Al Adl Wal Ihsane, en termes dimplantation et daudience dans les
différentes catégories socio-professionnelles. Quels sont ses
sources de financement, ses ressorts et ses relais de mobilisation pour sonner
le rappel de ses troupes lors des grandes manifestations populaires ? Quant
à savoir qui prendra la relève du cheikh octogénaire,
la pasionaria héritière ou Abdelwahed Moutawakil, le mieux positionné
sur la hiérarchie de cette secte apparemment tentaculaire, cest
tout juste intéressant à suivre; mais totalement secondaire.
Limportant est que lon soit désormais convaincu dêtre
en présence, non pas dune association évasive, mais dune
force politique qui se définit comme telle et se donne pour objectif
le pouvoir.
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