Les raisons d’un malaise

Laissée dans un état de décrépitude par le colonisateur
espagnol, Laâyoune a connu une brève prospérité sous le règne de feu Hassan II. Elle retombe dans le marasme.

Aissa Amourag

 

 

“Notre région vit actuellement une crise économique sans précédent. Nous avons un taux de chômage très élevé, des revenus limités, une activité qui tourne au ralenti et un système rentier très grave”. Cet homme d’affaires, installé à Laâyoune depuis une dizaine d’années, actif dans plusieurs secteurs, n’a pas mâché ses mots. Pivot économique du Sahara marocain, la ville de Laâyoune constitue le cœur de cette région frontalière de la province de Tan Tan au nord, Oued Eddahab au sud, Smara et la Mauritanie à l’est et l’Océan Atlantique à l’ouest. Initialement peuplée par une importante population autochtone, sahraouie «pure souche», la région a vu l’arrivée des vagues successives d’habitants venus des quatre coins du Maroc.
Cet exode urbain et rural vers les provinces du Sahara s’explique, selon un historien, par les opportunités économiques et sociales attractives qu’offraient ces provinces. En effet, du temps de feu Hassan II, ces provinces étaient subventionnées par l’Etat qui offrait à la population sahraouie tous les avantages pour profiter d’une vie facile et moins chère. Mais, il y a également les phosphates et la pêche, les deux secteurs économiques les plus importants de la région et qui attirent une main d’œuvre abondante. D’une superficie de 139.480 Km pour une population globale de 256.000 habitants, dont 210.000 pour la seule province de Laâyoune, le Sahara est aussi pauvre que certaines régions du Maroc malgré ses terres pétrolifères et ses ressources naturelles importantes.
Abandonnée par les Espagnols dans un état presque désertique, hormis une infrastructure portuaire relativement performante, cette région a été développée par l’Etat marocain : il n’y qu’à comparer Laâyoune des années 70 avec celle d’aujourd’hui. Totalement refondue, la ville a connu une explosion immobilière et urbanistique accompagnée par une venue massive des entrepreneurs, à qui on accordait des avantages fiscaux. Seulement, ces largesses fiscales se sont avérées insuffisantes pour faire prospérer la région. Certaines de ces entreprises, encouragées initialement par l’Etat, n’ont pas pu développer leur business en raison d’un pouvoir d’achat relativement faible des habitants et le peu de trafic commercial qui règne dans la région. Contraintes de fermer, ces entreprises ont contribué à gonfler l’ampleur du chômage, arrivé à 25% en milieu urbain et à 17% en milieu rural de la province de Laâyoune. Si les milieux officiels tentent de minimiser la gravité du fléau, des associations et des membres actifs de la société civile parlent d’un chômage rampant, qui pourrait atteindre 50% de la population.
Depuis les événements contestataires de 1999 qu’a connus Laâyoune en raison surtout de problèmes socio-économiques difficiles, le gouvernement avait réagi en annonçant des projets de logements et d’investissements dans la région. Pour centraliser ces actions, il a créé une agence de développement des provinces du sud, dont la gestion a été confiée depuis quelque temps à Ahmed Hajji, qui a succédé à Abdellatif Guerraoui, démissionnaire. D’aucuns estiment que l’agence a traîné les pieds à ses débuts. Mais, elle a réussi à se rattraper par la suite en activant certains projets et en donnant corps à la politique économique du gouvernement dans la région. «Cette agence n’a rien fait pour notre ville», s’indigne un entrepreneur pour qui la situation s’aggrave de plus en plus. Il n’hésite pas également à rendre le gouvernement «responsable» des émeutes d’octobre 1999 et de mai 2005 et qui ont provoqué la colère de la population, sahraouie soit-elle ou autre. Selon lui, «ce n’est pas pour soutenir le Polisario que ces événements ont eu lieu, mais pour dénoncer une situation économique et sociale devenue insupportable». «Les jeunes ne trouvent pas d’emplois, alors ils épousent les thèses des séparatistes pour exprimer leur colère contre l’Etat», estime toujours cet entrepreneur, qui a passé 20 ans à Laâyoune d’abord en tant que salarié dans diverses entreprises et puis comme investisseur.
Sur le plan du logement, les autorités de la ville de Laâyoune ont parlé de nombreux projets réalisés. Ainsi, plusieurs programmes sont en cours de finalisation. Il s’agit en effet du projet Al Aouda qui prévoit la construction de 1.450 logements pour une valeur globale de 140 millions de dirhams, du projet Al Ouada (2éme tranche) de 1.550 logements, du programme Al Wifaq et Al Wahda, respectivement de 1.500 et 2.144 logements. Mais, le constat est souvent amer : des quartiers de bidonvilles existent toujours et des zones constituées d’habitats insalubres font la ceinture de certains pans de la ville. A Dakhla, Smara, Boujdour et Tarfaya, la situation est encore pire.
Les bidonvilles sont partout et la crise de logement bat son plein. Quant aux soins, ils se sont nettement améliorés, mais ils restent toujours insuffisants. Dans la seule province de Laâyoune, les statistiques font état de l’existence de seulement quatre hôpitaux et un nombre de lits de 374.
Par rapport à la population de la ville, l’infrastructure hospitalière reste en deçà des besoins. Un chiffre est en effet révélateur de cette défaillance: il existe un seul médecin public pour 2.300 habitants. Le secteur privé n’a pas réussi à combler le vide malgré les encouragements de l’Etat à venir s’installer dans la région. Concernant l’enseignement, c’est presque le même problème: si de nombreuses écoles ont été construites ainsi que des lycées et des centres de formation, le Sahara marocain n’a pas encore son université. Les bacheliers sont en effet obligés de se déplacer à Agadir ou à Marrakech pour poursuivre leurs études supérieures. Une corvée compensée par un accès facile à la bourse, à la résidence et au transport gratuit. Vivant essentiellement de la pêche maritime, de l’élevage et du commerce, la région du sud a opté aussi pour le tourisme, mais qui ne fonctionne pas comme souhaité par les investisseurs et les autorités. Au total, seuls 40 établissements hôteliers existent dans la région: 10 d’entre eux sont classés et les autres souffrent d’un déclassement pour non respect de certains critères de performance et de qualité.
Le secteur de la pêche, qui constitue pourtant la source de revenus pour de nombreux habitants, est dans une crise aiguë depuis plusieurs années en raison de l’épuisement progressif des ressources et les périodes répétitives de repos biologique. Face à cette situation, la population souffre et s’emploie tant bien que mal à trouver des activités de substitution. En attendant des jours meilleurs. Des jours qui ne devraient pas tarder, pour ne pas prêter le flanc aux geôliers polisariens de Tindouf.


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