L’impact chinois

L’entreprise britannique Dewhirst quitte le Maroc pour la Chine. Une catastrophe pour des milliers de salariés qui perdent leur emploi. Son site de Aïn Sebaâ est sur le point d’être fermé.

Chifaâ Nassir

 


Dix mille emplois risquent d’être perdus avec le départ de Dewhirst.

 

Après avoir travaillé pour l’usine ICOMAIL, devenue Dewhirst Ladieswears en 2000, Karima s’apprête à franchir la porte de son entreprise pour la dernière fois. Cette ouvrière est venue signer son « solde pour tout compte ». Dewhirst, l’entreprise britannique qui emploie 10.000 personnes au Maroc s’en va en Chine. Ce site de Aïn Sebaâ, qui comptait quelque 2.400 employés, en est à ses derniers jours. Devant le grand portail du site de production de vêtements féminins de la société, plusieurs ouvrières sont venues qui pour régulariser sa situation avec la CIMR, qui pour qui la CNSS, ou tout simplement parce qu’elles ne savent pas encore où aller. Drôle de manière de faire passer le temps. Les anciennes équipes du matin, de l’après-midi ou du soir sont réunies pour la première fois depuis l’annonce de la fermeture programmée de l’usine.
Pour les jeunes ouvrières, le moment est grave. On cherche consolation auprès des camarades de longue date. Mais, rien ne peut chasser la douloureuse hantise d’avoir perdu son travail. Elles pensent déjà aux familles, aux parents isolés, aux charges des enfants quand elles seront au chômage.
Bientôt, les maigres ressources que certaines d’entre elles percevaient depuis près de 10 ans s’envoleront. Elles ont déjà commencé à chercher du travail, mais en vain. «Ça fait trois mois que j’ai quitté l’usine. J’ai frappé aux portes des autres entreprises de textile, mais on dirait qu’elles pensent toutes à réduire leurs effectifs plutôt qu’à recruter », explique Nawal, une jeune ouvrière qui fait le déplacement depuis Mohammedia pour récupérer le reste de ses indemnités.
Pour ses autres copines, c’est le même calvaire. « Nous sommes très attachées à cette usine puisqu’on y était bien traitées. Les responsables nous garantissaient tous nos droits et nous accordaient même des faveurs. On ne jouira jamais de telles conditions», s’exclament d’autres. Les salariés que comptait ce site ont succombé au rythme soutenu des licenciements effectués depuis janvier 2005.
La fermeture de l’usine est une évidence même. Les expressions de désolation sur les visages des responsables en disent beaucoup. Ce n’est plus qu’une question de temps et de démarches administratives.
Les 100 millions de DH de chiffre d’affaires que réalisait l’entreprise annuellement s’envolent en même temps que les impôts et devises qu’ils généraient. Le Royaume perd l’un des groupes les plus importants jamais implantés dans le domaine du textile, alors que plus d’un millier de personnes se retrouvent sans emplois.
Dewhirst est présent au Maroc sur 7 sites de production sur des segments de ladieswears, sportswears, childrenswears, entre autres. Il employait jusqu’ici 10.000 personnes. Aïn Sebaâ est le premier site fermé par l’entreprise, mais il ne fait aucun doute que l’épée de Damoclès plane sur les trois autres sites de Casablanca et les trois autres de Tanger.
Dans l’usine de Aïn Sebaâ, ils ne sont plus qu’une centaine à s’accrocher. Les autres ont déjà abandonné et accepté de recevoir leurs indemnités.
Dans les trois autres sites de l’entreprise à Casablanca, on continue à fonctionner normalement, mais la fermeture ne saurait tarder. Ces salariés sont menacés, comme le sont des milliers d’autres à ce jour.
Dewhirst s’est implantée au Maroc depuis 1996. Dès son installation, elle a commencé à exporter quelque 10 millions de pièces par an. Tous les tissus utilisés sont européens. La position stratégique du Maroc et sa proximité avec l’Europe ont encouragé ces investisseurs du textile britannique à s’y installer. Mais leur chiffre d’affaires, au début très positif, a baissé progressivement et les gains ont diminué, notamment à cause de l’invasion des produits chinois et la forte concurrence qu’ils représentent. Le Maroc paraît moins compétitif avec l’augmentation de ses charges sociales.
Cette nouvelle situation a poussé Dewhirst à s’orienter vers l’Asie. Les raisons de ce redéploiement sont évidentes. En Chine, le Smig est beaucoup moins élevé, la durée du travail ne connaît aucune limite et la matière première est disponible sur place. «Dewhirst ne peut pas à la fois continuer d’améliorer la productivité sur le marché marocain, qui stagne, et garder les mêmes effectifs », diront les responsables de la firme.
La fermeture de Dewhirst est un signe du malaise que vit le secteur du textile au Maroc. Dans les mois à venir, il ne devrait pas y avoir de retournement de tendance.Malheureusement, rien n’a été fait pour sauvegarder la place du Maroc dans un contexte où la mondialisation balaie tout sur son passage.

Entretien avec Karim Tazi, président de l’AMITH
“Le coût du travail pénalise notre textile”

 

Karim Tazi.

 

• Maroc Hebdo International: Comment se comporte aujourd’hui le secteur du textile ?
- Karim Tazi : Le textile vit actuellement une crise due à trois facteurs principaux qui dépassent largement le manque d’effort de modernisation de la part des patrons d’entreprises. Il s’agit de la politique du dirham fort, de l’envolée des coûts salariaux et énergétiques et des nombreuses incohérences de la réforme tarifaire. Concernant les coûts salariaux, il faut noter que le Smig marocain (9,66 dirhams l’heure) est l’un des plus élevés de la région. Exprimé en euros, le Smig chez nous est de 180 contre 140 seulement pour la Tunisie et 90 pour l’Egypte. Ces chiffres parlent d’eux-mêmes. Quant au coût de l’énergie, le prix du Kw par heure est de 0,08 euros contre 0,05 en Tunisie et 0,02 en Egypte. En résumé, les coûts de facteurs de production, le coût du travail et la valeur du dirham doivent être en ligne avec ceux des pays directement concurrents du Maroc.
• MHI: Vous avez récemment rencontré le Premier ministre pour débattre du plan de relance du secteur. Quelles ont été ses propositions ?
- Karim Tazi : Le Premier ministre a été très sensible à nos requêtes que nous lui avons formulées dans le cadre de ce plan de relance dont vous avez parlé. Sur le plan social, il nous a promis une révision du système de calcul des indemnités de licenciement. Au lieu d’un système figé trop onéreux pour les entreprises, il propose un système forfaitaire plus souple et avantageux aussi pour les employés. Sur le plan financier, il a suggéré la création d’un fonds de restructuration financière dont la mission sera d’aider les entreprises de textile à rembourser une partie de leurs dettes.
• MHI: Que pensez-vous de la menace chinoise ?
- Karim Tazi : Les Chinois ont fortement débarqué non seulement au Maroc, mais également en Europe. La commission européenne vient d’ordonner une enquête sur les produits de textile chinois qui ont envahi les marchés européens. Donc, la menace est réelle, mais ce n’est pas ce qui va tuer le textile marocain. Ce sont surtout les facteurs développés plus haut qui vont le tuer.
A.A

 

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