Entretien avec Salah Hachad
“J’aurais marché avec le colonel Amekrane”

Propos recueillis par Loubna Bernichi

 

• Salah Hachad

 

• Maroc hebdo International : Que signifie kabazal ?
- Salah Hachad : Kabazal est le nom de code d’une invention que j’avais trouvée pour éclairer ma cellule obscure. À l’aide d’un couvercle de boîte de sardines et d’un fil de fer, j’ai réussi à capter la lumière. Avec le temps, ce système a pu être installé dans les autres cellules. Grâce au kabazal, nous avons également évité la cécité. Nous avons pu voir ce que nous mangions, ce que nous buvions et écrire des lettres. Pour les bagnards de Tazmamart, kabazal voulait dire lumière, espoir et contact avec les familles.
• MHI : Qu’est-ce que vous apportez de nouveau ?
- Salah Hachad : Je raconte la lutte du bâtiment A de Tazmamart. Grâce à notre bonne organisation et au soutien du gardien Mohamed Cherbadoui, nous sommes restés en vie. Nous avons perdu seulement quatre de nos camardes alors qu’au bâtiment B, il n’y a eu que quatre rescapés. Je ne raconte pas seulement mon combat, mais les luttes des familles. Mon épouse a toujours été là pour nous aider. Elle envoyait des médicaments, des vivres et de l’argent avec ce gardien, qui risquait sa vie pour nous. J’invite aussi les lecteurs à pénétrer dans mon intimité. Je publie des documents, des lettres que je faisais parvenir de Tazmamart. Je donne aussi un aperçu du coup d’état en 1972 en tant que pilote de chasse.
• MHI : Pourquoi c’est seulement treize ans après votre libération, que vous vous décidez à un livre ?
- Salah Hachad : À ma sortie, j’étais comme dans un rêve. Je ne pouvais pas écrire. Il m’a fallu du temps pour retrouver mes esprits. Les lettres que mon épouse a gardées, et qu’elle m’a redonnées plus tard, m’ont beaucoup facilité la tâche. J’ai également fait quelques recherches, ce qui m’a pris beaucoup de temps. Avec Aida, j’ai décidé d’écrire nos mémoires. Moi, mon combat à Tazmamart ; elle, sa lutte à l’extérieur. Après, nous les avons confiés à Abdelhak Serhane pour leur donner une force littéraire.
• MHI : Vous étiez proche du colonel Amekrane et vous dites que vous n’étiez pas au courant du coup d’État qui se préparait ?
- Salah Hachad : Je n’étais pas au courant. Même si j’étais proche du colonel Mohamed Amekrane, je n’ai pas vu venir le coup. Ce n’est qu’à Tazmamart que j’ai eu le temps d’y réfléchir et de regrouper les morceaux du puzzle. À un certain moment, j’en ai voulu à mon ami Amekrane de ne pas m’avoir informé.
• MHI : Si vous étiez informé de ses intentions, vous auriez été dans le coup?
- Salah Hachad : Oui, j’aurais marché avec le colonel Amekrane, mais pas avec le général Oufkir. Ce n’était pas l’homme qu’il fallait pour le Maroc. Il a toujours joué un double jeu. Contrairement au colonel Amekrane, un homme intègre et nationaliste. Il voulait que son pays change. Il faut aussi placer ce coup d’État dans son contexte. Après l’indépendance, les richesses du Maroc étaient pillées par une poignée de personnes. Les pilotes de chasse, après avoir effectué des stages aux Etats–unis et en France où ils étaient considérés comme les chevaliers de l’air, sont rentrés au Maroc pour habiter des quartiers populaires et se rendre à leur travail en bus pour conduire des bolides à un milliard. Ils ont vécu la misère et n’acceptaient plus ces injustices. C’est pour ça qu’ils étaient prêts à n’importe quoi pour que les choses évoluent.


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