La dépression nerveuse, ou quand la vie ne vaut plus d’être vécue
Au bout du rouleau

La dépression touche 6 à 8% de la population au Maroc, en majorité les femmes. Mais vu le tabou qui entoure les maladies mentales, la plupart des cas restent sans suivi médical. Le suicide n’est pas loin.

Chifaâ Nassir

 


• Dr Assia Akesbi Msefer, une spécialiste reconnue.

 

Elle a les joues creuses. Son survêtement blanc est trop grand. Hasna, 27 ans, souffre d’une dépression grave. Elle a été hospitalisée d’urgence au service de psychiatrie du CHU Ibn Rochd pour suivre un traitement spécifique. À la suite de son divorce, après deux ans seulement d’une vie conjugale perturbée, elle se retrouve avec un petit garçon de 8 mois, dont a elle du mal à s’occuper. Elle a rapidement sombré dans une anxiété qui a bouleversé sa vie. Hasna décrit un quotidien qu'elle a de plus en plus de mal à assumer : « Je ne sortais jamais de chez moi à la même heure, je ne faisais plus mon travail convenablement, je dormais chez des copines. A force d'avoir peur de me retrouver seule, j’ai chuté dans la dépression. J’ai arrêté de manger parce que je me trouvais grosse. Je n’aime plus mon corps. Ça fait deux mois que je ne me suis plus regardée dans le miroir».

Volonté

Aujourd’hui, et grâce aux soins qu’elle reçoit au service de psychiatrie du CHU, elle reprend petit à petit goût à la vie, et manifeste la volonté de se sortir de cet état atroce. « J'essaie de ne pas trop penser à mon état. Mais je suis au bout du rouleau. Je veux changer de vie », soupire-t-elle.
Pr Nadia Kadiri, psychiatre au CHU Ibn Rochd, mène aux côtés de l’équipe médicale de ce service un combat acharné pour améliorer les conditions difficiles de ces malades en situation très difficile. Seul un travail d’écoute, de compréhension, et surtout de tolérance, peut aider les patients à dépasser ce handicap meurtrier qu’est la dépression.
« La dépression est parmi les maladies les plus fréquentes qui agissent sur l’humeur de la personne. Elle touche 6 à 8% de la population au Maroc comme partout dans le monde. », explique Pr Kadiri.
La dépression a des critères bien précis. D’abord de temps, puisqu’il faut au minimum 15 jours de troubles, ou de symptômes chez une personne pour qu’elle soit en état de dépression. L’anhédonie, associée à d’autres facteurs tels la perte de la capacité à éprouver du plaisir est un signe majeur de la dépression. Il se manifeste par la tristesse, le ralentissement, la fatigue, la sensation d’impuissance, la vue négative de soi-même et de l’environnement et le pessimisme. Des troubles de sommeil, d’appétit et des douleurs peuvent accompagner cet état.
La dépression a des conséquences sur la famille du patient. De nombreuses femmes se plaignent de ne plus pouvoir prendre en charge leurs enfants, ou avoir des rapports sexuels avec leurs maris, comme elles peuvent perdre toute envie de travailler.
Actuellement, la santé mentale a bénéficié de beaucoup de données d’investigation qui sont récentes, et d’imagerie cérébrales nouvelles qui montrent que le cerveau de l’être humain « vieillit » pendant la dépression, à cause des lésions cérébrales de plus en plus manifestes.

Diagnostic

La dépression est également la cause majeure de suicide. « 95% de gens qui font des tentatives de suicides sont dépressifs, et parmi eux 15% en meurent. », souligne Pr Kadiri. Au service de Psychiatrie du CHU Ibn Rochd, plusieurs tentatives de suicide sévères sont traitées tous les jours.
Pour la psychologue Assia Akesbi Msefer, les causes de la dépression sont multiples. “D’une manière générale, à l’origine de la dépression, il y a toujours la perte de quelque chose, un sentiment de manque ou de limite. On appelle cela la castration dans le jargon psychanalytique. Et c’est cette castration que l’on n’arrive pas intégrer et à digérer. Il peut s’agir de la perte d’un être cher, d’un état de la personne, dont il n’arrive pas à faire le deuil. Par exemple, surtout chez les hommes, la veille de la retraite peut créer un état dépressif. C’est une sorte de perte de leur responsabilité professionnelle, de leur pouvoir, de leur champ de réalisation. Ils ont du mal à adopter une nouvelle façon de vivre et d’appréhender la vie. Or notre culture ne nous aide pas en nous présentant des hommes qui n’ont pas de faille. Les adolescents aussi peuvent être sujets à cette situation, quand ils ne peuvent pas faire le deuil de leur enfance. Les filles par exemple peuvent la manifester par des anorexies, en réduisant leur alimentation” dit-elle.
Par ailleurs, la dépression est beaucoup plus fréquente chez la femme que chez l’homme. Il y a beaucoup d’explications à cela. « Cette prévalence plus nette chez la femme peut être expliquée par des facteurs sociaux, psychologiques et hormonaux », note Pr Kadiri.
Concernant les femmes qui accouchent, plusieurs travaux menés au Maroc, et à travers le monde, ont démontré que 20% parmi elles font une dépression. La phase de vulnérabilité à la dépression chez la femme est la phase qui s’étale des premières règles jusqu’à la ménopause.
L’explication sociale, c’est que la femme a un travail rude, même au foyer. Elle fait des dépressions réactionnelles dûes à la fatigue, ou à un cumul d’anxiété. L’homme, quant à lui, exprime souvent sa souffrance autrement, et tombe dans l’alcoolisme par exemple. La dépression est aussi importante parce qu’elle est fréquente, et qu’elle entraîne énormément de dépenses. Au Maroc, bien qu’on n’ait pas de statistiques, la vente des antidépresseurs est en nette augmentation. Elle est chiffrée à 18% des médicaments prescrits. Une équipe de psychiatres du CHU a effectué plusieurs études au sujet de la dépression, notamment une, très intéressante, menée en 2001. Cette étude a englobé 800 personnes de Casablanca, et a montré selon des critères bien précis que 6,3% présentent, à un moment donné, un diagnostic de dépression.
Il y a eu récemment, l’ouverture d’un service de consultation à part qui concerne toutes les pathologies légères, notamment les troubles anxieux, la dépression. Le traitement dépend de la gravité des cas, il peut aller des antidépresseurs à des séances de psychothérapie. Il est efficace dans 70% des cas, s’il est bien suivi.

Conscience

Dans ce cadre, ajoute Dr Msefer “nous ne donnons pas de médicaments, à la différence des psychiatres. Cependant, nous proposons des psychothérapies pour aider les personnes à réaliser leurs difficultés, accepter leur manque et le gérer positivement. Nous les aidons à investir dans la naissance de chaque moment plutôt que de sombrer dans la perte et la démission. Lorsque les dépressifs font des insomnies par exemple, je fais appel à des psychiatres. Mais quoi qu’il en soit, il me semble que le traitement médicamenteux seul ne suffit pas parce qu’il ne permet pas au patient de prendre conscience de ses problèmes. Le traitement peut durer de quelques mois à quelques années. Cela dépend de l’investissement du patient dans son traitement. Certains coopèrent plus activement que d’autres.Il y a beaucoup d’études qui ont été entamées, il y a longtemps, au Maroc et au niveau international au sujet de la dépression. A ce propos, la Banque mondiale a démontré, suite à des travaux très intéressants, que la dépression se situera, en l’an 2020, comme la deuxième cause de handicap. Actuellement elle est la quatrième derrière les maladies cardiovasculaires. Il est aussi prévu qu’elle soit la première cause de handicap chez la femme. « La maladie mentale est très stigmatisée au Maroc. Elle demeure un tabou puisque les gens n’arrivent pas à en parler comme s’ils parlaient d’une autre maladie comme le diabète ou l’hypertension. C’est pour cette raison, qu’ils tardent à consulter un médecin », conclut Pr Nadia Kadiri.


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