Voyage de Mohamed Benaïssa en Algérie
Gérer l’impasse

Le déplacement effectué à Alger, samedi 29 mai 2004, par notre ministre des Affaires étrangères est un nouveau gage de la totale disposition du Royaume au dialogue. C’est la fonction première d’une diplomatie active.

Mustapha Sehimi

 


• SM le Roi Mohammed VI et Abdelaziz Bouteflika.

 

On prête au regretté Souverain, feu SM Hassan II, ces propos amers, à la fin des années soixante-dix, lors d’une réunion ad hoc sur le Sahara: “Avec l’Algérie, ce sera une affaire de vingt ans ou plus. Il faut nous y préparer…” Évaluation lucide et stratégique d’une altérité pratiquement structurelle articulée sur des positionnements désormais bien enracinés du pays voisin.
Rien n’y fera donc, et il faut en prendre son parti en mesurant d’une manière conséquente la nature et la portée véritables de cette situation devenue structurante dans les relations passablement perturbées entre les deux pays.
Le déplacement effectué à Alger, samedi 29 mai 2004, par notre ministre des Affaires étrangères, n’a guère démenti ces paramètres qui prévalent depuis des décennies ; loin de là. Fallait-il s’y rendre, dira-t-on ? Oui, certainement, ne serait-ce que pour montrer de nouveau la totale disposition du Royaume au dialogue ; n’est-ce pas la première fonction de la diplomatie ? Mais les autorités d’Alger ont mis un soin particulier à la plomber avant même qu’elle n’ait lieu, comme pour rappeler, si besoin était, l’état d’esprit que l’officiel marocain allait trouver sur place.

Réouverture

D’ailleurs, la veille même de l’arrivée Mohamed Benaïssa à Alger, le ministre algérien de l’Intérieur, Nourredine Yazid Zerhouni, avait tenu à faire cette mise au point claire : “Il n’est pas question de rouvrir les frontières en l’état actuel des relations algéro-marocaines”. Il avait expliqué à cette occasion que leur ouverture, au milieu des années quatre-vingt-dix avait drainé pas moins de deux millions de touristes algériens vers le Royaume, lui procurant des recettes de l’ordre de quelque quatre milliards de dollars. En sens inverse, seules quelques dizaines de milliers de nationaux s’étaient rendus de leur côté dans ce pays voisin.
Officiellement donc, la partie algérienne se sert de cette question pour tenter de peser sur les positions de Rabat. Et cette mesure d’ouverture des frontières reste, à ses yeux, subordonnée à une normalisation des relations bilatérales que viendrait consacrer une rencontre entre les deux chefs d’État. La thèse algérienne est connue en la matière : tout peut être mis sur le tapis dans cette perspective, exception faite du Sahara.
Or, comment peut-on sérieusement escompter des retrouvailles et une politique de coopération si, précisément, le grand obstacle qui pèse sur les rapports bilatéraux depuis pratiquement trois décennies n’est pas, lui aussi, inséré comme il se doit dans l’agenda de travail et dans la nouvelle “feuille de route” Alger-Rabat?
Lors de son séjour à Alger, Mohamed Benaissa a transmis un message verbal de SM Mohammed VI au président Abdelaziz Bouteflika. Un entretien téléphonique a même eu lieu par la suite entre les deux chefs d’État. Rien n’a filtré pour l’instant sur la teneur de ces deux contacts.
Mais on peut penser que le Souverain a tenu, de nouveau, à réaffirmer la position du Maroc sur la question nationale du Sahara et, plus globalement, sur l’esprit qui doit prévaloir dans l’optique d’une véritable normalisation des relations entre les deux pays.
Comme pour meubler le “vide” actuel, les deux pays ont décidé la convocation de deux groupes de travail, consulaire et économique, déjà mis en place voici un an. Ils tiendront ainsi leurs réunions respectives dans les toutes prochaines semaines de ce mois de juin.
Mais que faut-il en attendre de bien concret dans la mesure où il manquera toujours le volontarisme politique qui, seul, peut sortir les relations entre les deux pays de l’impasse actuelle? Pourtant, lors de la dernière campagne des élections présidentielles le président sortant, candidat, avait affirmé qu’il ne laissera aucun Algérien mourir pour le Sahara.
Certains en avaient tiré, de manière plutôt précipitée d’ailleurs, qu’il avait ainsi tenu, de la manière la plus publique qui soit, à “recadrer” la politique algérienne en la matière. Or, rien de bien significatif n’est venu confirmer aujourd’hui ces propos.
Et, d’ailleurs, le président Bouteflika peut-il être l’homme de la paix et de la solution juste et durable de ce dossier saharien ? Rien n’est moins sûr, et ce pour plusieurs raisons : sa marge de manœuvre et de décision reste très étroite dans cette affaire, comme dans de nombreuses autres, face à une hiérarchie militaire dont les positions restent rigidifiées ; les engagements d’Alger sur la scène internationale à propos du Sahara pèsent encore de tout leur poids et il faudrait une forte dose de courage pour négocier leur inflexion dans un sens différent ; enfin que faire du “Front Polisario” implanté à Tindouf et qui a été instrumentalisé au service des intérêts de l’Algérie depuis le début des années soixante-dix ?

Aggiornamento

C’est dire que le coût politique et diplomatique d’un “aggiornamento” à cet égard est extrêmement élevé. Et il est quelque peu surréaliste, pense-t-on, pour l’heure en tout cas, d’attendre de “grands gestes” du président algérien. Mais, pour autant, l’homme a été formé depuis longtemps aux exigences et aux contraintes de la realpolitik, autrement dit aux rapports de forces et à sa perception de ce qu’il estime être les intérêts de son pays. Et, à cet égard, il ne peut ignorer que le dossier du Sahara a enregistré une certaine évolution, ces dernières semaines, qu’il ne peut évacuer d’un trait de plume. Ainsi, le calendrier actuel a prévu que le Conseil de sécurité réexamine la question du Sahara à la fin octobre 2004 ; ainsi encore, cet intervalle peut être mis à profit pour se pencher de nouveau sur les voies d’une approche moins conflictuelle des parties concernées et intéressées.
C’est dans cet esprit que Paris et Madrid, en particulier, s’emploient à créer les conditions les plus favorables pour un dénouement. En visite à Paris, le ministre espagnol des Affaires étrangères, Miguel-Angel Moratinos, a pu en parler avec son homologue français, Michel Barnier.
Maturation
Tous deux se sont prononcés à cette occasion pour une “solution politique réaliste et durable qui doit être trouvée entre les parties, dans le cadre des Nations Unies et sous l’égide de James Baker, envoyé personnel du Secrétaire général de l’ONU, sans que rien ne leur soit imposé”. Alors que le précédent cabinet espagnol de José-Aznar avait fait montre de son hostilité à l’égard de la question nationale du Sahara, tel n’est plus le cas du nouveau gouvernement Zapatero, qui a re-profilé sa position, désormais convergente avec celle de Paris. La solution d’une large autonomie est à l’ordre du jour et elle doit être étudiée d’une manière imaginative et constructive pour tous. Et Madrid et Paris redoublent d’efforts pour continuer à plaider pour le dialogue et l’audace.
C’est donc par une dynamique externe qu’il y a des chances de sortir les relations Rabat-Alger du blocage actuel. SM Mohammed VI ne l’ignore pas et il “laisse le temps au temps”, inscrivant la solution finale dans un processus de maturation qui finira par porter ses fruits à terme. En charge du département des Affaires étrangères et de la Coopération, Mohamed Benaissa inscrit son action dans ce cadre-là, mettant en œuvre à cet égard, en termes d’action diplomatique, les orientations royales. Depuis plus de cinq ans à la tête de ce ministère, il a capitalisé une expérience et un savoir-faire qui contribuent à dynamiser notre politique extérieure.
Avec un appareil diplomatique en voie de mise à niveau et d’optimisation de ses ressources humaines et un ministre délégué comme Tayeb-Fassi Fihri, c’est une autre séquence, plus efficace le plus visible, qui est en train de s’inscrire dans la mise en œuvre et le déploiement de notre politique étrangère.

 

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