Les tribulations de l’ex-ministre de l’Intérieur à Paris
Driss Basri fait de l’opposition

Dans une interview accordée au journal espagnol “ABC”, Driss Basri
déclare, mordicus, que les attentats du 11 mars à Madrid ont été préparés au Maroc. L’ex-homme fort sous Hassan II ne peut pas, lui, se laver les mains de l'apparition et la radicalisation du phénomène intégriste dans le Royaume.

Abdellatif Mansour

 

• Driss Basri

 

Chaque fois que Driss Basri parle, il fait parler de lui. C’est une relation de cause à effet, presque systématique, qui tient plus à l’“es qualité" par trop spéciale du personnage qu'à la propension, toute compréhensible, des médias à donner suite à ses déclarations.
Le dernier épisode en date de ce scénario répétitif, c'est l'entretien accordé par Driss Basri, à Paris, au quotidien espagnol ABC, le 30 mai 2004 (voir page 8).
Comme de bien entendu, l'écho au Maroc a eu la résonance attendue, dans les sphères du pouvoir, dans le microsome et par le répercutage d'une presse écrite à l'affût de relief dans une vie politique nationale à électrocardiogramme presque plat.
L'intervieweur du journal madrilène, en professionnel qui colle aux événements et aux soucis majeurs de son pays, a évidemment attaqué par le terrorisme intégriste. Plus précisément les attentats du 11 mars 2004, dans la capitale espagnole. Basri met immédiatement les pieds dans le plat en déclarant que ces actes barbares “ont été conçus au Maroc".

Santé

Il est, bien sûr, établi que la nébuleuse islamiste, prenant le train de la mondialisation du commerce et des conflits, n'a pas de frontières. De même que l'on sait que les immigrés marocains qui ont perpétré le drame d'Atocha ont des attaches dans leur pays d'origine, particulièrement à Tanger. Et que la distance entre ces deux paramètres, c'est celle du Maroc par rapport aux ramifications d'un phénomène quasi-planétaire, généralement inscrit sous le label générique de la Qaïda.
Et même s'il est admis que nous soyons devenus, à notre corps social défendant, fournisseurs d'intégristes terrorisants, l'enquête n'a pas abouti, parce que toujours en cours, aux conclusions définitives de Driss Basri. Il est connu que les terroristes du 11 mars 2004 résidaient en Espagne régulièrement, légalement et qu'ils y étaient même, au plan matériel, assez bien installés.
Au fait, sous quel statut, Driss Basri réside-t-il, lui-même, en France? Le 10 juillet 2003, l'ex-ministre d'État à l'Intérieur a quitté le Maroc pour l'Hexagone. Quand on a été Driss Basri, il faut bien un motif officiel pour passer la frontière. La raison avancée avait été la maladie. Ce qui en soi avait fait jaser dans les milieux de la politique et des médias. On avait ainsi parlé de pathologie hépatique avancée, voire d'éventuelle greffe du foie.
Tout cela vient d'être balayé par l'intéressé, dans la même interview où il dément avoir un quelconque problème de santé.
À prendre ou à laisser. Après tout, si Driss Basri se porte bien, c'est tant mieux pour lui. Autre sujet de discussion dans les salons et les rédactions: Basri s'est-il définitivement exilé? Pour démontrer le contraire, il a fait un rapide aller-retour Paris-Casablanca, en janvier 2001.
Il en a profité pour assister aux funérailles de son homonyme et ancien adversaire, Fkih Basri. Puis, plus rien, du moins en matière de déplacements. Arrivant, dans quelques semaines, au terme des six mois réglementaires d'un visa temporaire, il lui fallait régulariser sa situation.
De sources diplomatiques françaises, la demande de carte de séjour a été finalement refusée. Les justifications invoquées par le requérant ayant été jugées insuffisantes. Il devient donc un illustre immigré clandestin. Impasse. Il est de notoriété publique que Driss Basri a eu le temps, durant sa longue période faste, longtemps avant la mort de Hassan II, de préparer ses arrières. Financièrement, il n'a donc rien à craindre ni pour ses vieux jours, ni pour le gîte et le couvert des siens.

Abdelmoughit Slimani et Abdelaziz Laâfoura.


Sa fortune, plus que confortable, est placée quelque part entre le Maroc, la France, la Suisse et l'Amérique.
On peut donc naïvement penser qu'il peut appuyer sa démarche de résidence durable par un projet d'investissement. Sauf que, dans ce cas de figure, Driss Basri ne serait pas un investisseur ordinaire. Ses anciennes entrées dans les milieux politiques et sécuritaires français ne lui ont été, apparemment, d'aucune utilité. À l’évidence, Driss Basri pose problème.
Manifestement, la France ne veut pas courir le risque d'altérer ses relations avec le Maroc, à cause du cas Basri. Et il semble que l'on ne soit pas loin, à la Place Beauvau, de lui signifier gentiment de chercher refuge ailleurs.
Comme s'il avait besoin de complications supplémentaires, Driss Basri possède un passeport qui a expiré en mars 2004. On a refusé de le lui renouveler au Consulat général du Maroc à Paris, puisqu'il n'est pas résident permanent. Il n'a donc droit qu'à un laisser passer, pour rentrer au pays et obtenir une prolongation de validité en bonne et due forme. Rentrer, c'est vite dit. C'est en fait tout son problème.

Solitude

En définitive, si l'on ne considère sa situation que du seul point de vue administratif, Driss Basri est en train de devenir un exilé de fait. Le dernier du genre, après avoir lui-même contraint à l'exil bon nombre d'anciens opposants. Ironie du sort, pourrait-on dire.
Sans vouloir le charger après coup, l'ex-homme fort sous Hassan II termine mal son parcours. Sa traversée du désert, sans horizon visible, il la vit mal, avant même son départ pour la France. Dès après son limogeage le 9 novembre 1999, il a connu les affres de la solitude, de l'isolement et de l'ingratitude de ceux, surtout, dont il avait parrainé la carrière et fait la fortune.
Après avoir été, pendant près de vingt-cinq ans, à la fois craint et couru par tout ce qui comptait au Maroc, sa disgrâce, bien qu'attendue, a été l'événement majeur des premiers mois du nouveau règne. On l'évite, mais on reste à l'affût de ses moindres faits et gestes, à l'écoute de ses moindres réactions.
Driss Basri supporte mal son nouveau statut. Il a perdu l'habitude de prendre seul son petit déj., où il y avait foule de personnages de tous acabits et pour mille et une raisons. Son chez lui était devenu un espace public et le golf royal de Rabat, un deuxième chez lui. Entre les deux, des audiences royales quasi-quotidiennes et de rares passages au ministère.
En traversant le miroir pour passer de ce côté-ci de la vie, Driss Basri ne s'est fait ni à une existence ordinaire, ni à une obligation tacite de réserve qu'il aurait vaguement promise. En France, ce sentiment d'anonymat est devenu encore plus pesant. Il y vit en compagnie de sa femme, Fatiha, et de son fils aîné, Hicham.

Non grata

Hicham est ce génie des affaires qui avait bouclé ses premiers milliards dès la trentaine rugissante. Habitué aux coup de pouce en or de papa, qui pouvaient devenir des coups de poing pour les sollicités récalcitrants, il doit avoir quelques difficultés à s'adapter aux rigueurs du monde des affaires français. Il aurait, d’ailleurs, l'intention de s'établir aux Etats-Unis.
Le couple Basri reçoit régulièrement la visite de ses quatre autres enfants, Widad, Soukaina, Taoufik et Khalid. Une famille géographiquement éclatée, comme il y en a tant. Mais celle-là porte un patronyme lourd de passif politique.
Quelle alternative pour Driss Basri, au cas où la France juge définitivement sa présence encombrante? Une fuite en avant dans un exil plus affirmé et plus endurci, sous des cieux plus compréhensifs, ne lui ressemble pas. L'homme est du “genre terroir", d'autant qu’à 66 ans, il a dépassé l'âge d'adaptation aux us et coutumes d'autres cultures. L'unique direction qu'il pourrait prendre, donc, est celle du pays. À ceci près que son retour est quelque peu problématique, et pour lui et pour les pouvoirs publics.
Depuis le début de l'instruction de “l'affaire Laâfoura-Slimani", le nom de Driss Basri est dans tous les esprits, sur toutes les lèvres. Les deux principaux inculpés sont des hommes à lui. Et le système où ils ont pris racine et prospéré, c’est ce que l'on a fini par appeler “le système Basri".
Un système de rapine à ciel ouvert, une propension pathologique d'accumulation de biens gargantuesques et de pactole pharaonique pompé sur la misère des autres. On a pu dire que Driss Basri est lui-même l'instrument exécutif d'une politique qui le dépassait et dont il est devenu une sorte de victime expiratoire.
En politique, peut-être, mais ce système-là, aux allures de Cosa nostra, c'est lui, et uniquement lui. Le dossier Laâfoura-Slimani, l'un des plus sinistrement crapuleux, parmi d'autres, n'a pas encore livré toutes ses facettes, tous ses protagonistes flamboyants et ses comparses obscurs qui courent toujours. Ce petit monde de malfrats, sans autre envergure que la couverture de Driss Basri, a mis toute une ville en coupe réglée. Les milliaires qui devaient servir à résorber les bidonvilles dans les périphéries des grandes villes, ont été virés sur des comptes personnels. Sans vergogne.
C'est dans ces bidonvilles, par ailleurs toujours en place, que les prédicateurs de l'apocalypse et leur sergents recruteurs ont embrigadé et endoctriné les kamikazes des attentats du 16 mai 2003, à Casablanca. Et peut-être même ceux qui ont commis le carnage de Madrid, si l’on en croit l’ancien patron de la sécurité au Maroc.

Dedans

On rejoint, alors, les propos de Driss Basri dans le journal espagnol ABC. Si le phénomène islamiste a germé et s'est amplifié jusqu'à devenir à la fois un danger terroriste et une force électorale, dit-il en substance, la cause en est “la dégradation sociale" et “l'état actuel des partis politiques marocains traditionnels, socialistes ou libéraux".
L'ex-ministre omnipotent prend ici une position esthétique intolérable. Il fait mine d'observer l'islamisme et l'intégrisme au Maroc du dehors. Alors qu'il est dedans, depuis le début, ou presque. Tant au niveau des causes socio-économiques que de la stratégie politique.
Commissaire de police, il a assisté au lancement de ce phénomène, sous le général Oufkir; secrétaire d'État, il l'a assisté dans sa radicalisation, sous Dlimi, un autre général de la même veine. L'objectif étant à l'époque d'enrayer la montée irrésistible de l'opposition laïque, baasiste ou marxiste.
Un des faits culminants a été l'assassinat de Omar Benjelloun, en 1975, par la bande à Abdelkrim Moutii, un “client" des services sécuritaires que Driss Basri a dirigés, par personnes interposées, pendant près de deux décennies. Suivront d'autres épisodes, tout aussi criminels, d'agressions, parfois de liquidation de militants de l'UNEM (Union national des étudiants du Maroc) par des Islamistes fanatisées, sur les campus universitaires de Fès et d'Oujda, au début des années 90. Driss Basri n’en est pas au premier reniement des phases pas très reluisantes de son parcours. N'avait-il pas, dans une interview parue dans les publications hebdomadaires “Al Ayam" et “Le journal", nié avoir eu connaissance de l'existence de Derb Moulay Chérif, haut lieu de torture des opposants politiques? Il avait tout mis sur le compte des militaires.

Mémoires

Les concernés apprécieront -s’ils ne l’ont déjà fait au sein de l’Instance Équité et Réconciliation- avant que les historiens ne s’en chargent.
Toujours est-il que Driss Basri ne peut pas se laver les mains de l'apparition et de l'évolution de la mouvance islamo-intégriste au Maroc. Ceci au regard de l'histoire. Mais il y a plus urgent pour lui, sa situation administrative en France et le risque qu'il encourt, par rapport à la justice, au cas où il rentrerait au Maroc. Le juge d'instruction pourrait difficilement éviter de l'appeler à témoigner et, le cas échéant, à s'expliquer.
Il y aurait, cependant, une ultime sortie pour lui, théâtrale et réussie, celle-là: ce serait qu'il écrive ses mémoires, en confiant la clé de sa mémoire à sa conscience, puisque celui à qui il avait dit l'avoir remise n’est plus. Il en serait quitte avec la société et avec lui-même. Où qu'il soit.

 

Retour