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Prévenir
vaut mieux que guérir. Jean-Louis Bruguière et Jean-François
Ricard ont tiré la leçon du drame de Madrid. Dix jours après
le retour de M. Bruguière dun voyage jugé assez instructif
au Maroc, les deux juges parisiens, en charge du dossier des ramifications
françaises du Groupe Islamique combattant marocain (GICM), ont
ordonné des rafles dans les milieux intégristes originaires
du Royaume dans lHexagone.
Quinze personnes ont été ainsi interpellées, lundi
5 avril, par les limiers de la DST française à Mantes-La-Jolie
et à Aulnay-Sous-Bois dans la banlieue parisienne. Trois de ces
suspects furent élargis, le lendemain. Les autorités françaises
continuaient, jeudi 8 avril, à interroger le noyau dur"
de cette présumée cellule dormante du GICM, composée
de six individus.
La fin de la durée légale de la garde-à-vue, vendredi
9 avril, devait déboucher sur des poursuites judiciaires contre
plusieurs membres de cette cellule intégriste. Trois membres de
celle-ci font déjà lobjet dun mandat darrêt
international lancé par Rabat dans le cadre de lenquête
sur le quintuple attentat meurtrier perpétré, le 16 mai
2003 en plein cur de Casablanca, par une douzaine de kamikazes marocains.
Preuves
Et, la justice
française aurait déjà suffisamment de preuves pour
inculper plusieurs membres du groupe arrêté. Jean-Louis
Bruguière, qui sétait rendu au Maroc, à plusieurs
reprises depuis le drame du 16 mai dans lequel trois ressortissants français
avaient péri, est reparti, le 25 mars dernier, avec une base des
données assez consistante ", affirme une source marocaine
proche de lenquête. Avant dajouter : la rafle
de Paris est le fruit dune longue investigation menée, pendant
presque un an dans une parfaite symbiose, entre les services marocains
et leurs homologues français ".
Jean-François Ricard.
Deux éléments de cette bande attirent particulièrement
lattention des autorités françaises. Il sagit
de Mustapha B., et son frère, Hassan. Le premier est un électronicien
de 29 ans. Il a déjà séjourné, à plusieurs
reprises, en Afghanistan, où il sétait intensivement
entraîné au maniement darmes et dexplosifs. Le
second travaillait dans une société en charge dalimenter
les distributeurs automatiques de billets de banque. On le soupçonne
désormais davoir concouru à une récente opération
de vol dun million deuros de guichets automatiques des six
agences bancaires dans le département de Seine-Saint-Denis.
Quoi quil en soit, ces arrestations semblent, dores et déjà,
constituer un tournant décisif dans les relations entre les autorités
françaises et les milieux intégristes marocains proches
des idées du Salafisme combattant. Les Français sont
décidés à agir avec une grande fermeté ",
affirme un haut responsable marocain qui sétait récemment
entretenu, à Rabat, avec le juge Bruguière. Paris paraît
ainsi prendre pleinement conscience de lampleur de la menace terroriste
représentée par les Afghans marocains " régulièrement
installés en France. Menace qui était naguère, semble-t-il,
insoupçonnée par les dirigeants marocains eux-mêmes.
Tournant
Les attentats
de Madrid exécutés, le 11 mars dernier, par des jeunes gens
originaires du Maroc, ont fini par pulvériser totalement le poncif
de lislamiste marocain non-violent". Nombreux furent,
au Maroc et ailleurs, les analystes qui sétaient efforcés,
au lendemain des attentats du 16 mai à Casablanca, à interpréter
ces événements comme une incartade ou une déviation
dune mouvance intégriste marocaine foncièrement hostile
au recours de la violence politique.
On a même tenté de mettre en exergue le milieu socio-économique
des kamikazes de Casablanca, sortis des bidonvilles en marge de la capitale
économique, pour édulcorer" les motivations obscurantistes
des assaillants qui seraient, selon cette lecture, de simples comparses
qui auraient succombé, sous le double effet de lignorance
et de la pauvreté, aux sirènes des Jihadistes étrangers.
Dans les services marocains, eux-mêmes, on avait, au début,
tendance, à ne considérer les crimes commis à Casablanca
que comme un épiphénomène. On a, il est vrai, sévi,
depuis lors, contre les tendances les plus radicales de lislamisme
marocain. Des centaines dintégristes directement impliqués,
ayant fait le lit ou approuvé le carnage de Casablanca, ont été
interpellés. Des dizaines dentre eux écopent actuellement
des lourdes peines de prison.
Séjour
Peu importe.
Au lendemain du 11 mars, les Marocains se sont réveillés
sur une autre réalité. Les attentats contre les trains partis
dAlcala de Hanares dans la banlieue de Madrid sont luvre
dune organisation terroriste marocaine. Son nom est le Groupe islamique
marocain combattant (GICM). Elle a un organigramme. Elle est fortement
implantée, outre le Maroc, en France, en Espagne, en Angleterre,
en Allemagne et en Belgique. Ses membres nont rien à voir
avec les jeunes ratés des quartiers périphériques
des principales agglomérations urbaines du Royaume.
Ils sont souvent de jeunes gens instruits
-souvent dans des filières scientifiques- issus de la classe moyenne
qui sen sortent déjà assez bien eux-mêmes. Bon
nombre dentre eux vivent en Europe en situation régulière.
Certains sont naturalisés, dautres disposent de titres de
séjour en bonne et due forme. Ils sont mariés et pères
de famille. Ils travaillent et gagnent leur vie.
Celui qui est présenté par les services et les médias
comme le chef opérationnel du GICM, Abdelkarim Mejjati, est un
rejeton de la haute bourgeoisie du Royaume. Ancien du lycée Lyautey,
Mejjati, 36 ans, de mère française, a longtemps vécu
dans un quartier huppé de Casablanca. Après des études
de médecine en France, il est revenu au Maroc pour se lancer, dès
la fin des années 1990, dans dun incessant va-et-vient entre
le Royaume et les Etats-Unis. Personne ne sait comment il a embrassé
la cause de lislamisme radical. Ce qui est sûr cest
que ce jeune Marocain était déjà pratiquement sur
toutes les lignes de front " de la nébuleuse intégriste.
Après un apprentissage rapide dans les camps dentraînement
des Moujahidines en Afghanistan et au Pakistan, cet artificier
réputé hors pair, a servi au Cachemire. Il sest également
rendu en Tchétchénie, en Iran et en Arabie saoudite.
Les Américains le considèrent depuis septembre 2003, comme
menace pour les Etats-Unis", les Saoudiens sont sur ses trousses
pour son rôle présumé dans les attentats de Riyad
en novembre de la même année. Quant aux services marocains,
ils ont lancé, au lendemain des attentats de Casablanca, un mandat
darrêt international contre lui.
Violence
Mais, ce
jeune Marocain, au teint clair et à la taille imposante, qui dispose
de plusieurs passeports, court toujours. Comme ses camarades du GICM,
entre autres Jemal Zougam et son demi-frère, Mohamed Chaoui, inculpés
en Espagne et autres benyaich, Karim Mejjati a changé, Bepuis le
11 septembre, son aspect extérieur. Il sest rasé la
barbe. Il a abandonné les tuniques et les turbans et sest
réhabillé à loccidentale.
Nous voilà donc face à une vraie structure terroriste proprement
marocaine.
Le GICM na rien à envier à Takfir Wa Al Hijra en Egypte,
au GIA algérien, ni à lETA en Espagne et encore moins
à lIRA en Irlande. Cest un groupe formé danciens
guérilleros en Afghanistan (en 1994 ou 1998, les avis divergent)
qui ratisse dans cette jeunesse marocaine, expatriée ou pas, acquise
aux mots dordre du Jihad violent contre les Juifs et les Croisés",
mais également contre les sociétés impies "
en terre dIslam.
Suicide
Aucune comparaison
nest adéquate entre le choix violent résolu du GICM
et les dérives meurtrières dans les années 1970 de
la jeunesse islamique de Abdelkarim Moutie. Il y a une grande différence
de degré, même si elle nest pas de nature. Toujours
est-il que jihadistes marocains dun autre type sont à lorigine,
et pour cause, de maux de tête au Maroc et dans la plupart des pays
européens daccueil de limmigration venue du Royaume.
Les craintes sont nourries par les zones dombre qui persistent à
propos du GICM : on sait que des exécutants de cette organisation
ont été arrêtés en Espagne quelques jours après
le 11 mars, dautres, cernés par la police, se sont suicidés,
samedi 3 avril, dans un appartement dans la banlieue de Madrid.
Parmi ces derniers, Serhane Ben Abdeljalil Fajet, le Tunisien qui aurait
coordonné le plasticage des trains madrilènes. Lon
sait également que les Jihadistes marocains entretiennent des liens
étroits avec le Groupe Ansar Al Islam du Jordanien Moussaab Zerkaoui
qui aurait planifié les attentats de Casablanca et ceux de Madrid.
Mais, on ignore encore tout sur la haute hiérarchie du GICM et
le déploiement de ses cellules dormantes au Royaume et ailleurs.
Les services, aussi bien occidentaux que marocains nont pas encore
pu identifier les filières du financement des terroristes marocains.
Oussama Ben Laden, lArabie Saoudite et son innombrable tissu associatif,
la CIA, autrefois mamelles de la nébuleuse intégriste, ne
veulent ou ne peuvent plus alimenter les caisses de ce genre dorganisations,
dont lentretien nécessite continuellement un argent fou.
De quoi entretenir le terroriste et sa famille, de quoi voyager et acheter
armes et explosifs et surtout de quoi sassurer une bonne intégration
dans le milieu social dans lequel lon vit.
Ce sont sans doute des comptes bancaires et des caisses noires bien garnies
qui sont mises à la disposition des combattants du GICM. Par qui
? Quelques mécènes" du terrorisme islamiste ou
des ténébreux services des puissances étrangères
soucieuses de déstabiliser le Maroc et de ternir son image de marque.
En politique, la duplicité est pratiquement la règle.
Certains de ceux qui prétendent combattre le terrorisme font tout
pour favoriser la radicalisation et la rupture de la paix civile ici ou
là, dans le monde musulman. En tout cas, aucune piste ne peut être
négligée.
Le GICM, par la forte implantation des Marocains en Europe et de terribles
techniques prouvées lors des attentats de Madrid, représente
une menace sans précédent non seulement pour le Maroc mais
pour toute lEurope occidentale. Les Espagnols le savent. Les Français
aussi.
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