Jean-Louis Bruguière sur la piste des réseaux terroristes marocains
La filière française

Les attentats du 11 mars 2004 à Madrid, dans lesquels plusieurs Marocains sont impliqués, ont mis la puce à l’oreille des autorités françaises. Une
véritable rafle a permis aux juges français chargés du dossier du terrorisme
d’arrêter une quinzaine de suspects marocains. La liste risque de s’allonger.

Abdellah Ben Ali

 


Jean Louis Bruguière à son arrivée à Casablanca.

Prévenir vaut mieux que guérir. Jean-Louis Bruguière et Jean-François Ricard ont tiré la leçon du drame de Madrid. Dix jours après le retour de M. Bruguière d’un voyage jugé assez instructif au Maroc, les deux juges parisiens, en charge du dossier des ramifications françaises du Groupe Islamique combattant marocain (GICM), ont ordonné des rafles dans les milieux intégristes originaires du Royaume dans l’Hexagone.
Quinze personnes ont été ainsi interpellées, lundi 5 avril, par les limiers de la DST française à Mantes-La-Jolie et à Aulnay-Sous-Bois dans la banlieue parisienne. Trois de ces suspects furent élargis, le lendemain. Les autorités françaises continuaient, jeudi 8 avril, à interroger le “noyau dur" de cette présumée cellule dormante du GICM, composée de six individus.
La fin de la durée légale de la garde-à-vue, vendredi 9 avril, devait déboucher sur des poursuites judiciaires contre plusieurs membres de cette cellule intégriste. Trois membres de celle-ci font déjà l’objet d’un mandat d’arrêt international lancé par Rabat dans le cadre de l’enquête sur le quintuple attentat meurtrier perpétré, le 16 mai 2003 en plein cœur de Casablanca, par une douzaine de kamikazes marocains.

Preuves

Et, la justice française aurait déjà suffisamment de preuves pour inculper plusieurs membres du groupe arrêté. “Jean-Louis Bruguière, qui s’était rendu au Maroc, à plusieurs reprises depuis le drame du 16 mai dans lequel trois ressortissants français avaient péri, est reparti, le 25 mars dernier, avec une base des données assez consistante ", affirme une source marocaine proche de l’enquête. Avant d’ajouter : “la rafle de Paris est le fruit d’une longue investigation menée, pendant presque un an dans une parfaite symbiose, entre les services marocains et leurs homologues français ".

• Jean-François Ricard.


Deux éléments de cette bande attirent particulièrement l’attention des autorités françaises. Il s’agit de Mustapha B., et son frère, Hassan. Le premier est un électronicien de 29 ans. Il a déjà séjourné, à plusieurs reprises, en Afghanistan, où il s’était intensivement entraîné au maniement d’armes et d’explosifs. Le second travaillait dans une société en charge d’alimenter les distributeurs automatiques de billets de banque. On le soupçonne désormais d’avoir concouru à une récente opération de vol d’un million d’euros de guichets automatiques des six agences bancaires dans le département de Seine-Saint-Denis.
Quoi qu’il en soit, ces arrestations semblent, d’ores et déjà, constituer un tournant décisif dans les relations entre les autorités françaises et les milieux intégristes marocains proches des idées du Salafisme combattant. “Les Français sont décidés à agir avec une grande fermeté ", affirme un haut responsable marocain qui s’était récemment entretenu, à Rabat, avec le juge Bruguière. Paris paraît ainsi prendre pleinement conscience de l’ampleur de la menace terroriste représentée par les “Afghans marocains " régulièrement installés en France. Menace qui était naguère, semble-t-il, insoupçonnée par les dirigeants marocains eux-mêmes.

Tournant

Les attentats de Madrid exécutés, le 11 mars dernier, par des jeunes gens originaires du Maroc, ont fini par pulvériser totalement le poncif de “l’islamiste marocain non-violent". Nombreux furent, au Maroc et ailleurs, les analystes qui s’étaient efforcés, au lendemain des attentats du 16 mai à Casablanca, à interpréter ces événements comme une incartade ou une déviation d’une mouvance intégriste marocaine foncièrement hostile au recours de la violence politique.
On a même tenté de mettre en exergue le milieu socio-économique des kamikazes de Casablanca, sortis des bidonvilles en marge de la capitale économique, pour “édulcorer" les motivations obscurantistes des assaillants qui seraient, selon cette lecture, de simples comparses qui auraient succombé, sous le double effet de l’ignorance et de la pauvreté, aux sirènes des Jihadistes étrangers.
Dans les services marocains, eux-mêmes, on avait, au début, tendance, à ne considérer les crimes commis à Casablanca que comme un épiphénomène. On a, il est vrai, sévi, depuis lors, contre les tendances les plus radicales de l’islamisme marocain. Des centaines d’intégristes directement impliqués, ayant fait le lit ou approuvé le carnage de Casablanca, ont été interpellés. Des dizaines d’entre eux écopent actuellement des lourdes peines de prison.

Séjour

Peu importe. Au lendemain du 11 mars, les Marocains se sont réveillés sur une autre réalité. Les attentats contre les trains partis d’Alcala de Hanares dans la banlieue de Madrid sont l’œuvre d’une organisation terroriste marocaine. Son nom est le Groupe islamique marocain combattant (GICM). Elle a un organigramme. Elle est fortement implantée, outre le Maroc, en France, en Espagne, en Angleterre, en Allemagne et en Belgique. Ses membres n’ont rien à voir avec les jeunes ratés des quartiers périphériques des principales agglomérations urbaines du Royaume.
Ils sont souvent de jeunes gens instruits
-souvent dans des filières scientifiques- issus de la classe moyenne qui s’en sortent déjà assez bien eux-mêmes. Bon nombre d’entre eux vivent en Europe en situation régulière. Certains sont naturalisés, d’autres disposent de titres de séjour en bonne et due forme. Ils sont mariés et pères de famille. Ils travaillent et gagnent leur vie.
Celui qui est présenté par les services et les médias comme le chef opérationnel du GICM, Abdelkarim Mejjati, est un rejeton de la haute bourgeoisie du Royaume. Ancien du lycée Lyautey, Mejjati, 36 ans, de mère française, a longtemps vécu dans un quartier huppé de Casablanca. Après des études de médecine en France, il est revenu au Maroc pour se lancer, dès la fin des années 1990, dans d’un incessant va-et-vient entre le Royaume et les Etats-Unis. Personne ne sait comment il a embrassé la cause de l’islamisme radical. Ce qui est sûr c’est que ce jeune Marocain était déjà pratiquement sur toutes “les lignes de front " de la nébuleuse intégriste.
Après un apprentissage rapide dans les camps d’entraînement des “Moujahidines” en Afghanistan et au Pakistan, cet artificier réputé hors pair, a servi au Cachemire. Il s’est également rendu en Tchétchénie, en Iran et en Arabie saoudite.
Les Américains le considèrent depuis septembre 2003, comme “menace pour les Etats-Unis", les Saoudiens sont sur ses trousses pour son rôle présumé dans les attentats de Riyad en novembre de la même année. Quant aux services marocains, ils ont lancé, au lendemain des attentats de Casablanca, un mandat d’arrêt international contre lui.

Violence

Mais, ce jeune Marocain, au teint clair et à la taille imposante, qui dispose de plusieurs passeports, court toujours. Comme ses camarades du GICM, entre autres Jemal Zougam et son demi-frère, Mohamed Chaoui, inculpés en Espagne et autres benyaich, Karim Mejjati a changé, Bepuis le 11 septembre, son aspect extérieur. Il s’est rasé la barbe. Il a abandonné les tuniques et les turbans et s’est réhabillé à l’occidentale.
Nous voilà donc face à une vraie structure terroriste proprement marocaine.
Le GICM n’a rien à envier à Takfir Wa Al Hijra en Egypte, au GIA algérien, ni à l’ETA en Espagne et encore moins à l’IRA en Irlande. C’est un groupe formé d’anciens guérilleros en Afghanistan (en 1994 ou 1998, les avis divergent) qui ratisse dans cette jeunesse marocaine, expatriée ou pas, acquise aux mots d’ordre du Jihad violent contre “les Juifs et les Croisés", mais également contre les sociétés “impies " en terre d’Islam.

Suicide

Aucune comparaison n’est adéquate entre le choix violent résolu du GICM et les dérives meurtrières dans les années 1970 de la jeunesse islamique de Abdelkarim Moutie. Il y a une grande différence de degré, même si elle n’est pas de nature. Toujours est-il que jihadistes marocains d’un autre type sont à l’origine, et pour cause, de maux de tête au Maroc et dans la plupart des pays européens d’accueil de l’immigration venue du Royaume.
Les craintes sont nourries par les zones d’ombre qui persistent à propos du GICM : on sait que des exécutants de cette organisation ont été arrêtés en Espagne quelques jours après le 11 mars, d’autres, cernés par la police, se sont suicidés, samedi 3 avril, dans un appartement dans la banlieue de Madrid.
Parmi ces derniers, Serhane Ben Abdeljalil Fajet, le Tunisien qui aurait coordonné le plasticage des trains madrilènes. L’on sait également que les Jihadistes marocains entretiennent des liens étroits avec le Groupe Ansar Al Islam du Jordanien Moussaab Zerkaoui qui aurait planifié les attentats de Casablanca et ceux de Madrid. Mais, on ignore encore tout sur la haute hiérarchie du GICM et le déploiement de ses cellules dormantes au Royaume et ailleurs.
Les services, aussi bien occidentaux que marocains n’ont pas encore pu identifier les filières du financement des terroristes marocains. Oussama Ben Laden, l’Arabie Saoudite et son innombrable tissu associatif, la CIA, autrefois mamelles de la nébuleuse intégriste, ne veulent ou ne peuvent plus alimenter les caisses de ce genre d’organisations, dont l’entretien nécessite continuellement un argent fou.
De quoi entretenir le terroriste et sa famille, de quoi voyager et acheter armes et explosifs et surtout de quoi s’assurer une bonne intégration dans le milieu social dans lequel l’on vit.
Ce sont sans doute des comptes bancaires et des caisses noires bien garnies qui sont mises à la disposition des combattants du GICM. Par qui ? Quelques “mécènes" du terrorisme islamiste ou des ténébreux services des puissances étrangères soucieuses de déstabiliser le Maroc et de ternir son image de marque. En politique, la duplicité est pratiquement la règle.
Certains de ceux qui prétendent combattre le terrorisme font tout pour favoriser la radicalisation et la rupture de la paix civile ici ou là, dans le monde musulman. En tout cas, aucune piste ne peut être négligée.
Le GICM, par la forte implantation des Marocains en Europe et de terribles techniques prouvées lors des attentats de Madrid, représente une menace sans précédent non seulement pour le Maroc mais pour toute l’Europe occidentale. Les Espagnols le savent. Les Français aussi.

 

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