Remous autour des déclarations d’un séparatiste affiché à MHI
L’affaire Tamek

Par quel cheminement Ali Salem Tamek, marocain de souche, est-il devenu ce renégat auto-proclamé, cet apatride d’ores et déjà auto-déterminé ? Par
quelle mutation un Tamek de la génération de la Marche verte s’est-il transformé
en chantre des thèses séparatistes du Polisario ? Qui plus est, dans nos murs.

Abdellatif Mansour

 

Ali Salem Tamek

 

Fallait-il donner la parole à Ali Salem Tamek? C’est la question que l’on s’est posée dans la conférence de la rédaction pour la préparation de l’avant-dernier numéro de MHI.
Mais d’abord, pourquoi Tamek, diriez-vous? Parce que le personnage est équivoque, ambivalent et politiquement interlope. Un Marocain de naissance et de croissance, travesti en thuriféraire du Polisario, vivant au Maroc et exprimant librement, bien que de manière détournée, ses idées séparatistes. Une situation peu commune qui interpellerait le plus commun des journalistes. Tamek ne présentait un quelconque intérêt professionnel que sous cet angle qui intrigue autant qu’il appelle quelques clarifications urgentes et nécessaires.

Internement

L’idée a donc été retenue, à condition que l’entretien participe de cet effort de clarification. Pour ce faire, il fallait que les questions soient précises, concises et directes. Il fallait que Tamek soit poussé dans ses derniers retranchements, qu’il aille au bout de sa logique, au-delà des louvoiements habituels et de la langue de bois empruntée au répertoire lexicologique de l’ONU; bref, il fallait que Tamek se dévoile dans un langage premier degré, le plus dépouillé qui soit. Il l’a fait. Ou, plus exactement, on lui a fait faire. Cela aussi fait partie du travail du journaliste, débusquer en donnant à s’exprimer. Pas dans l’absolu, évidemment, mais dans les limites de ce qui est légalement permis et professionnellement admis.
Si le jeu de vérité a été concluant, le propos, lui, était grave. À la mère des questions, «êtes-vous marocain?» -sous entendu, en définitive, par-delà votre discours anti-national- Tamek répond: «je suis un membre du peuple sahraoui». La messe est dite. Voilà donc un jeune Marocain de souche, au plus profond de l’histoire d’une nation, qui non seulement renie sa nationalité, mais s’en remet à ceux qui veulent amputer le pays du tiers de son territoire.
Ali Salem Tamek est né l’année où les bases du Polisario ont été conçues, en 1973, lors du festival de la jeunesse arabe à Tripoli, en Libye. Il n’était pas encore un bipède confirmé, ses pas n’étant pas très sûrs, lorsque le Polisario fut créé, à Alger, en 1974. Par quel cheminement est-il devenu ce renégat auto-proclamé, cet apatride d’ores et déjà auto-déterminé, tout en s’accrochant au mythe d’un mouvement de libération embarqué sur les jeeps de l’armée algérienne? Par quelle mutation un Tamek de la génération de la marche verte s’est-il transformé en «membre du peuple sahraoui»? Et puis, Tamek n’est-il qu’un cas isolé passible d’un internement psychiatrique pour empêcher sa psychose déclarée de proliférer?
Ce sont là quelques questions qui méritaient d’être posées. Pour qu’elles le soient, il fallait que l’entretien avec Tamek soit porté à la connaissance du public. Libre à chacun d’en faire l’usage qu’il veut et une interprétation conforme à la nature de telle ou telle tribune.
Des réactions et des interprétations, il y en a eu, après un week-end de latence et surtout de digestion de l’overdose carnassière de l’Aïd. Sans que ce soit notre intention première, on s’y attendait. L’éventail est large.
Il va de l’indignation feinte ou sincère; à la posture de l’autruche genre «cachez-moi ce Tamek que je ne saurais voir»; en passant par l’autoritarisme type «de quoi je me mêle», le traitement de Tamek et consorts relève d’une stratégie qui vous dépasse, alors circulez.

Entêtement

On ne circule pas quand il s’agit du territoire. Et puis, ceux qui ne voulaient pas que l’on fasse passer aux aveux un séparatiste fraîchement gracié, semblent avoir inspiré une campagne de presse minutée, pour que «tout le monde en parle». Ce n’est pas seulement contradictoire, c’est surtout pas très futé.
Journalistiquement, l’objectif est atteint. Mais au plan formel seulement. Car si le problème est posé, les questions que suscite le cas Tamek restent sans réponse. Comment expliquer l’attitude extrême de Tamek ? Cela provient-il de l’entêtement juvénile d’une personne, que d’aucuns appellent courage insensé relevant de la liberté d’opinion et que d’autres qualifient d’acte de trahison caractérisée et condamnable? Ou bien «l’odyssée» de Tamek ne serait-elle pas l’effet boomerang des failles qui ont marqué le mode de gestion d’une situation complexe au Sahara marocain?

Trahison

Crier à la trahison et en restez là, est quelque peu réducteur. Encore faut-il faire l’effort de suivre à la trace le parcours de celui par qui ce tintamarre médiatique est arrivé. Allons-y. Natif de Assa-Zag, localité située dans les frontières d’avant la décolonisation du Sahara, donc non-contesté, Ali Salem Tamek, de mère et de père nationaux, est naturellement marocain. Une nationalité dont il veut se défaire, mais qui lui colle à la peau, parce qu’elle est imprescriptible. Pas de chance.
Comme partout ailleurs, la nationalité confère des responsabilités envers le pays. Sans vouloir jouer les juges, des faits avérés laissent à penser qu’il se serait mis en situation d’intelligence avec une puissance étrangère. Laquelle puissance n’étant rien d’autre que l’Algérie qui veut créer un État fantoche de poche sur nos terres. Il y a donc lieu de parler de trahison, voire de trahison aggravée. Seulement voilà, quand on a dit cela, on n’a pas encore tout dit. Il s’agit de démêler le pourquoi du comment. Et c’est là que tout commence.
Ali Salem Tamek n’est donc pas cet espion qui nous vient du froid. Il n’est pas seulement un Marocain qui ne veut plus être marocain ; il n’est pas non plus un illustre inconnu. Ceux qui font semblant de le découvrir après un entretien publié dans Maroc Hebdo International, jouent un mauvais jeu, aux plans journalistique et politique. Tamek est connu des gens de la presse écrite pour s’y être exprimé à plusieurs reprises et même très récemment. Il est également fiché par les services de la sécurité publique, forcément, puisqu’il a fait l’objet de trois arrestations, pas moins, et écopé de condamnations et de peines d’incarcération.
Sa première interpellation remonte à 1993. Tamek avait vingt ans, il tentait de pénétrer en Algérie clandestinement, alors que les frontières étaient toujours grandes ouvertes avec ce pays. Appréhendé et jugé par le tribunal de Tata, avec quatre autres «fugitifs» que rien n’obligeait à quitter le pays, Tamek en prend pour cinq ans. Une sentence qui sera ramenée à deux ans qu’il ne purgera pas totalement puisqu’il bénéficiera d’une première grâce royale, dans le cadre de l’amnistie générale décrétée par feu Hassan II, en août 1994.
En décembre 1997, Tamek est une nouvelle fois arrêté pour activités subversives à Dakhla; conduit à Laâyoune, il est libéré deux jours après. À cette date, il devait se trouver non pas à Dakhla, mais à Meknès où il avait été muté par sa hiérarchie, en avril 1997.
C’est qu’au début de la même année, Tamek avait été recruté par l’administration territoriale et affecté à Touesgui, dans les environs de Assa-Zag. En refusant d’obtempérer à l’ordre de mutation, il se voit privé de salaire. Et de passeport. Il écrit, à ce sujet, une lettre ouverte au ministre de l’Intérieur de l’époque qui restera sans réponse, malgré sa publication par un hebdomadaire de langue arabe.
En janvier 2000, Tamek se marie et devient père d’une fillette qu’il veut appeler «Thaoura» (révolution). Empoignade avec l’officier d’État-civil qui, tout naturellement, lui fait remarquer que «thaoura» n’est pas un nom, mais un programme politique.

Accusation

Tamek s’ennuie. Il veut bien être le «révolutionnaire professionnel», ne faire que cela et faire vivre sa famille de subversion anti-nationale et de lait de chamelle. Mais il tempère son ardeur et opte pour l’entrisme. Dès la création de la section pour le Sahara du «Forum Justice et Vérité», il y entre. Il se dit, d’ailleurs, toujours membre du Conseil national de cette organisation. Tout comme il dit être, à ce jour, chef de bureau de la CDT à Assa-Sag et membre de la commission administrative de cette centrale syndicale.
L’action légale, dans le cadre de structures reconnues, apparaît à Tamek comme une sorte de voie lactée, un chemin tout tracé. Pourquoi ne pas continuer. Dans la lancée, il s’approche du GSU (la Gauche socialiste unifiée), dont il réussit à obtenir la caution pour sa candidature aux législatives de septembre 2002.
C’est au moment où il fait le déplacement à Rabat pour une fiche anthropométrique, nécessaire à son dossier de candidat, qu’il est une dernière fois arrêté, le 26 août 2002. Il est transféré à Casablanca, puis à Agadir où il est condamné, le 10 septembre 2002, à deux ans de prison ferme qu’il ne fera pas totalement, encore une fois. Le 7 janvier 2004, il bénéficiera de la grâce royale accordée par S.M Mohammed VI, la deuxième en dix ans. Le chef d’accusation retenu contre lui n’était pourtant pas léger: atteinte à la sécurité de l’État. Tamek se sent pousser des ailes. Au fil de ses séjours inachevés derrière les barreaux, il acquiert une posture –un peu empruntée, certes- de leader en interne du «peuple sahraoui», en tant que répercuteur-répétiteur des idées séparatistes du Polisario. Il devient arrogant, insultant et provocateur. Après son élargissement, il déclare successivement à Al Ayam puis à Al Bidaoui: «j’ai été surpris par la grâce royale à mon profit», et «je n’avais pas abattu d’avion pour demander une grâce». Sans Vergogne.
Jamal Berraoui a raison d’écrire, dans Al Ahdat Al Maghribia du mercredi 4 février 2004, que “l’erreur première a été de traiter l’éloge public de la sécession par Tamek, comme une opinion parmi d’autres, une opinion qui, elle aussi, mérite le respect. Cette erreur”, écrit-il, “a été officialisée à la suite de la grâce royale”.
Un traitement en appelle un autre, on ne peut vraiment pas dire que le cas Tamek a été bien traité par les instances nationales concernées. Deux hypothèses : Un. Tamek n’est rien de plus qu’un paumé de la vie, comme il y en a des milliers de Tanger à Lagouira. Un raté, aux abois, qui cherche une place au soleil, à travers ses gesticulations et ses tribulations sur dix années, de 1993 à 2003. Il pense avoir trouvé le filon en répétant «auto-détermination du peuple sahraoui», chaque fois qu’il ouvre la bouche. Il a fait un calcul très simple : «la patrie clémente et miséricordieuse» est un slogan qui n’a jusqu’ici rapporté qu’à ceux qui s’étaient rangés derrière Mohamed Abdelaziz. Pourquoi ne pas suivre la même trajectoire ?
En réalité, Tamek n’avait pas besoin de nous pour se faire connaître. Il s’en est chargé lui-même. Un épisode supplémentaire dans ce sens. Lors des manifestations d’étudiants et de jeunes chômeurs à Laâyoune, en septembre 1999, Tamek s’est arrangé pour y être et de manière ostensible et visible.

Indignation

Un avis de recherche est lancé en décembre 1999 contre Khaya Cheikh, Loghzal Brahim, Messaoud Larbi, Bahaha sidi Salek et Ali Salem Tamek. Les quatre premiers sont arrêtés, jugés et condamnés à quatre ans de prison. Ils seront libérés en novembre 2001. Curieusement, Tamek n’est pas inquiété, contrairement, peut-être, à ce qu’il aurait souhaité. Mais il n’est déjà plus un obscur anonyme.
Effectivement, sa stratégie ne pouvait avoir de l’efficacité que s’il sortait de l’anonymat. C’est fait. Mais Tamek, qu’est ce qu’on en fait ? “Rien” n’est pas une réponse.
Deux. Tamek est un agent infiltré du Polisario, il est tellement convaincu de la justesse de son propos qu’il a renoncé à sa nationalité.
Dans ce cas, la réponse est simple. Il faut lui demander de faire sa valise et le conduire à la frontière de Zouj Bghal. Il appréciera, à n’en pas douter, l’air de la démocratie algérienne, plus respirable, et le confort des camps de Tindouf. C’est vrai qu’il a essayé à vingt ans, mais il n’est pas sûr qu’il soit près de recommencer. Ce n’est en tout cas pas la meilleure chose qui puisse lui arriver. Mohamed Abdelaziz, son précepteur politique, ne saurait que faire de cette graine de zaïm qui voudra un jour être calife à la place du calife.
Aucune de ces deux possibilités envisageables n’a, jusqu’à présent, été essayée. Tamek continue de s’agiter, en ne changeant rien à son discours. Libre à vous de continuer à vous indigner, mais uniquement entre vous. Ne lui parlez pas et ne lui donnez surtout pas la parole.
Ignorez-le, et il finira bien par fondre comme neige au soleil, par la volonté implacable du déterminisme climatique. C’est, paraît-il, le meilleur moyen de l’empêcher d’endoctriner d’autres petits Tamek. Voire.

 


Histoire d’une interview

 


• Tamek se trompe de cause, de “peuple” et d’époque.

 

Ce n’était pas, pour moi, aisé de prendre contact avec Ali Salem Tamek et encore moins de l’interviewer. J’ai eu beaucoup de peine à avoir son numéro de téléphone. Quand je l’ai appelé, mercredi 28 janvier dernier en début d’après-midi, l’activiste sahraoui était à Laâyoune.
Après un bref échange, dans un mélange de Hassania et d’arabe classique, l’ex-détenu m’a fait comprendre que, bien qu’il soit très désireux de transmettre ses idées au public, il n’était pas enthousiaste pour une interview avec Maroc Hebdo International.
«Votre journal n’a pas la cote chez mes amis. Ses positions sont systématiquement hostiles au courant d’idées que je représente», m’a dit, en substance, Ali Salem Tamek, avant d’ajouter, un peu gêné: «Vous, personnellement, vos écrits sont très critiques à notre égard». «Ce n’est pas moi qui le dis, mes amis sont unanimes là-dessus». Alors j’ai répliqué en indiquant à mon interlocuteur que les divergences de nos points de vue sur les questions soulevées n’est pas, en principe, un obstacle pour la réalisation de cet entretien de presse.
A ce moment, l’activiste sahraoui a accepté de répondre à mes questions à la condition que ses réponses soient écrites et non pas orales.
Il était en visite à Laâyoune. Je lui ai envoyé mon questionnaire sur le fax d’une tierce personne. Il l’a récupéré à 17 heures. Il m’a promis de m’envoyer sa «copie» avant 21 heures. N’ayant rien reçu à 21 heures 30, j’ai rappelé M. Tamek. Je l’ai senti plongé dans une crise d’asthme.

Bip

Il m’a assuré cependant qu’il était en train de rédiger les réponses. «Vous pouvez en être certain : vous aurez mes réponses demain avant neuf heures», m’a-t-il assuré. J’ai raccroché. Le lendemain, jour du bouclage, quand je suis rentré au bureau, aux environs de neuf heures, j’ai demandé à Samira, notre aimable assistante de la rédaction: « As-tu reçu un fax de Laayoune ». Elle consulte les fax reçus avant de me répondre par la négative. Avant qu’elle ne termine ses propos, Ali Salem Tamek me «bipe». Je lui téléphone. Il s’excuse. La reprise étant tardive dans les provinces sahariennes où les gens sont habitués aux longues veillées nocturnes, mon interviewé m’informe qu’aucune «cabine privée des services de téléphone et de fax» n’était encore ouverte à Laâyoune. J’attends. À 9 heures 57 minutes, j’ai le fax de Tamek. Un manuscrit en arabe signé : «le prisonnier d’opinion sahraoui gracié, Ali Salem Tamek (Aba Thaoura)». En lisant le texte, je n’ai rien appris de nouveau par rapport aux idées de Tamek, que je connaissais déjà. Sauf que cette fois-ci, c’était en plus clair.