Arrestation en Mauritanie d’agents du Polisario pour vol de dynamite
Une affaire explosive

Onze agents du Polisario sont actuellement traduits devant la justice en Mauritanie. Ils sont poursuivis pour vol et dissimulation d’énormes quantités d’explosifs. L’affaire a pris des dimensions régionales. Les services américains s’en mêlent. Enquête.

Abdallah Ben Ali

 


• Les dirigeants du polisario, B. Ghali, M. Abdelaziz et M. Sayed.

 

Depuis plus d’un mois, la communauté du renseignement, les forces de sécurité chargées du contrôle des frontières au Maghreb et dans les pays du Sahel, était en alerte maximale. Les Européens, encore plus Américains étaient, eux aussi, sur le qui-vive. Tous étaient mobilisés pour percer les secrets de «la plus dangereuse opération de vol» jamais enregistrée en Mauritanie. Début décembre 2003, 153 bouteilles d’un produit extrêmement inflammables et douze mille kilomètres de fils utilisé dans les explosions télécommandées ont été subtilisés des entrepôts de la Société nationale de l’industrie minière (SNIM). La SNIM constitue pour la Mauritanie ce que représente la Sonatrac pour l’Algérie, ou l’OCP pour le Maroc. “C’est un Etat dans l’Etat”. Elle a ses propres cités. Ses employés sont gracieusement rémunérés. Elle possède le train le plus long au monde qui achemine le minerai de fer, près de la cité minière de Zouérate au port de Nouadhibou, la capitale économique de la Mauritanie.

Arsenal

Elle est l’héritière de la MIFERMA, une société aux capitaux européens montée, dans les années 1940, à l’initiative des Français, pour l’exploitation des riches gisements de fer découvets à l’époque en Mauritanie, et qui constituent, aujourd’hui encore, avec le poisson, la principale ressource économique de ce pays. Quand les Algériens -par Polisario interposé- avaient voulu, dans les 1970, mettre à genoux la Mauritanie coupable, à leurs yeux, d’avoir noué une alliance stratégique avec le Maroc, ils ont pris comme cœur de cible, les installations de la SNIM. Tout cela pour dire que le vol en question n’était point anodin.
Epaulés par des agents américains, les Mauritaniens arrivent rapidement à déterminer l’identité du «cerveau» de cette opération, Baba Ould Mohamed Bakhili, un activiste notoire du Front Polisario et celle de ses trois principaux complices, Mohamed El Hussein Oul M’kheitir, Mohamed Ould Ahmed Ould M’kheitir et Mohamed Ould Khatri, tous de nationalité mauritanienne, mais connus pour leurs sympathies affichées, voire leur identification totale aux Saharouis de Tindouf.

Fugitifs

Mais l’essentiel restait à faire. Il fallait, au plus vite, mettre la main sur les voleurs et récupérer les explosifs. Il n’est pas question pour les Mauritaniens, ni pour leurs voisins -surtout marocains- et encore moins pour leurs nouveaux alliés américains de laisser cet «arsenal fatal» parvenir à des groupuscules terroristes ou aux guérilleros du Polisario installés dans le sud-ouest algérien pas très loin de la ville de Zouérate, où ce vol a eu lieu.
La traque sera sans répit. Le déploiement en nombre de l’armée mauritanienne dans la zone notamment au long de la frontière avec l’Algérie et la main invisible -mais efficace- prêtée par Washington dissuadent les auteurs du vol de tenter d’acheminer leur précieux et dangereux butin à Tindouf. Les explosifs seront dissimulés, à la faveur de la nuit, dans des cachots à Zouérate, où la plupart des voleurs resteront tapis. La ville -et dans une certaine mesure l’ensemble du nord de la Mauritanie- est un lieu sûr pour ceux-là.
Ses habitants sont, pour la plupart, des Saharaouis de souche, très liés au Front Polisario. Les autorités de Nouakchott affichent souvent une impuissance résignée à contrôler cette zone qui, à leurs yeux, ressemble, à la frontière afghano -pakistanaise dominée par des grandes tribus pakistanaises, aussi affairistes que religieuses, acquises à la cause des Talibans et d’Al Qaida. La zone n’a de tout temps été sécurisée contre les incursions du Polisario que durant la période -de 1976 à 1979- où des garnisons militaires marocaines y furent implantées. Quand les troupes marocaines se sont retirées consécutivement à la rupture à l’alliance militaire entre Rabat et Nouakchott un an après le coup d’État contre le régime civil de feu Mokhtar Ould Daddah en juillet 1978, les séparatistes ont repris pied dans cette région mauritanienne. Depuis lors, ils y ont font, au grand dam des nationalistes mauritaniens, la pluie et le beau temps. Difficile,donc, d’y attraper des fugitifs du Polisario.

Nuisance

Pourtant, Baba Ould Mohamed Bakhili et ses complices finirent par être débusqués. Ils ont été arrêtés dans la première semaine du mois de janvier courant. Les explosifs ont été également retrouvés. Onze personnes, au total, sont, depuis samedi 17 janvier, traduits devant le tribunal de première instance de Zouérate dans le cadre de cette affaire. Le concours et l’implication effective des Américains dans toutes les étapes de l’enquête y est pour quelque chose. “Sans l’insoutenable pression exercée par Washington, le pouvoir aurait étouffé cette affaire extrêmement grave”, affirme un ancien ministre mauritanien et ex-membre de l’Alliance pour une Mauritanie démocratie (AMD) qui dénonce, au passage, «le laxisme» des autorités de Nouakchott face aux «activités illicites et préjudiciables aux intérêts de la Mauritanie» menées par le Polisario et ses relais locaux dans le nord de la Mauritanie.
En effet, le gouvernement du Colonel Mouaouya Ould Taya, qui préside aux destinées de la Mauritanie, depuis 1984, semble dans une situation embarrassante. “Il veut satisfaire ses nouveaux protecteurs américains sans se mettre à dos le front Polisario au risque de tomber dans le cafouillage et la contradiction”, assure un analyste mauritanien.
Ainsi, si la presse proche du pouvoir de Nouakchott n’a pas pu taire l’implication d’un “membre actif du Polisario” dans le vol des matériaux de la SNIM et le souci de celui-ci d’acheminer ces explosifs à Tindouf, elle a pris soin de souligner que le voleur en question n’était pas à la solde de la direction du mouvement séparatiste, mais avait agi pour son propre compte. “Les personnes qui ont subtilisé les explosifs sont des gens affairistes, ils ne voulaient pas les utiliser eux-mêmes mais les couler sur le marché”, dit-on dans les milieux proches de la présidence mauritanienne. Le président Taya ne veut pas manifestement se départir de son attitude conciliante à l’égard d’un mouvement armé ayant une réelle capacité de nuisance dans son propre pays d’autant plus que le Polisario était la seule organisation étrangère à avoir déclaré publiquement son soutien au chef de l’Etat mauritanien à la veille de la présidentielle du 7 novembre dernier.

Destination

Malgré l’amélioration notable des relations maroco-mauritaniennes, perceptible ces quatre dernières années, le Colonel Taya n’a pas changé de politique à l’égard des séparatistes de Tindouf. Il maintient toujours la reconnaissance par Nouakchott de la «République arabe sahraouie démocratique» (Rasd), auto-proclamée par le Polisario, -décision prise par son prédécesseur, le lieutenant-Colonel Khouna Ould Haidalla- et veille sur la représentation des cadres issus des tribus du nord proches du Polisario dans le sommet de l’appareil étatique à Nouakchott. Il a longuement hésité avant de limoger le Général de brigade Moulaye Ould Boukhreiss, inamovible chef d’Etat-major de l’armée mauritanienne, issu de la tribu des R’guibats et connu pour ses accointances avec le Polisario. Honni par la jeune élite de l’armée pour sa corruption, Ould Boukhreiss avait longtemps, selon des sources concordantes, couvert tous les mouvements et activités du Polisario, y compris le trafic d’armes et la contrebande des vivres et des cigarettes. Lorsque il a été déboulonné, le 27 décembre 2001, moins des deux mois après les attentats du 11 septembre et la visite historique de SM le Roi Mohammed VI à Nouakchott, la première du genre d’un souverain marocain en Mauritanie indépendante, c’était sous une triple pression: celle des hommes de troupe, du Maroc et des Américains, soucieux du rétablissement de l’ordre dans le nord de la Mauritanie, soupçonné d’être devenu un repaire de brigands et de terroristes potentiels.
Le clan du Polisario à Nouakchott est resté, toutefois, en odeur de sainteté auprès de Nouakchott, qui a nommé, il y a seulement quelques semaines,le Colonel Sidi Ould Riha -cousin du Général Boukhreiss- à la tête de la Gendarmerie nationale, un corps bien-équipé et redouté en Mauritanie. Ould Riha est le beau-fils d’un notable nordiste mauritanien dont la somptueuse résidence nouakchottoise est la destination favorite de tous les responsables du Polisario en séjour en Maritanie. Sa nomination au poste de chef d’état-major de la gendarmerie, comme, jadis, celle de Ould Boukhreiss à la tête de l’armée, irritent tous les officiers nationalistes en Mauritanie.
Ce n’est pas par hasard, que le général Ould Boukhreiss était la seconde cible des putschistes lors de la tentative de coup d’État du 8 juin dernier en Mauritanie. Les Américains semblent suivre de près cette situation. Le 12 janvier courant, ils ont dépêché à Nouakchott, plusieurs experts militaires pour «la formation et le renforcement des capacités» de l’armée mauritanienne en matière de surveillance des frontières. Une semaine plus tard, leur ambassade en Mauritanie a organisé, conjointement avec le ministère de la Défense, un séminaire sur «le rôle de l’armée dans un pays démocratique».

Alarme

Le remède n’est pas forcément là. “La solution, estime un officier mauritanien ayant requis l’anonymat, est de neutraliser, une bonne fois pour toutes, le Polisario, un mouvement armé en déliquescence dont les membres, dépourvus de ressources, sont prêts à détourner l’aide humanitaire destinée aux réfugiés de Tindouf et à vendre, au plus offrant, armes et munitions”. “Le Polisario”, ajoute-t-il, prend en otage le gouvernement mauritanien et il menace la sécurité de tous les pays de la région y compris ses hôtes algériens”. Il ne fait aucun doute, aux yeux de cet expert militaire, que des citoyens algériens ont été tués par des armes vendues par des éléments du mouvement séparatiste à la guérilla islamiste dans ce pays.
Que les voleurs de Zouérate, dont les liens avec le Polisario sont vrais, aient agi sur ordre de Mohamed Abdelaziz ou pour leur propre compte n’y change rien. Qu’ils aient pris possession de quantités énormes d’explosifs, qu’ils voulaient utiliser eux-mêmes ou revendre, les deux options restent assez alarmantes.

 

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