Libération des assassins du dirigeant socialiste Omar Benjelloun
Un mort qui a la vie dure

La libération de Ahmed Saâd et Mustapha Khazzar, impliqués dans l’assassinat de Omar Benjelloun, ravive les souvenirs d’une période qu’on ne voudrait plus revivre. Retour sur les circonstances d’un acte qui a eu lieu il y a vingt huit ans.

Noureddine Jouhari

 


• Le corps de Omar Benjelloun à côté de sa voiture.

 

Deux faits majeurs en l’espace de quelques semaines ont remis l’affaire de l’assassinat de Omar Benjelloun au goût du jour. La volonté affichée des socialistes d’en découdre avec les assassins de leur leader et la grâce accordée aux principaux impliqués.
Le fait remonte au 7 janvier. La liste des détenus graciés par S.M. le Roi, ce jour-là comporte les assassins de Omar Benjelloun. Il s’agit de Ahmed Saâd et Mustapha Khazzar, condamnés au départ à la peine capitale, commuée en 1994 en prison à perpétuité, et ce pour homicide volontaire.
Quelques semaines plus tôt, la direction de l’USFP, avait pris la décision de déposer le dossier de l’assassinat devant l’instance Equité et Réconciliation. Au même titre que l’affaire Ben Barka et celle du colis piégé dont a été victime Mohamed Elyazghi. Ce dernier n’ayant été indemnisé que pour son enlèvement et ces années d’incarcération.

Activiste

Le dossier Benjelloun remonte à 28 ans. C’était un jeudi 18 décembre 1975. Il est quinze heures passées de quelques minutes. Omar Benjelloun descend de sa voiture, une Renault 16, R16 comme on l’appellait pour faire vite.
Son domicile, sis au N°91, rue Camille Desmoulins, au boulevard Massira, à Casablanca, est à quelques pas. Rien dans sa tête ne lui laissait prévoir le pire. Lui, qui pourtant était connu pour être constamment sur ses gardes. Surtout après le rapt, dix ans auparavant, à Paris, de son compagnon, Mehdi Ben Barka. Il venait de quitter la rédaction du quotidien Al Mouharrir, dont il était le responsable de la publication.
Omar n’était pas un dirigeant quelconque de ce qui allait devenir l’USFP. Il avait d’abord été l’un des meneurs de la fronde à l’intérieur de l’Istiqlal, qui a fini par donner naissance à l’Union nationale des forces populaires, en 1959. Il était aussi l’un des militants syndicalistes les plus en vue au sein de l’UMT. Ce n’est pas par hasard que Omar Benjelloun avait condamné avec la plus grande véhémence la création de l’UGTM en 1960, considérant qu’il s’agit là d’un coup porté à l’unité de la classe ouvrière marocaine. Il a refusé obstinément la création d’un autre syndicat au début des années soixante-dix, admettant toutefois que la maison UMT était devenue suffocante. «Mais il nous fallait y rester et militer de l’intérieur», disait-il à ses frères de l’USFP, en gestation à l’époque.
Ce n’est pas non plus par hasard que les membres de la commission administrative, réunis en juillet 1972, qui ont annoncé la rupture avec l’aile syndicaliste de l’UNFP, menée par Mahjoub Benseddik et Abdellah Ibrahim, ont chargé par la suite Omar Benjelloun de rédiger le rapport qui allait constituer des années durant la base doctrinale de l’USFP, à savoir le rapport déologique.
Omar Benjelloun n’était pas un politique politicien. Il était un intellectuel doublé d’un activiste, syndicaliste de surcroît. Infatigable. Il cristallisait autant les espoirs des ouvriers que la haine des autres. Tous ceux qui ne portaient pas dans leur cœur les causes de la classe ouvrière.
Détenu plus d’une fois, condamné à la peine capitale lors du procès de Marrakech, en 1965, fondateur de la revue Palestine dans les années soixante, une manière de marier le militantisme national aux causes pan-arabes, symbolisées à l’époque par la question palestinienne, Omar était un militant pluriel. Dérangeant.
Début des années soixante-dix, il était le destinataire d’un colis piégé qu’il n’a pas ouvert. Un autre colis de même nature a explosé, le même jour, entre les mains de Mohamed Elyazghi, actuel leader de l’USFP.

Haine

C’était une période noire de l’histoire du Maroc. On venait à peine de sortir du traumatisme des deux tentatives du coup d’Etat de 1971 et 1972. On était en plein dans les arrestations des éléments de l’extrême gauche marocaine. On venait également de finir avec les rebelles du Moyen Atlas, les fameux groupes du 3 mars 1973. Une période vraiment trouble. Et l’USFP devait normalement contribuer à sa normalisation. Abderrahim Bouabid, futur premier secrétaire du parti, avait l’aura qu’il fallait et la sagesse nécessaire.
Benjelloun, lui, représentait l’action sur le terrain plus que n’importe qui d’autre. Elyazghi, réputé pour être un homme d’organisation et de gestion des dossiers, se tenait dans une discrétion attentive. Un triumvirat qui pouvait propulser rapidement l’USFP. Ce qui devait gêner certains milieux.
Le plus dangereux des trois, c’était indiscutablement Benjelloun. Il fallait le neutraliser. Fallait-il pousser le bouchon jusqu’à le liquider physiquement se demandait-on, dans le sphère des donneurs d’ordres? là est tout le dilemme, parce que qui sait si Omar était resté en vie… Juste après le congrès extraordinaire du l’USFP tenu les 11 et 12 décembre 1975, congrès pour la réussite duquel Omar Benjelloun avait joué un rôle crucial, celui-ci a été tué, ce jeudi 18 décembre 1975, devant chez lui.
A peine descendu de sa voiture, il reçoit un coup de machette sur la tête. Il s’écroule. Et subit la loi de ses assassins: coups de poignard à la poitrine et au dos. Il devait succomber dans une mare de sang. Les criminels, eux, tentent de prendre la fuite. Ils étaient trois. L’un d’eux a été appréhendé sur le champ. Il s’agit de Saâd Ahmed Ben Driss, cordonnier de son état. Son complice, Mustapha Khazzar, sera arrêté peu après, tout autant Noamani. C’est un certain Saïd Mustapha, inspecteur de police au 2ème Arrondissement de la sûreté de Casablanca, qui s’est rendu sur le lieu du crime, en compagnie de son adjoint Gharjaoui. Un cordon de sécurité avait été établi par la police judiciaire autour de l'endroit du meurtre, d'autres éléments de la PJ maîtrisaient le coupable qui a été arrêté après avoir tenté en vain de s'enfuir.
Il s'agit de Saâd Ahmed Ben Driss, qui serait né en 1954 à Oulad Saïd, dans le village Al Haouza Kasbat Chorfi. Ce dernier, aidé de deux complices, un tailleur et un chômeur, a reconnu avoir été l'auteur de l'assassinat. Son compagnon, le donneur d’ordre direct de cette opération de gangsters, est Abdelaziz Noamani.
Le discours haineux distillé par Noamani se basait sur des termes simples: Benjelloun mène une frange d’athées qu’il faut exterminer au nom d’Allah. Le maître à penser de ce petit groupe n’est autre qu’Abdelkrim Moutii qui sévira plus d’une décennie durant au nom de la Chabiba Islamiya (jeunesse islamique).

Flou

Capturé, puis relâché dans des circonstances douteuses, Noamani passera les premiers mois de son semblant de cachette dans la villa d’un dirigeant islamiste. Il passera par la suite de beaux jours dans la région de Sidi Bennour, avant de quitter le territoire. Encore une fois, dans des circonstances pas trop claires.
Abdelkrim Moutii, le patron de la Chabiba islamiya, prendra très rapidement la fuite. Sous le coup de plusieurs chefs d’accusation, ce n’est pas l’affaire Benjelloun qui alourdira davantage son dossier judiciaire. On parle même avec insistance de son probable retour au pays.
Aujourd’hui, avec la libération des deux assassins de Benjelloun, les regards sont braqués sur la direction du parti. Quelle attitude prendra-t-elle ? L’attente n’a pas duré, puisque le 7 janvier dans la soirée, Driss Lachgar, l’un des dirigeants les plus en vue de l’USFP a levé toute équivoque : «Nous avons toujours considéré que les deux condamnés étaient de simples exécutants. On demande que les véritables commanditaires du crime soient enfin jugés.» Le Dossier n’est toujours pas clos.


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