Entretien avec Hassan Rachidi, journaliste à Al Jazeera
“L’idée de retour me hante”

Propos recueillis par
Abdallah Ben Ali

 

• Hassan Rachidi.

 

• Maroc Hebdo International: Comment expliquez-vous «la fuite» des journalistes marocains à l’étranger?
- Hassan Rachidi: Je signale d’abord que cette «fuite» a commencé très tôt dans les années 1980. Le premier de nos confrères à avoir émigré était, en effet, Najib Bencherif, qui avait alors pu intégrer le service francophone de la BBC à Londres. Mohamed Dhu Rachad lui emboîta le pas. Il rejoint, peu de temps après, la Voix de l’Amérique à Washington. Au début des années 1990, j’ai quitté, à mon tour, le Maroc pour intégrer la radio internationale de Hilversum , aux Pays-Bas.
Il est vrai qu’avec l’émergence des chaînes satellitaires arabes, des vagues entières de journalistes marocains ont pris la direction des pays du Golfe, notamment. Cette émigration est un phénomène qui n’a rien d’alarmant. Au contraire, il pourrait, un jour, avoir des retombées bénéfiques pour le paysage médiatique au Royaume: quand le capital privé marocain choisira de se redéployer dans le secteur audio-visuel libéralisé, il aura, en tout cas, à sa disposition des compétences nationales capables de tenir la dragée haute à tous les concurrents éventuels du Maroc dans ce domaine. Ce serait d’ailleurs un véritable gâchis pour notre pays de ne pas pouvoir mettre à contribution l’expérience, le savoir-faire et le talent de ces journalistes -dont le nombre dépasse aujourd’hui 70 professionnels - dispersés entre l’Amérique, l’Europe et le Golfe arabe.
• MHI: Vous croyez, donc, que le journaliste marocain est très compétitif ?
- Hassan Rachidi: la plupart des journalistes marocains ayant émigré ont fait preuve, dans un temps record, d’un grand mérite et d’un professionnalisme à toute épreuve au sein des chaînes de télévision arabes et internationales. J’impute ce constat à un certain nombre de raisons: la capacité du Marocain en général à s’adapter avec tous les milieux et toutes les mentalités; la maîtrise de plusieurs langues. Contrairement aux Levantins, initiés seulement à l’arabe et à l’anglais, les journalistes marocains sont souvent polyglottes. A cela s’ajoute le fait que le journaliste marocain, comme tout spectateur dans le pays, est nourri d’une riche et plurielle culture télévisuelle, acquise notamment grâce au suivi quotidien des télévisions françaises et espagnoles. Tous ces facteurs concourent aux bonnes performances des journalistes marocains.
• MHI : Qu’en est-il de la rivalité Maghrébins - Levantins dans les chaînes arabes?
- Hassan Rachidi : Cette «animosité» n’est plus vraiment de mise. Le préjugé sur le Maghrébin à l’arabe approximatif a vécu. Après plus de 7 ans de mise à l’épreuve quotidienne, les patrons de ces chaînes sont convaincus du contraire. Ils apprécient également la culture générale très vaste du Maghrébin, sa familiarité avec les grands dossiers de l’actualité internationale, sa connaissance de plusieurs langues étrangères et son comportement civilisé. Les journalistes maghrébins ont peut-être parfois tort d’être trop effacés et modestes. Ils «se vendent» très mal. Les privilèges vont souvent à ceux qui lèchent les bottes et s’auto-cirent. Notre éducation, fière et digne, nous interdit de tels comportements.
• MHI : Pensez-vous retourner au Maroc?
- Hassan Rachidi : Depuis ma tendre jeunesse, j’ai toujours rêvé d’émigrer. J’étais habitué à scruter l’horizon à partir de «Sour Al maâgazine», à Tanger, au bord de la Méditerranée. Je jaugeais la distance qui me séparait de l’autre bord. J’avais un désir ardent d’aller de l’avant.. vers l’Europe et.. vers l’universalité. Je n’ai pas quitté le Maroc à la recherche du pognon. Mon dernier salaire dans mon pays était de l’ordre de 11 mille DH alors que j’étais à peine âgé de 25 ans. J’ai émigré pour me réaliser, promouvoir mon talent et enrichir mon expérience. Je ne le regrette point. Cela m’a permis d’acquérir tant des choses inaccessibles dans nos salles de cours. Ceci dit, j’avoue que l’idée de retour au Maroc me hante de plus en plus. Mon souhait est de regagner, un jour, mon pays et de participer avec d’autres à la mise à niveau de notre secteur médiatique et de mettre ma modeste expérience à la disposition de mon pays et de ses entreprises médiatiques.
• MHI : Un dernier mot ?
- Hassan Rachidi : J’implore nos responsables de s’atteler à la promotion du secteur audio-visuel dans le pays; de construire une cité médiatique, de libéraliser le secteur; de le promouvoir sur le plan régional et d’encourager les investisseurs privés à y opérer. Il serait également très utile de rouvrir la filière de l’ingénierie électronique à l’Institut de la poste et des télécommunications à Rabat. La fermeture de cette filière nous priverait, à l’avenir, d’ingénieurs et techniciens compétents dans le domaine de la télévision. Il faut également encourager les agences de photos internationales à ouvrir des représentations au Maroc, en leur accordant toutes les facilités. Leur absence porte un grand préjudice au pays. Je pense enfin que la création d’un club de la presse internationale dans notre pays, qui serait un passage obligé de grands hôtes du Royaume, sera un signe patent du mûrissement du métier de journaliste au Maroc.


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