Les écrivains maudits au Maroc ou le génie créateur méconnu
La misère de l’écriture

Dans un pays où 48% de la population sont analphabètes, il faut une énorme dose de courage pour opter pour l’écriture comme vocation. Quand, en plus, la vie ne leur a réservé que privations et frustrations dès la plus tendre enfance. Les écrivains deviennent «maudits». Mohamed Choukri en était le parfait prototype.

Loubna Bernichi

 

• Mohamed Choukri.

 

Choukri, Zaf-Zaf. Deux vétérans de la littérature marocaine arabophones. Leurs oeuvres, en grande partie autobiographiques, sont marquées par la violence, la souffrance et le manque. À l’image de leurs écrits, leurs vies sont pleines d’amertume et de fureur.
Le premier, auteur du «Pain nu», récemment décédé en novembre 2003 à l’hôpital militaire de Rabat suite à un cancer, a eu une existence tragique. «Enfant de la rue», Il a connu l’alcool, la drogue, l’exploitation sexuelle; autant de perversions qui ont marqué à tout jamais sa personnalité. Le deuxième, nouvelliste et auteur de «La Femme et la rose», «L’œuf du coq», est mort à Casablanca d’un cancer de gorge. Ses ouvrages décrivant sans complaisance une réalité vécue, souvent un monde de marginaux. L’un et l’autre ont vu leurs livres traduits dans différentes langues et ont eu un succès mondial. Malgré leurs ascensions internationales, au Maroc, ils sont restés des inconnus pour le grand public. Les ventes de leurs ouvrages n’ont pas décollé et leurs vies respectives n’ont pas changé pour autant.

Damné

Mohamed Choukri a habité dans un modeste appartement à Tanger entre les livres et les cages d’oiseaux, et Mohamed Zaf zaf a laissé comme héritage des arriérés de loyers. Deux personnages solitaires, deux vies dramatiques et deux écrivains maudits. Malheureusement, ces deux grands noms des lettres ne font pas l’exception. Plusieurs écrivains comme Mohamed Kheireddine, Idriss Khoury, pour ne citer que ceux-là, sont des damnés et ont connu, ou connaissent toujours, une existence miséreuse.
Les quelques auteurs nationaux qui mènent un train de vie décent exercent en parallèle une autre profession. Comme c’est le cas de Abdelhak Serhane, auteur de «L’Amour circoncis» et «Le Massacre de la Tribu» . Ecrivain et professeur de l'enseignement supérieur à l'Université Ibn Tofaïl à Kénitra dans la faculté des Lettres et des Sciences Sociales, il est l’un des écrivains marocains de langue française les plus en vue de sa génération. Il a également dirigé la plus importante maison d’édition francophone au Maroc, Eddif.
Une autre catégorie se dégage du Lot. Ceux-là sont les écrivains qui ont choisi de s’installer à l’étranger. Tahar Benjelloun en est un exemple des plus illustres. Ses livres réalisent les meilleures ventes et il a un lectorat étendu. Et, pour cela, il a toujours un éditeur pour ses écrits. Mieux encore, l’œuvre de ce romancier marocain d’expression française a été primée par le plus prestigieux prix littéraires en France. Il a été sacré prix Goncourt en 1987.
Mis à part quelques exceptions, l’écriture au Maroc n’a jamais nourri son homme. Cette situation de précarité n’est pas l’apanage des seuls écrivains maudits. En général, elle touche la plupart des hommes de la plume.

Accusé

Dans un pays où les individus lisent peu, ce n’est nullement surprenant. D’ailleurs, comment voulez-vous que le taux de lecteurs soit élevé alors que plus que la moitié de la population est analphabète? Après 47 ans d’indépendance, le taux d’analphabétisme n’a que faiblement régressé. Alors qu’en 1960 on comptait 87% d’analphabètes, en 2002, ils représentent pas moins de 48%.
Là encore, la question qui se pose: Est-ce -que l’autre moitié, c’est-à-dire les scolarisés, lisent? Ont-ils la culture de la lecture? Dans les places publiques, les cafés, les bureaux, les bus, rares sont les personnes qu’on rencontre avec un livre à la main, contrairement aux pays européens.
En France, par exemple, dans ces mêmes lieux, la pratique de la lecture est très répandue. Alors que c’est un pays mal classé en Europe au niveau de la vente des livres. Il vient après l’Angleterre et l’Allemagne.
Comment expliquer que l’habitude de lire est quasi-inexistante au Maroc? L’école est la première accusée. Elle est souvent pointée du doigt, puisqu’il est clairement établi aujourd’hui qu’un enfant qui n’a pas été initié à la lecture à l’école a de maigres chances de se retrouver dans la peau d’un lecteur assidu à l’âge adulte. Malencontreusement, même pour les élèves initiés à la lecture, dès qu’ils ne sont plus motivés par la peur du maître, ils arrêtent toute lecture. Il est vrai que Abdellah Sâaf, ex-ministre l’Education nationale, avait intégré des romans et des essais classiques dans le programme scolaire des classes secondaires. Mais cette réforme n’est pas suffisante pour réconcilier la jeunesse marocaine avec les livres.
Le problème se présente autrement. Les bibliothèques scolaires sont en disparition et même celles qui existent ne contiennent pas assez d’ouvrages. Aussi, les instituts culturels et les bibliothèques municipales sont concentrés au centre-ville. Tandis qu’aux quartiers périphériques, elles sont un phénomène exceptionnel.

Lectorat

On peut également incriminer le prix élevé des livres par rapport au pouvoir d’achat. Un nouveau roman qui vient d’être lancé sur le marché coûte entre 100 et 200 dirhams avant de paraître en édition de poche. À ce moment, les prix varient entre 50 et 70 dirhams. Toutefois, le coût du livre demeure inaccessible pour un étudiant. Dans ce contexte, un responsable d’une grande librairie casablancaise affirme que la motivation de l’achat des livres est «freinée à la caisse».
Aussi, le développement des moyens technologiques, la démocratisation de l’Internet avec la floraison des Cyber-cafés n’arrangent pas les choses. Ils offrent un moyen plus facile et moins cher pour accéder à l’information. Deux heures de connexion coûtent 15 dirhams et le prix d’un abonnement mensuel est de 150 dirhams avec une connexion quotidienne de deux heures. «Pourquoi acheter un livre au même prix alors qu’il ne servira qu’une fois? je préfère naviguer sur le net.», déclare Mounir, lycéen.
Il est aussi important de dire que les médias marocains ne jouent aucun rôle pour sensibiliser les jeunes à la lecture. Aucune émission télévisée n’est programmée pour présenter les nouveaux ouvrages publiés. Et encore, quand une diffusion est prévue, elle est ennuyante à mort. Au bout de six mois d’existence, elle est supprimée parce qu’elle ne réalise pas un pourcentage d’audimat respectable qui permette sa pérennité.
Face à un marché du livre agonisant et un taux de lectorat faible, le ministère de la Culture a alloué une enveloppe de 20 millions de dirhams à la promotion de la lecture. Dix-sept millions pour les espaces de la lecture, alors que les trois millions restants devraient être consacrés au soutien aux éditeurs. Par la même occasion, la Foire internationale du livre, dont la prochaine édition est prévue du 13 au 22 février 2004, sera désormais un rendez-vous annuel.
Par ce programme, Mohamed Achaâri ambitionne atteindre les dix millions de lecteurs d'ici 2010. En attendant, Choukri, Zaf Zaf et compères doivent attendre la mort pour voir leur mérite reconnu comme il se doit, et leurs ouvrages réaliser les niveaux de vente appropriés.


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