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Choukri,
Zaf-Zaf. Deux vétérans de la littérature marocaine
arabophones. Leurs oeuvres, en grande partie autobiographiques, sont marquées
par la violence, la souffrance et le manque. À limage de
leurs écrits, leurs vies sont pleines damertume et de fureur.
Le premier, auteur du «Pain nu», récemment décédé
en novembre 2003 à lhôpital militaire de Rabat suite
à un cancer, a eu une existence tragique. «Enfant de la rue»,
Il a connu lalcool, la drogue, lexploitation sexuelle; autant
de perversions qui ont marqué à tout jamais sa personnalité.
Le deuxième, nouvelliste et auteur de «La Femme et la rose»,
«Luf du coq», est mort à Casablanca dun
cancer de gorge. Ses ouvrages décrivant sans complaisance une réalité
vécue, souvent un monde de marginaux. Lun et lautre
ont vu leurs livres traduits dans différentes langues et ont eu
un succès mondial. Malgré leurs ascensions internationales,
au Maroc, ils sont restés des inconnus pour le grand public. Les
ventes de leurs ouvrages nont pas décollé et leurs
vies respectives nont pas changé pour autant.
Damné
Mohamed
Choukri a habité dans un modeste appartement à Tanger entre
les livres et les cages doiseaux, et Mohamed Zaf zaf a laissé
comme héritage des arriérés de loyers. Deux personnages
solitaires, deux vies dramatiques et deux écrivains maudits. Malheureusement,
ces deux grands noms des lettres ne font pas lexception. Plusieurs
écrivains comme Mohamed Kheireddine, Idriss Khoury, pour ne citer
que ceux-là, sont des damnés et ont connu, ou connaissent
toujours, une existence miséreuse.
Les quelques auteurs nationaux qui mènent un train de vie décent
exercent en parallèle une autre profession. Comme cest le
cas de Abdelhak Serhane, auteur de «LAmour circoncis»
et «Le Massacre de la Tribu» . Ecrivain et professeur de l'enseignement
supérieur à l'Université Ibn Tofaïl à
Kénitra dans la faculté des Lettres et des Sciences Sociales,
il est lun des écrivains marocains de langue française
les plus en vue de sa génération. Il a également
dirigé la plus importante maison dédition francophone
au Maroc, Eddif.
Une autre catégorie se dégage du Lot. Ceux-là sont
les écrivains qui ont choisi de sinstaller à létranger.
Tahar Benjelloun en est un exemple des plus illustres. Ses livres réalisent
les meilleures ventes et il a un lectorat étendu. Et, pour cela,
il a toujours un éditeur pour ses écrits. Mieux encore,
luvre de ce romancier marocain dexpression française
a été primée par le plus prestigieux prix littéraires
en France. Il a été sacré prix Goncourt en 1987.
Mis à part quelques exceptions, lécriture au Maroc
na jamais nourri son homme. Cette situation de précarité
nest pas lapanage des seuls écrivains maudits. En général,
elle touche la plupart des hommes de la plume.
Accusé
Dans un
pays où les individus lisent peu, ce nest nullement surprenant.
Dailleurs, comment voulez-vous que le taux de lecteurs soit élevé
alors que plus que la moitié de la population est analphabète?
Après 47 ans dindépendance, le taux danalphabétisme
na que faiblement régressé. Alors quen 1960
on comptait 87% danalphabètes, en 2002, ils représentent
pas moins de 48%.
Là encore, la question qui se pose: Est-ce -que lautre moitié,
cest-à-dire les scolarisés, lisent? Ont-ils la culture
de la lecture? Dans les places publiques, les cafés, les bureaux,
les bus, rares sont les personnes quon rencontre avec un livre à
la main, contrairement aux pays européens.
En France, par exemple, dans ces mêmes lieux, la pratique de la
lecture est très répandue. Alors que cest un pays
mal classé en Europe au niveau de la vente des livres. Il vient
après lAngleterre et lAllemagne.
Comment expliquer que lhabitude de lire est quasi-inexistante au
Maroc? Lécole est la première accusée. Elle
est souvent pointée du doigt, puisquil est clairement établi
aujourdhui quun enfant qui na pas été
initié à la lecture à lécole a de maigres
chances de se retrouver dans la peau dun lecteur assidu à
lâge adulte. Malencontreusement, même pour les élèves
initiés à la lecture, dès quils ne sont plus
motivés par la peur du maître, ils arrêtent toute lecture.
Il est vrai que Abdellah Sâaf, ex-ministre lEducation nationale,
avait intégré des romans et des essais classiques dans le
programme scolaire des classes secondaires. Mais cette réforme
nest pas suffisante pour réconcilier la jeunesse marocaine
avec les livres.
Le problème se présente autrement. Les bibliothèques
scolaires sont en disparition et même celles qui existent ne contiennent
pas assez douvrages. Aussi, les instituts culturels et les bibliothèques
municipales sont concentrés au centre-ville. Tandis quaux
quartiers périphériques, elles sont un phénomène
exceptionnel.
Lectorat
On peut
également incriminer le prix élevé des livres par
rapport au pouvoir dachat. Un nouveau roman qui vient dêtre
lancé sur le marché coûte entre 100 et 200 dirhams
avant de paraître en édition de poche. À ce moment,
les prix varient entre 50 et 70 dirhams. Toutefois, le coût du livre
demeure inaccessible pour un étudiant. Dans ce contexte, un responsable
dune grande librairie casablancaise affirme que la motivation de
lachat des livres est «freinée à la caisse».
Aussi, le développement des moyens technologiques, la démocratisation
de lInternet avec la floraison des Cyber-cafés narrangent
pas les choses. Ils offrent un moyen plus facile et moins cher pour accéder
à linformation. Deux heures de connexion coûtent 15
dirhams et le prix dun abonnement mensuel est de 150 dirhams avec
une connexion quotidienne de deux heures. «Pourquoi acheter un livre
au même prix alors quil ne servira quune fois? je préfère
naviguer sur le net.», déclare Mounir, lycéen.
Il est aussi important de dire que les médias marocains ne jouent
aucun rôle pour sensibiliser les jeunes à la lecture. Aucune
émission télévisée nest programmée
pour présenter les nouveaux ouvrages publiés. Et encore,
quand une diffusion est prévue, elle est ennuyante à mort.
Au bout de six mois dexistence, elle est supprimée parce
quelle ne réalise pas un pourcentage daudimat respectable
qui permette sa pérennité.
Face à un marché du livre agonisant et un taux de lectorat
faible, le ministère de la Culture a alloué une enveloppe
de 20 millions de dirhams à la promotion de la lecture. Dix-sept
millions pour les espaces de la lecture, alors que les trois millions
restants devraient être consacrés au soutien aux éditeurs.
Par la même occasion, la Foire internationale du livre, dont la
prochaine édition est prévue du 13 au 22 février
2004, sera désormais un rendez-vous annuel.
Par ce programme, Mohamed Achaâri ambitionne atteindre les dix millions
de lecteurs d'ici 2010. En attendant, Choukri, Zaf Zaf et compères
doivent attendre la mort pour voir leur mérite reconnu comme il
se doit, et leurs ouvrages réaliser les niveaux de vente appropriés.
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