Un an après sa nomination, Driss Jettou rencontre la presse et fait le bilan
Jettou a mal à sa majorité

Certains problèmes se sont aggravés et compliqués par “manque de courage politique". Driss Jettou se propose, lui, de prendre des risques calculés à l'aune des urgences réelles et non sur l'échelle des pertes et profits politico-partisans.

Abdellatif Mansour

 

• Driss Jettou, Premier ministre.

 

Comment se porte Driss Jettou après la dernière grande procession électorale? Plutôt bien. L'assurance du propos est la même, mais par rapport à sa première rencontre avec les journalistes, l'homme est plus détendu et plus confiant. C'est comme s'il avait reçu confirmation dans ses fonctions, par un effet-retour des contrariétés électorales de l’univers partisan dont il ne fait pas partie. On dirait même que la débandade de sa coalition gouvernementale et la dépréciation des partis politiques, lui réussissent, lui le Premier ministre sans étiquette. Il n'en fait pas état, bien au contraire. Il s'en défend autant que faire ce peut. Car dans le spectacle fourni par la récente consultation; depuis le faible taux de participation, jusqu'aux arrangements déroutants entre partis; il n'y a pas de quoi se glorifier. Et pourtant.
Driss Jettou se fait défenseur de sa majorité, qui a remporté, dit-il, 70% d'élus et 70% de présidences communales. Un pourcentage fait de bouts de chandelles épars, grappillés aux quatre coins du pays, hors des grandes agglomérations urbaines. Du coup, les 70% deviennent la feuille de vigne dérisoire sur une classe politique mise à nue. Driss Jettou le sait.

Repli

Aussi tente-t-il un rattrapage de fortune en appelant les partis politiques à se remettre en question et à se restructurer pour regagner la confiance des populations qu'ils sont censés encadrer. Et puis, estimant qu'il s'était un peu trop avancé sur un champ partisan qui n'est pas le sien, il opère un repli stratégique et reprend sa plaidoirie en faveur de la mosaïque de partis qui forment son gouvernement. “Je n'ai pas de problème de coordination ou d'orientation avec mes ministres et les formations qu'ils représentent", assure-t-il. Les journalistes, sceptiques par obligation professionnelle, ont de “légers" doutes sur une profession de foi très politique. Ils s'empressent d'en faire part à un Jettou conciliateur mais peu convaincant.

• Adil Douiri.


Cette majorité n'a-t-elle pas vécu? Ne pensez-vous pas qu'il faille tirer la leçon des dernières élections locales pour rechercher une autre configuration exécutive un peu moins composite, et donner une impulsion nouvelle à l'action du gouvernement? Devrions-nous faire comme si de rien n'était et garder une pseudo-coalition qui fuit de tous les côtés?
La calvitie de Driss Jettou s'illumine, ses clignotants avertisseurs virent au rouge. “Vous savez très bien dans quelles conditions ce gouvernement a été formé. Il a été commandé par un souci d'équilibre entre les grandes familles politiques qui composent la majorité parlementaire. Ceci dit, conclut-il, on peut former toutes les majorités que l'on veut".
On retiendra cette conclusion, pas seulement pour sa logique propre, mais aussi pour sa pertinence du moment. Sans faire d'extrapolation excessive, on peut en déduire que Driss Jettou ne dirait pas non à la possibilité d'une autre majorité à partir d'une actualisation des fameux équilibres politiques; équilibre également chers à Fathallah Oualalou, pour son budget.

Flou

C'est plutôt inattendu de la part d'un techno appelé à la rescousse pour cause de déficit politique, précisément. Driss Jettou serait-il devenu Premier ministre plein de galons, dimension politique comprise? Il faut le croire. En tout cas, il en prend le risque. Et c'est tout à son avantage.

• Karim Ghellab.


En fait, lorsqu'il parle de prolifération de partis (26 au dernier recensement) et d'éclatement de l'échiquier. Driss Jettou pense recomposition du paysage politique nationale; il reprend à son compte, sans le verbaliser distinctement, la fameuse bipolarité, avec moins de partis, plus de clarté et de lisibilité dans les discours et surtout plus de présence sur le terrain. On aurait moins de faux socialistes et plus de vrais libéraux.
Pour le moment, c'est la confusion organisée qui prédomine, un flou artistique où les politiques se retrouvent, mais pas les électeurs. C'est en gros le sentiment partagé par la quinzaine de journalistes présents à cette rencontre. Et que, ni Driss Jettou, ni même Nabil Benabdellah, ministre de la Communication, ne semblaient contredire.
Puisqu'on parle d'un gouvernement anti-daté, restons-y. On ne lâche pas un si bon filon. Les questions deviennent plus explicites. Pourquoi trente-neuf ministres, lorsque seule une dizaine semblent fonctionner à plein régime et à plein temps? On va jusqu'à citer des noms que je ne dévoilerais pas, pour ménager la susceptibilité d'un certain lectorat. Mi-gêné, mi-satisfait que le sujet soit évoqué, Driss Jettou se retranche derrière un sourire entendu. Et une réponse pirouette. “L'efficacité d'un gouvernement ne se mesure pas au nombre de ses ministres dit-il. Et puis, il y a des départements qui se prêtent plus que d'autres au travail en externe et donc à la médiatisation". Driss Jettou ne pouvait pas dire plus, mais à l'observer dans sa langue de bois, pour la circonstance, il en a dit assez. En fait il a résolu le problème autrement et concrètement.

Bande

Dans ce grand rassemblent de notabilités ministérielles qui constitue son gouvernement, Driss Jettou a ses propres ministres qui lui servent de cabinet restreint. Ce sont les Hjira, Gellab, Douiri, El Gahs, Yasmina Badou et autres Moussadak. Une “bande" de quadras qui lui emboîtent le pas dans sa frénésie de négociation et son activisme de terrain, pratiquement quotidiens. C'est ce qui permet, plus que les prises de positions verbales, à Driss Jettou de se démarquer de la politique pour être dans son élément, à savoir les dossiers, les contacts et l'action économique et sociale. L'essentiel de l'exposé du Premier ministre lors de cette rencontre avec la presse a porté sur cet aspect, précisément, alors que les questions des journalistes étaient plutôt politiques.
Driss Jettou a fait le recensement de ses domaines d'intervention, nombreux, complexes, souvent délaissés par les gouvernements précédents ou, dans le meilleur des cas, victimes de manque de suivi. Le décompte est fastidieux et l'état des lieux frise la catastrophe. Il a fallu à M. Jettou plus d'une heure pour faire le tour du propriétaire. Il était objectivement difficile de faire plus court.
Après l'onde de choc du 16 mai 2003, ce sont évidemment les bidonvilles qui occupent la priorité parmi la chaîne des préoccupations officielles. Autant les besoins sont énormes, autant la tâche est immense. L'effort porte sur les deux extrémités du processus; l'offre, par la mise à disposition de terrains viabilisés et à bas prix; et la demande, par un crédit à 100% et à faible taux d'intérêt. Le rythme actuel est en moyenne de 100.000 logements par an, mais le compte n'est toujours pas bon.
Il s'agit à la fois de résorber l'existant et d'enrayer la progression quasi-géométrique des baraques. Plus qu'une course éperdue, une gageure. Surprise; on a découvert que des bidonvillois avaient de quoi construire leurs propres logements lorsqu'on leur donnait du terrain. Les voies de l'informel sont impénétrables.

Dossiers

Après la plaie des bidonvilles, Driss Jettou évoque, pèle-mêle, des dossiers dont la gravité n'a d'égale que l'urgence de leur traitement. Le textile, avec ses 200.000 emplois et ses 36% de parts d'exportation, risque de sombrer “corps et biens" avec l'ouverture prochaine du marché à la concurrence, particulièrement celle des pays d'Asie.
Les caisses de retraite, publiques (CMR) et privées (CIMR) qui risquent d'être en cessation de paiement dans trois ans. Pour ne pas connaître le même problème en … 2030, les retraites en France constituent, aujourd'hui, une priorité gouvernementale et un sujet d'inquiétude nationale. C'est pourquoi les Français sont déjà dans la rue.
Les salaires, tout en restant “modestes" (c'est un euphémisme), malgré l'effort du gouvernement, mobilisent plus de la moitié du budget de l'État. La fonction publique est pléthorique, improductive et mal déployée. À titre d'exemple, les collectivités locales emploient 140.000 personnes dont 27.000 à Casablanca. Un “monsieur redéploiement" vient d'être nommé pour y remettre de l'ordre.
Le transport urbain, celui de Casablanca en particulier, est en phase finale de délabrement. La santé publique est dans un état de décomposition avancée. La BNDE a été péniblement euthanasiée.
La SOGETA et la SODEA, après une rapine organisée de plus de quarante ans et ses 3.500 employés “libérés", on été difficilement récupérées par l'État. Après la cession à des groupes étrangers, elles pourraient participer à la mise à niveau de l'agriculture.
La RAM et l'ONCF sont en cours de privatisation. L'enseignement privé qui devait, d'après la charte de la COSEF (commission spéciale de l’Éducation et de la formation) encadrer 20% des scolarisés, n'en est qu'à 4 ou 5%.
Lorsqu'on écoute Driss Jettou débiter un listing non exhaustif des problèmes structurels du pays, une question vient à l'esprit: Si tout cela reste à faire, qu'avons-nous fait durant toutes ces décennies? On est même pris d'un sentiment désagréable qui peut être décliné ainsi: à chaque nouvelle primature, on a l'impression que le Maroc repart à zéro. Rappelez-vous la déclaration de politique générale de Abderrahmane Youssoufi en 1998; un “état de la nation" quasiment identique à celui de Driss Jettou, aujourd'hui. Faut-il se résigner à admettre que le surplace est notre stratégie; et le verbe notre sport favori?

Méthode

Sans jeter la pierre, explicitement, à ses prédécesseurs, Driss Jettou, dit, tout de même, que certains problèmes se sont aggravés et compliqués par “manque de courage politique". On a traité des dossiers urgents aux moindres frais politiques, lorsqu'on ne les a pas laissés pourrir dans les tiroirs.
Driss Jettou se propose, lui, de prendre des risques calculés à l'aune des urgences réelles et non sur l'échelle des pertes et profits politico-partisans. Sa méthode, qu'il veut en rupture avec le passé proche et lointain, tient en deux points. Un. Lorsqu'on ouvre un dossier, on le traite jusqu'au bout. Deux. Agir sur le facteur-temps, en accélérant la cadence d'étude, d'élaboration et d'exécution des projets.
Driss Jettou dit, à qui veut l'entendre, qu'il n'a d'autre ambition que de faire au mieux le travail pour lequel il a été désigné. “Je ne suis pas un carriériste. J'essaie de faire honnêtement mon travail en tirant le maximum de mon équipe. Notre pays a besoin de plusieurs années de travail". Pour que ce ton de détermination ne soit pas un jour celui d'un homme désabusé, il y a tout intérêt à croire en lui.


Dopage

Dans les projets en cours de réalisation évoqués par Driss Jettou, la candidature du Maroc pour l'organisation de la Coupe du Monde de football en 2010 constitue un levier et une motivation de plus. Cette échéance ne se veut pas uniquement une manifestation sportive aux dimensions mondiales, mais aussi et surtout une opportunité de développement, chaque fois que la FIFA opte pour un pays à économie émergente. En somme, vingt et un jour de fête footbalistique, pour un sérieux coup de pouce au décollage économique.
C'est dans cette optique que ce challenge a été intégré dans les milieux officiels marocains et expliqué aux inspecteurs de la FIFA qui étaient en visite au Maroc, du 7 au 14 octobre 2003. Il reste à faire le même effort auprès de l'opinion publique nationale. Ce qui n'est pas encore tout à fait le cas, malgré l'actuelle campagne médiatique de sensibilisation.
Toujours est-il que Driss Jettou met en évidence la coïncidence entre son programme de gouvernement et les impératifs de “2010", tel que le cahier de charge marocain les a présentés à Zurich le 31 septembre 2003.
Deux domaines ont été mis en exergue par le Premier ministre: Les voies de communication et le tissu hôtelier. Pour ces deux registres, la consigne est la même: passer à la vitesse supérieure, pour une livraison dans les délais.
Le programme autoroutier se fera sur la base de cent kilomètre par an, au lieu de quarante-cinq comme prévu antérieurement. L'avancement des travaux des tronçons Settat-Marrakech et Casa-El Jadida se fait en même temps à un rythme soutenu. Le réseau routier se verra, lui aussi, imprimer le même rythme, à raison de mille cinq cents kilomètre par an.
Au niveau de l'infrastructure touristique, quatre grandes stations sont sorties des planches de conception. Deux ont déjà été adjugés, Saâdia pour la société Fadésa et Essaouira-Mogador pour le groupe Accord à travers ses succursales Belges et Hollandaises. Ceux d'El Jadida-Mazagan et Larache-Louxor sont sur le point d'être finalisés.
Le projet Tanger-Med, l'un des plus grand chantiers que le Maroc ait connus ces dernières années, participe de cette même mobilisation des ressources régionales. Il sera achevé en 2006. Il s'agit, dit Driss Jettou, d'un amarrage physique du Maroc à l'Europe. La logique géographique et une certaine aura historique en cours de réhabilitation, voudraient que cet amarrage passe par Tanger, la porte nord du pays.
Pour ce qui est de l'équipement strictement sportif, trois grands complexes sont prévus, dont deux en construction. L'enveloppe budgétaire est substantielle. À titre indicatif, rien que pour les gros œuvres, l'adjucation s'est faite à partir de deux cents quatre vingt millions de dirhams, l’unité.
À écouter Driss Jettou, on s'efforce de se convaincre que le Maroc bouge plus qu'il n'y paraît. Le cap “2010" sur fond de foot fait fonction de dopant.

A. Mansour

 

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