Les extravagances de Hicham Mandari dans un journal algérien
Qui se cache derrière Hicham Mandari ?

Un escroc de petite envergure et de grande gueule, qu'Alger a voulu fourguer à son opinion publique sous les traits grossiers d'un “révolutionnaire” marocain en exil. Comme tous les travestissements, celui-ci est ridicule.

Abdellatif Mansour

 

• Hicham Mandari.

 

La junte militaire algérienne a enfin trouvé l'homme, un Marocain de naissance, qui va reformater le Maroc comme elle a rêvé de le faire depuis quarante ans. Le futur homme fort du pays, l'oiseau rare si désespérément recherché, celui qui se propose de reconfigurer le Maroc selon les desiderata et les fantasmes des généraux d'Alger, s'appelle Hicham Mandari. C'est ce que nous révèle Al Khabar, un quotidien algérois aussi indépendant qu'un bulletin de caserne. La caserne de Ben Talha, de préférence, là où des centaines d'Algériens se sont fait massacrer, un soir comme les autres, sous les fenêtres de soldats endormis.

Affabulation

Hicham Mandari, vous connaissez, bien sûr. C'est ce petit malfrat qui, comme la grenouille de la Fontaine, a voulu se faire aussi gros qu'un bœuf.
Faute de pouvoir exploser sur le pays, comme il croyait pouvoir Le faire, il a implosé, à l'étranger, donnant ainsi du travail à la police de France et de Navarre, après celles de Bahreïn et d'Amérique. Convaincu d'implication dans un réseau de fausse monnaie, dont il est le pion mobile, Mandari est toujours sous le coup d'un mandat d'Interpol.
C'est cet escroc de petite envergure et de grande gueule, qu'Alger a voulu fourguer à son opinion publique sous les traits grossiers d'un révolutionnaire marocain en exil. Comme tous les travestissements, celui-ci est ridicule. De plus, avec une récupération aussi risible que tardive, les services algériens, agissant au nom de leur État résiduel, font du réchauffé. La schizophrénie de Mandari ne date pas du numéro du 17 juillet 2003 d'Al Khabar. Elle remonte à plus loin. Précisément, au 6 juin 1999, lorsque, harcelé et traqué par les agents des Émirats du Golfe et du FBI, il choisit la fuite en avant pour faire diversion. Il achète de l'espace dans le Washington Post où il se taille un personnage imaginaire: le vrai faussaire devient alors un faux opposant politique.
L'affabulation commence. La presse s'en empare, chaque titre y va de son emballage journalistique du tissu de mensonges gracieusement offert par Mandari. Chaque titre, selon les raisons particulières qui commandent son rapport au Maroc. Une institution de presse comme Le Monde fait partie du lot.

Regrettable.

Le Maroc vient d'ailleurs de confier à un cabinet d'avocat français le dossier du conflit qui pourrait conduire à une saisine de la justice française. Il est reproché au quotidien parisien d'avoir répercuté, “entre juin 1999 et avril 2003, de fausses informations émanant de Hicham Mandari, tout en refusant de publier toutes les mises au point adressées par le Maroc”. (Voir interview de Me Boussier). Comme on peut facilement le deviner, Al Khabar fera beaucoup plus de zèle. Ce qui permettra à Hicham Mandari d'aller encore plus loin.
Effectivement, dans Al Khabar, Hicham Mandari aggrave son inclination à la double personnalité. Sans qu'on le mette sur le divan, peut-être parce que Al Khabar n'a pas de psychanalyste de service, Hicham Mandari se crée une biographie totalement inédite, entièrement fictive, une sorte de vie antérieure qu'il s'imagine, ou qu'il aurait voulu avoir vécu. C'est ainsi que Hicham Mandari, dont le niveau scolaire ne dépasse pas une ou deux années après l'école primaire –le témoignage est de sa propre mère, ici-même, dans Maroc Hebdo- devient “docteur d'État en économie et détenteur d'un magistère en gestion financière".
Proprement sidérant. Si, au moins, il avait le profil et le vécu d'un autodidacte. Son unique rapport au savoir est celui du savoir-faire en magouilles et en tribulations criminelles. Sa prime jeunesse, toujours d'après sa mère, il ne l'a pas passée à user sa culotte sur les bancs de l'école, mais à faire l'école buissonnière. Des fugues et de la vie de farniente en underground, il n'en est jamais revenu; à ce jour. Preuve en est, il récidive. C'est vrai que la névrose schizophrénique est difficilement curable. Elle peut vous prendre pour la vie.
L'inspiration maladive de Mandari continue. Il se dit ex-“conseiller spécial" de feu Hassan II. Un ancien canular qu'il avait déjà servi au Washington Post, sous forme d'encart publicitaire pour 20.000 dollars. Rien que ça. Comme si Hassan II, l'homme politique qui a marqué son époque, au plan national et international, durant ses trente-huit années de règne, pouvait prendre pour conseiller un minus analphabète, doublé d'un mauvais garçon, tel Hicham Mandari. N'importe quoi. Mais le scoop, si obligeamment donné à Al Khabar, est encore plus édifiant. Cramponnez-vous à vos fauteuils, on vous le livre: Hicham Mandari a créé, à partir de l'étranger, “les Marocains libres", un parti qui n'a d'autre ambition que la prise du pouvoir.

Tronçonneuse

Dans son délire clinique, il annonce que son parti dispose de sympathies dans les plus hautes instances et corps constitués de l'État. Les anciens activistes de l'opposition radicale, depuis lors intégrés, et les ex-putschistes repentis, dans les années 60 et 70, pourraient se sentir profondément insultés. On les comprendrait. C'est qu'à ce stade, Mandari crève le mur du son. Al Khabar, au service des services algériens, aussi.
On ne nage pas seulement dans le politiquement nauséabond, mais également dans la nullité et la débilité les plus absolues. Des basses manœuvres politiciennes, on en a vu de toutes les couleurs durant la guerre froide, quand l'époque s'y prêtait; mais pas d'aussi nulles et d'aussi débiles. Comment un État, même avec une épaisseur historique réduite à cent trente-deux ans de colonisation, à une quête existentielle éperdue et à une crise d'identité pathétique, peut-il tomber aussi bas?

Midinettes

La tronçonneuse coloniale, qui a taillé et l'État et les frontières, semble avoir laissé des ressentiments que nos voisins veulent, à tout prix, projeter sur nous, faute d'avoir pu les dépasser entre eux. En faisant semblant de prendre pour argent comptant les élucubrations d'un délinquant en rupture de ban, et en les rendant publiques, le petit jeu d'Alger n'est pas plus dangereux qu'il l'a été depuis “la guerre des sables" de 1963. Il est, encore une fois, ridicule. Mais que voulez-vous, dans un pays où l'on tue, à ciel ouvert et tous les jours que Dieu fait –au nom d'un Dieu à qui on laisse le soin de reconnaître les siens- ce n'est certainement pas le ridicule qui pourrait tuer. Sauf qu'il nous livre, tous autant que nous sommes dans ce continent maudit, à la risée de l'Autre. Ceci n'est pas un coup de gueule; c'est juste de l'apitoiement.
S'il y avait à s'énerver, ce serait en endogène, intra-muros. Car ce petit voyou de Mandari, les Algériens n'ont fait que l'utiliser. Il est un produit du Maroc. Comment se fait-il, justement, que ce minet, juste bon à amuser des midinettes argentées en mal de sensation, ait pu avoir ses entrées presque partout, ainsi que les moyens de son train de vie? Comment en est-on arrivé à ce que ce damoiseau qui a mal tourné en vient à se faire vendre politiquement, pour se poser en maître-chanteur de l'État?
Comme chacun sait, Hicham Mandari a épousé une fille du personnel du palais, appelée Hayat. Des épousailles qui lui serviront de coupe-fil. Mais encore? Utiliser ce simple fait comme explication passe-partout, est un peu court.
Si Hicham Mandari a pu jouer les pâles copies de Rastignac, d'Honoré de Balzac, c'est qu'il a trouvé des personnes déjà bien installées pour faire commerce avec lui. C'est à ces personnes-là et à elles seules que ce faux jeune premier, qui a toujours été bon dernier de sa classe, devra sa fortune au propre et au figuré.
Nous sommes dans les années 90, la décennie où tout va se jouer au Maroc: Amnestie royale des prisonniers d'opinion et arrivée de l'ancienne opposition au gouvernement, après un long processus de mise en route. Feu Hassan II se savait malade; il était, malgré tout, en pleine possession de ses moyens; il a pris quelques-unes des plus grandes décisions de sa vie, en politique intérieure. Il s'y est consacré totalement, jusqu'à son dernier souffle. Parallèlement, dans la périphérie des sphères officielles, il y a eu comme une relâche.

Pantin

C'est précisément la période des splendeurs extravagantes de Hicham Mandari. La période des liasses de dirhams, des valises de devises et des tournées des ducs. Ceux à qui il a dû servir de faire-valoir lui ont certainement conseillé de quitter le pays, comme on quitte un navire que l'on croit voir dangereusement tanguer. Hicham Mandari passe la frontière un 14 septembre 1997, à quelques jours du scrutin législatif qui devait amener au pouvoir exécutif le gouvernement Youssoufi.
Une prémonition soufflée. Les frasques du titi tangerois pouvaient présenter quelques risques. Un risque certes relatif, mais dont il valait mieux tenir compte, surtout lorsqu'on s'était tout permis auparavant.
À la première lecture de “l'interview” de Hicham Mandari à Al Khabar, on devine facilement que la teneur du propos dépasse très largement la surface intrinsèque du personnage, sa vérité psychologique et le poids politique que l'on se fatigue à lui prêter, et qui est complètement nul.
Le Monde s'est malheureusement mis au niveau de Al Khabar; mais les patrons de ces deux publications savent pertinemment qu'il y a des années lumière entre la réalité du minet auquel ils ont donné la parole, et la gravité théorique de ses divagations.
En fait, tout indique qu'on lui a mis dans la bouche, ou carrément écrit pour lui, ce qu'il est censé avoir déclaré au quotidien algérien, plus particulièrement. Pour qui, dans ce cas précis, Hicham Mandari, a-t-il joué les prête-noms?
Les services algériens en ont eu “pour leur argent", et même un peu plus. Ils se sont, effectivement, largement fait payer lorsque, à la fin de “l'interview", Mandari leur dit, ou bien lui ont-ils fait dire, ce qui est plus probable, “que le Palais royal apporte un appui financier et logistique au terrorisme intégriste en Algérie".
C'était le mot de la fin; c'était la cerise sur le gâteau, que les généraux d'Alger ont si longtemps et si désespérément cherché. Ils ont fini par l'obtenir, mais au rabais. Quant à Hicham Mandari et ses commanditaires ils en étaient quittes avec les superviseurs d'AL Khabar. Mais est-ce que l'initiative appartient réellement à ces derniers? Est-ce qu'ils ont été de leur propre chef chercher Mandari, quelque part en Europe, pour qu'il leur dise ce qu'ils veulent lui faire dire? C'est possible, et ce ne serait même pas étonnant.
Mais une deuxième lecture n'est pas, pour autant, à exclure: L'hypothèse d'une partie marocaine qui aurait parlé dans l'oreillette de Hicham Mandari. Ce serait gravissime.
Cette éventualité est d'autant plus plausible que des passages entiers donnent l'impression de déjà lu; et que l'économie générale du texte semble avoir été prise dans une littérature politique connue. Impression troublante qui devient carrément gênante lorsque Mandari dit ou se fait dire que “ce n'est pas l'institution monarchique qui est en question”, mais son symbole. On frôle la lecture en filigrane de la vraie signature. Qui n'est évidemment pas celle d'un petit pantin nommé Hicham Mandari.

 

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