Kebir Mustapha Ammi, poète algérien, auteur de “Évocation de Hallaj”
“Hallaj nous interroge”

Né à Taza, où son père et ses grands parents sont enterrés, l’écrivain-poète algérien Kébir Mustapha Ammi vient d’éditer son essai “Évocation de Hallaj”.Édifiant par les temps qui courent.

Propos recueillis par
Loubna Bernichi

 

• Kebir Mustapha Ammi.

 

• MHI: Pourquoi avoir choisi de parler de la personnalité de Hallaj, martyr mystique de l’Islam?
- Kebir M. Ammi: C’est l’Islam d’une certaine époque qui le tue, qui en fait un martyr… Il fallait donc en parler. Il faut que nous parlions de nous-mêmes. Nous ne pouvons pas toujours laisser le soin aux autres de parler de ce qui nous importe, de ce qui nous concerne… Ce sont des gens totalement corrompus qui le jugent et le tuent. Il dérangeait. Il était devenu un empêcheur de tourner en rond. Il allait dans les rues de Bagdad et il parlait à haute voix.
Il dénonçait ceux qui prétendaient servir l’Islam, mais qui n’étaient en vérité que des gens assoiffés de pouvoir et d’argent. On le tue dans des conditions effroyables. D’abord, on fait toute une mise en scène, pour le condamner. On se livre à une parodie de procès. On s’entoure des meilleurs docteurs de l’Islam. On prononce une fatwa et on le condamne à la peine capitale. Mais ce n’est pas tout. Le jour de l’exécution, il est porté en place publique où le bourreau le fouette d’abord avant de lui couper les pieds et les mains et de le crucifier.
La croix était à cette époque un supplice qu’on réservait aux rebuts de la société. Il fallait que l’exécution soit spectaculaire, qu’elle frappe les esprits… Mais les siècles sont passés. Et on n’a toujours pas oublié Hallaj. Il est toujours là. Il écrit dans son Diwan: «Eux tous sont déjà passés, traversant le désert, sans y laisser ni puits ni trace…».
MHI: Pourquoi tant d’intérêt pour le personnage de Hallaj?
- Kebir M. Ammi: Pour plusieurs raisons. D’une part, Hallaj appartient à notre univers et lorqu’il nous interroge, il s’interroge. Ensuite et surtout peut-être pas parce que c’est un personnage hors normes.
C’est un personnage complexe. Il constitue à lui seul toutes nos contradictions. Il pose des questions simples et vitales. Si on faisait une rapide synthèse, cela reviendrait à quelque chose comme «Qui sommes-nous?» «Qui sont les autres?» «Que faisons-nous sur terre?» Il ne s’interdit aucune interrogation. Il n’a de compte à rendre qu’à sa conscience ou à sa foi. Il va à la découverte des autres, des autres croyances, des autres peuples. Sa complexité m’a séduit. S’il avait été un personnage sans relief, sans une part d’ombre, je crois qu’il ne m’aurait pas intéressé.
Maintenant, il convient de dire que le Hallaj, que nous connaissons à travers les récits, les poèmes, les légendes, est un mythe et une réalité. On ne le saisira jamais complètement. Mais cela importe peu. Je n’ai pas voulu faire un livre d’histoire. J’essaie plutôt de voir ce qu’il peut nous apporter.
C’est de notre époque que je parle. Ce sont les résonances actuelles que contient la vie de Hallaj que j’ai voulu saisir. De son vivant déjà, il était un homme exceptionnel. Et avec sa mort, le mythe prend toute son ampleur. Je voulais chercher ce qu’il y a derrière ce mythe.
• MHI: Quel message voulez-vous transmettre à travers votre livre Evocation de Hallaj?
- Kebir M. Ammi: L’humilité. Se refuser de croire que l’homme, quel qu’il soit, détient la vérité. Les êtres humains sont semblables aux quatre coins du monde et sous l’immense ciel. Aucun ne vaut plus qu’un autre.
Le respect des autres est également une notion qui importe pour moi. Et les autres, c’est d’abord mon voisin, par exemple, qui n’est pas obligé de me ressembler absolument.
Il a le droit et la liberté d’être, de croire et de vivre à sa manière. Je ne suis nullement fondé de lui dicter son mode de vie. Autrui est habilité à jouir de la même liberté que moi. En d’autres termes, je dois, en principe, garantir la liberté de l’autre à être différent de moi. Pourquoi aurais-je plus de droits que lui? Qui me donne ce droit? Dieu aime tous les êtres humains de façon égale. Il ne fait pas de différence.
Ils lui sont tous chers. Aucun ne vaut à ses yeux plus qu’un autre. L’exclusion doit être combattue, elle n’est pas une donnée de l’Islam. Ceux qui la prêchent n’ont rien compris. La vraie foi aussi importe donc à travers ce livre. Pas les faux-semblants.
L’amour de son prochain. De la vie humaine. Ce sont là des notions qui, me semble-t-il, sont essentielles. Elles seules peuvent garantir la vie en communauté. En bonne intelligence.• MHI: On remarque ces derniers temps un intérêt particulier pour le soufisme, comment expliquez-vous cette renaissance?
- Kebir M. Ammi: Il faut s’en féliciter. Il était temps. On redécouvre les œuvres de Attar, de Rûmi, de l’émir Abdelkader, de Ibn Arabi…
Cela est peut-être dû à ce que nous disions tout à l’heure, à savoir que les gens ont aujourd’hui besoin d’autres choses, de valeurs… Le monde leur semble peut-être se vider de sa substance, de son sens… Le soufisme est porteur de cette part qui manque à ce monde déshumanisé. Le monde se matérialise de plus en plus, se globalise…
Tout devient marchandise et valeur marchande.
Tout se monnaie, s’achète et se vend. On est pris dans un piège, une spirale… où l’argent vous fait désirer encore plus d’argent. L’image devient plus importante que la réalité qu’elle est censée décrire.
Mais il y a de plus en plus de gens qui ne se suffisent pas de cela. Il y a une résistance, on dirait, qui s’amorce devant ce mouvement qui avance comme un rouleau compresseur, et qui fait peu de cas de ce que vous êtes, de votre spécificité, de votre condition humaine, de votre valeur...
Que faisons-nous ici et maintenant? Quel est le sens de notre existence? Quelle est la meilleure façon de vivre avec soi? Et avec les autres? Les gens ont peut-être soif d’autre chose que de courir derrière les vanités et le superflu. Ils ont compris qu’il y avait place pour une humanité qui ne répond pas forcément aux injonctions de la brutalité, de l’exclusion, de la haine, ou à celles de l’argent. Je crois que le soufisme, de par son humilité, possède une part non négligeable de vérité. Il s’approche humblement de la vérité. C’est sans doute cela qui séduit.
• MHI: Comment voyez-vous actuellement la littérature maghrébine?
- Kebir M. Ammi: Elle se porte plutôt bien. Elle est variée, diverse, elle exprime les contradictions de nos sociétés. Ce qui est une excellente chose. Elle est attentive aux rêves, aux attentes, aux déchirements, aux désirs…, de nos sociétés. Elle n’en est pas coupée, Dieu merci. On ne peut pas parler vraiment de courants, mais il y a des tendances, des styles différents…
C’est ce qui contribue à lui donner sa véritable richesse. Sa vitalité. De plus, il y a des maisons d’édition qui se créent à Tunis, Alger, Rabat et Casablanca… C’est un signe. Il y a un désir incontestable d’expression, de débat, d’échanges… Il faut s’en réjouir.


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