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MHI: Pourquoi avoir choisi de parler de la personnalité de Hallaj,
martyr mystique de lIslam?
- Kebir M. Ammi: Cest lIslam dune certaine époque
qui le tue, qui en fait un martyr
Il fallait donc en parler. Il
faut que nous parlions de nous-mêmes. Nous ne pouvons pas toujours
laisser le soin aux autres de parler de ce qui nous importe, de ce qui
nous concerne
Ce sont des gens totalement corrompus qui le jugent
et le tuent. Il dérangeait. Il était devenu un empêcheur
de tourner en rond. Il allait dans les rues de Bagdad et il parlait à
haute voix.
Il dénonçait ceux qui prétendaient servir lIslam,
mais qui nétaient en vérité que des gens assoiffés
de pouvoir et dargent. On le tue dans des conditions effroyables.
Dabord, on fait toute une mise en scène, pour le condamner.
On se livre à une parodie de procès. On sentoure des
meilleurs docteurs de lIslam. On prononce une fatwa et on le condamne
à la peine capitale. Mais ce nest pas tout. Le jour de lexécution,
il est porté en place publique où le bourreau le fouette
dabord avant de lui couper les pieds et les mains et de le crucifier.
La croix était à cette époque un supplice quon
réservait aux rebuts de la société. Il fallait que
lexécution soit spectaculaire, quelle frappe les esprits
Mais les siècles sont passés. Et on na toujours pas
oublié Hallaj. Il est toujours là. Il écrit dans
son Diwan: «Eux tous sont déjà passés, traversant
le désert, sans y laisser ni puits ni trace
».
MHI: Pourquoi tant dintérêt pour le personnage
de Hallaj?
- Kebir M. Ammi: Pour plusieurs raisons. Dune part, Hallaj appartient
à notre univers et lorquil nous interroge, il sinterroge.
Ensuite et surtout peut-être pas parce que cest un personnage
hors normes.
Cest un personnage complexe. Il constitue à lui seul toutes
nos contradictions. Il pose des questions simples et vitales. Si on faisait
une rapide synthèse, cela reviendrait à quelque chose comme
«Qui sommes-nous?» «Qui sont les autres?» «Que
faisons-nous sur terre?» Il ne sinterdit aucune interrogation.
Il na de compte à rendre quà sa conscience ou
à sa foi. Il va à la découverte des autres, des autres
croyances, des autres peuples. Sa complexité ma séduit.
Sil avait été un personnage sans relief, sans une
part dombre, je crois quil ne maurait pas intéressé.
Maintenant, il convient de dire que le Hallaj, que nous connaissons à
travers les récits, les poèmes, les légendes, est
un mythe et une réalité. On ne le saisira jamais complètement.
Mais cela importe peu. Je nai pas voulu faire un livre dhistoire.
Jessaie plutôt de voir ce quil peut nous apporter.
Cest de notre époque que je parle. Ce sont les résonances
actuelles que contient la vie de Hallaj que jai voulu saisir. De
son vivant déjà, il était un homme exceptionnel.
Et avec sa mort, le mythe prend toute son ampleur. Je voulais chercher
ce quil y a derrière ce mythe.
MHI: Quel message voulez-vous transmettre à travers votre
livre Evocation de Hallaj?
- Kebir M. Ammi: Lhumilité. Se refuser de croire que lhomme,
quel quil soit, détient la vérité. Les êtres
humains sont semblables aux quatre coins du monde et sous limmense
ciel. Aucun ne vaut plus quun autre.
Le respect des autres est également une notion qui importe pour
moi. Et les autres, cest dabord mon voisin, par exemple, qui
nest pas obligé de me ressembler absolument.
Il a le droit et la liberté dêtre, de croire et de
vivre à sa manière. Je ne suis nullement fondé de
lui dicter son mode de vie. Autrui est habilité à jouir
de la même liberté que moi. En dautres termes, je dois,
en principe, garantir la liberté de lautre à être
différent de moi. Pourquoi aurais-je plus de droits que lui? Qui
me donne ce droit? Dieu aime tous les êtres humains de façon
égale. Il ne fait pas de différence.
Ils lui sont tous chers. Aucun ne vaut à ses yeux plus quun
autre. Lexclusion doit être combattue, elle nest pas
une donnée de lIslam. Ceux qui la prêchent nont
rien compris. La vraie foi aussi importe donc à travers ce livre.
Pas les faux-semblants.
Lamour de son prochain. De la vie humaine. Ce sont là des
notions qui, me semble-t-il, sont essentielles. Elles seules peuvent garantir
la vie en communauté. En bonne intelligence. MHI: On remarque
ces derniers temps un intérêt particulier pour le soufisme,
comment expliquez-vous cette renaissance?
- Kebir M. Ammi: Il faut sen féliciter. Il était temps.
On redécouvre les uvres de Attar, de Rûmi, de lémir
Abdelkader, de Ibn Arabi
Cela est peut-être dû à ce que nous disions tout à
lheure, à savoir que les gens ont aujourdhui besoin
dautres choses, de valeurs
Le monde leur semble peut-être
se vider de sa substance, de son sens
Le soufisme est porteur de
cette part qui manque à ce monde déshumanisé. Le
monde se matérialise de plus en plus, se globalise
Tout devient marchandise et valeur marchande.
Tout se monnaie, sachète et se vend. On est pris dans un
piège, une spirale
où largent vous fait désirer
encore plus dargent. Limage devient plus importante que la
réalité quelle est censée décrire.
Mais il y a de plus en plus de gens qui ne se suffisent pas de cela. Il
y a une résistance, on dirait, qui samorce devant ce mouvement
qui avance comme un rouleau compresseur, et qui fait peu de cas de ce
que vous êtes, de votre spécificité, de votre condition
humaine, de votre valeur...
Que faisons-nous ici et maintenant? Quel est le sens de notre existence?
Quelle est la meilleure façon de vivre avec soi? Et avec les autres?
Les gens ont peut-être soif dautre chose que de courir derrière
les vanités et le superflu. Ils ont compris quil y avait
place pour une humanité qui ne répond pas forcément
aux injonctions de la brutalité, de lexclusion, de la haine,
ou à celles de largent. Je crois que le soufisme, de par
son humilité, possède une part non négligeable de
vérité. Il sapproche humblement de la vérité.
Cest sans doute cela qui séduit.
MHI: Comment voyez-vous actuellement la littérature maghrébine?
- Kebir M. Ammi: Elle se porte plutôt bien. Elle est variée,
diverse, elle exprime les contradictions de nos sociétés.
Ce qui est une excellente chose. Elle est attentive aux rêves, aux
attentes, aux déchirements, aux désirs
, de nos sociétés.
Elle nen est pas coupée, Dieu merci. On ne peut pas parler
vraiment de courants, mais il y a des tendances, des styles différents
Cest ce qui contribue à lui donner sa véritable richesse.
Sa vitalité. De plus, il y a des maisons dédition
qui se créent à Tunis, Alger, Rabat et Casablanca
Cest un signe. Il y a un désir incontestable dexpression,
de débat, déchanges
Il faut sen réjouir.
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