|
Maroc Hebdo International: Les événements tragiques de Casablanca
ont amené de nombreux analystes à coller la même étiquette
à tous les mouvements qui se réclament de lislam.
La confrérie Boutchichie a-t-elle échappé à
la règle?
- Faouzi Skalli: Il sagit là dune confusion bien malheureuse.
A lorigine, lislamisme sest développé
contre les confréries. Le soufisme a été définitivement
désigné par le wahabisme comme un ennemi juré quil
fallait éradiquer. Les islamistes ont puisé dans ce réservoir
idéologique la majeure partie de leurs thèses.
On oublie souvent quau Maroc, loffensive des wahabistes ne
date pas daujourdhui
Il suffit de lire le Kitab Al Istiqçaâ
de lhistorien Nassiri pour comprendre la guerre que livre ce mouvement
pour détourner le pays de ses fondements culturels et religieux
en sattaquant plus particulièrement au soufisme des confréries.
On y apprend quau début du 19ème siècle, il
y avait eu des soulèvements populaires massifs contre lincursion
du wahabisme. De nombreux maîtres spirituels, comme Moulay Larbi
Darkaoui, avaient conduit cette insurrection. Cest dire combien
il est inadéquat de confondre, aujourdhui, islamisme et confréries,
extrémisme religieux et soufisme. Je crois quil est absolument
indispensable à présent de clarifier les choses pour éviter
lamalgame.
MHI: Cest très bien, mais des confréries
comme celle des Boutchichis ne tirent-elles pas également leur
légitimité dune idéologie bien particulière?
- Faouzi Skalli: Contrairement aux idées reçues, les cheikhs
soufis se sont avant tout souciés de ce que doit être le
musulman, de ce qui constitue généralement sa vie spirituelle,
des devoirs qui lui incombent, non seulement par rapport à la religion,
mais surtout dans ses rapports avec la société. Les guides
spirituels ont de tout temps cherché à diriger les gens
vers une conception de la religion qui leur permette datteindre
un état délévation spirituelle grâce
à leur bonne compréhension.
MHI: ne sagit-il pas alors dune religion dans la
religion?
- Faouzi Skalli: Dans le Coran, il est dit quil ny a "point
de contrainte" dans lIslam. La religion musulmane nest
en aucun cas le monopole de quiconque. Il est du devoir de chacun dapprendre
sa propre religion convenablement, comme il est de son devoir de la pratiquer
autant quil le peut. Les extrémistes religieux se réfèrent
à une interprétation complètement erronée
des principes de l'islam, pour justifier des actes tout à fait
arbitraires.
MHI: La confrérie des Boutchichis organise régulièrement
des rassemblements où sont conviés des milliers de personnes.
Daucuns trouvent ces rassemblements plutôt suspects
- Faouzi Skalli: Je ne pense pas quon puisse provoquer des rassemblements
dune telle ampleur, inciter au déplacement de milliers de
personnes qui viennent de partout dans le monde sur la base dune
grossière manipulation. Ces personnes, de grands intellectuels,
des savants, des penseurs qui ont pignon sur rue, qui ont une soif spirituelle
sincère, choisissent la confrérie qui leur paraît
être la plus proche de leurs convictions. Lidée que
la religion ne doit exister quen rupture de ban de la société,
est une notion dangereuse. La mouvance qui est née contre lislam
traditionnel marocain a développé une idéologie du
pour ou contre", doù les prêches enflammés
et les appels au meurtre. Le soufisme, lui, est étranger à
ce débat.
MHI: Vous voulez dire que le soufisme na pas de réponse
au politique?
- Faouzi Skalli: Pour les guides spirituels, le soufisme constitue un
cadre d'élévation spirituelle et sociale du musulman. Mais
pas question pour eux de prétendre apporter une réponse
à toutes les questions. Cest pour cela quun penseur
musulman aussi illustre que Ghazali disait que le faqih na pas à
donner de réponse politique. Par son caractère modéré,
le soufisme marocain reste fortement impliqué dans le social et
la maturité politique, cest justement de ne pas tout confondre,
chaque citoyen a sa propre opinion politique; mais la politique, cest
un métier et à chacun sa spécialité. "La
religion qui apporte une réponse à toutes les questions"
est une hérésie, ce qui correspond à une espèce
de délire, à une déconnexion par rapport à
la réalité.
MHI: Vous voulez dire que les extrémistes religieux sont
complètement déconnectés davec le réel?
- Faouzi Skalli: Comment définir quelquun qui décide
de se faire exploser au nom dune religion qui a pourtant sacralisé
la vie. Dans cet acte, il y a un déni de réalité
poussé à son extrême. Le fait est dangereux, puisque
la religion nest plus une voie de réalisation sociale et
spirituelle. On rejette lhistoire et le fait de vivre avec son temps,
lévolution pour recréer une religion des origines,
dans une espèce de refonte de la religion jusquà en
faire une véritable pathologie. Il sagit dune idéologie
déconnectée avec la réalité. Quelquun
avait trouvé un titre significatif lIslamisme est la
maladie de lIslam".
MHI: On a souvent tendance à considérer le soufisme
dont se réclame la tariqa Boutchichie comme une alternative à
léchec de lislamisme au Maroc. Quen est-il?
- Faouzi Skalli: Les turuq, au Maroc comme ailleurs, ne cherchent pas
à se placer contre qui que ce soit.
Contrairement aux thèses extrémistes, le soufisme est un
hymne à la vie en groupe, il est au cur de ce projet de société
marocain qui a résisté à des siècles de combat
contre lobscurantisme. Les confréries ont été
les gardiennes du respect des pluralités culturelles, religieuses
ou ethniques avec des règles de vie basées essentiellement
sur l'hospitalité, la générosité et la courtoisie.
MHI: Pour répondre à lislamisme, certains
préconisent de remiser le religieux dans les placards, pensez-vous
quil sagit là dune réponse appropriée?
- Faouzi Skalli: Le risque est grand de tomber dans un faux débat
entre religieux et laïcs, entre musulmans et athées, Si on
met le doigt dans cet engrenage, nous sommes alors bons pour vivre le
scénario algérien. Parce que, aujourdhui, le danger,
cest que la frontière entre "islam" et "islamisme"
s'estompe et que chaque musulman devienne forcément intolérant
et peut même être considéré comme un terroriste
potentiel.
Au contraire, on doit pouvoir continuer à sintéresser
aux traditions religieuses, en les abordant, de l'intérieur. Sattacher
aux spécificités de lislam marocain, avec cette spiritualité
bien particulière quest le soufisme. Le soufisme mais également
la référence au rite malékite qui fait partie de
notre identité culturelle et historique. Revaloriser lislam
au lieu de le dénigrer, c'est la meilleure manière de lutter
contre l'intégrisme.
|