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Ma rencontre
avec Abderhmane sest faite par hasard. Jai eu une crevaison
de pneu à proximité de la plage de Témara, à
6 km de Rabat. Je me suis adressée au mécanicien le plus
proche. Là, jai été accueillie par un jeune
garçon de douze ans, brun aux cheveux crépus. Sa rapidité
et son efficacité mont fascinée et son regard ma
beaucoup intriguée. Je voulais connaître son histoire. Jai
engagé la conversation avec lui. Au départ, il était
hésitant. Par la suite, il sest confié. Abderrahamane
est de la région de Ouarzazate. Orphelin, il a été
confié par son oncle paternel à un propriétaire datelier
de mécanique à Témara.
Enfer
Ce mécanicien
devait prendre en charge cet enfant en lui apprenant les ficelles du métier.
Au début, jétais très content davoir
quitté mon village natal pour découvrir la ville. Pour moi,
avoir de leau courante juste en ouvrant le robinet, sans avoir besoin
de faire cinq kilomètres à pied pour aller en chercher,
est déjà un rêve. Je croyais à la vie citadine
et javais lespoir de voir des jours meilleurs, confie
Abderhmane. Malheureusement, lépouse de ce mécanicien
cupide a décidé autrement de son sort. Dès la première
nuit, elle lui a ordonné de dormir dans latelier, qui se
situe en dessous de leur domicile, avec comme seul confort une couverture
et un carton en guise de matelas. Cette nuit était le début
dune longue descente aux enfers, raconte-t-il.
Les journées de Abderrahmane sont interminables, partagées
entre le travail à latelier et les tâches ménagères
à la maison.
Le réveil est prévu à six heures du matin. Il range
sa couverture, lave les outils de travail, les range, enfile sa combinaison
crasseuse et prépare latelier pour une nouvelle journée
de labeur.
Quand toute la maison est réveillée, la maîtresse
lui demande dacheter le lait et le pain pour le petit-déjeuner.
Un repas quil na jamais eu le privilège de partager
avec eux.
Destinée
Il se contente
dun bout de pain rassis de la veille et un café au lait réchauffé.
À midi, il a souvent droit à des plats cuisinés sans
viande comme des féculents ou des légumes en tagine. Le
dîner, ce sont les restes du midi.
En somme, son corps chétif, son visage osseux et ses yeux globuleux
en disent long sur la sous-alimentation de Abderrahmane. À neuf
heures, dès que «le grand maître» ou «le
médecin des voitures», comme lappelle son apprenti,
pointe le nez à latelier, le calvaire de Abderhmane commence.
Tout est permis, insultes, bousculades et coups. Au moindre geste maladroit,
une gifle claque. La devise du «médecin des voitures»
est «al âassa li man yaâssa» (le bâton
pour celui qui désobéit).
Entre les changements de pneus crevés, le graissage des outils
et les coups, Abderhmane ne connaît pas de répit. À
la fin de la journée, cet apprenti joue aussi les bonnes à
tout faire de «Madame», il fait la vaisselle accumulée
des repas et le linge.
La maîtresse de maison ne peut pas se passer de sa sieste quotidienne
qui dure toute laprès-midi, et comme sa petite bonne a fugué,
elle se tourne vers Abderhmane, cest lui qui paye les pots cassés.
Vous imaginez, je suis obligé de faire le parterre entre
deux pneus crevés. Des fois, quand «lalla Habiba»,
la maîtresse de maison, reçoit des invités, je suis
obligé de troquer ma combinaison contre un tablier. De plus, le
dimanche, je ne peux pas sortir. Je dois rester à latelier.
Je fais la permanence, affirme Abderhmane.
Pour toutes ces tâches accomplies, ce jeune apprenti ne reçoit
aucune rémunération. Selon ses exploiteurs, il doit remercier
Dieu matin et soir parce quils lhébergent chez eux
et lui donnent à boire et à manger.
Bourreaux
Face à
sa misérable destinée, Abderhmane ne sait pas comment sen
sortir
Cette question, je me la pose matin et soir. Je ne
vois pas dissue. Je souffre tous les jours quand je vois leurs enfants
aller à lécole. Je rêvais de devenir instituteur.
Jai toujours admiré celui de lécole de notre
village. Avec son bâton à la main, il a tout le monde à
ses pieds. Aujourdhui, je sais que je nai nulle part où
aller. Depuis que mon oncle ma laissé ici, il na plus
donné de ses nouvelles. Je suis obligé de me contenter des
restes et jattends dêtre plus grand et plus fort pour
affronter «le grand maître». confie Abderhmane.
Après avoir fini son sandwich et sa limonade que je lui ai offerts,
lapprenti mécanicien sessuie la bouche dune main
calleuse et prend congé. Avant de partir il me confie que ce retard
lui vaudrait une rude punition.
Abderhmane na rien dun enfant. Ses bourreaux ont tué
son innocence et ses rêves. Il ne croit plus à rien tant
ses souffrances lont marqué. Ses seules préoccupations,
actuellement, sont de répondre à des besoins premiers et
vitaux. Beaucoup denfants se retrouvent dans des situations similaires.
Les cas les plus fréquents sont ceux de petites filles qui débutent
leur vie active à un âge très précoce parfois,
avant sept ans, et accomplissent des travaux domestiques dans leurs familles
daccueil. Ahlam en fait partie.
Cette jeune fille âgée de treize ans, au regard vide et hagard,
travaille chez une famille à Casablanca. Je la rencontrais chaque
jour chez lépicier, elle avait toujours lair pressée
et terrorisée. Dernièrement, je lai abordée
pour en savoir plus sur elle parce que son état de santé
minquiétait et sa personne mintriguait.
Cette enfant naturelle a perdu sa mère dans un accident de circulation,
à lâge de cinq ans. Le destin a voulu quun membre
de sa famille la place chez un couple qui sest proposé de
ladopter. Les formalités administratives accomplies, Ahlam
est devenue un membre de la famille. Le jeune couple a promis de prendre
soin delle et de la considérer comme faisant partie de leur
propre progéniture. À lâge de sept ans, ils
lont inscrite à lécole publique et lui ont acheté
tout ce dont elle avait besoin. Ahlam vivait paisiblement. Ses parents
adoptifs lui ont expliqué sa situation et lui ont promis que quoi
quil arrive, ils seraient là pour elle.
Mais, avec la naissance de leur premier enfant, les choses ont commencé
à changer. Elle devait sabsenter de lécole afin
de prendre soin de son frère. Ensuite, elle a dû abandonner
lécole pour jouer avec lui. Enfin, elle devait effectuer
les tâches ménagères et soccuper de la maison
pour que ses parents adoptifs économisent largent de la bonne.
Supplices
Jour après
jour, les relations entre Ahlam et sa famille adoptive se dégradaient.
Elle ne pouvait plus partager la chambre de son frère. Elle a alors
commencé à dormir dans la cuisine sur un lit improvisé.
À ce jour, Ahlam a tout lair dune bonne à tout
faire, comme il y en a tant dautres.
Coiffée dun foulard pour cacher ses cheveux rasés,
les mains boursouflées, vêtue de haillons, Ahlam dégage
une odeur repoussante. Cette jeune fille, au corps mal formé, offre
une image désolante.
En la regardant, on se pose la question, comment ce corps si frêle
peut effectuer des tâches ménagères? Pourtant, Ahlam
ne fait que ça toute la journée. Elle frotte, lave, rince,
prépare les repas, dresse la table, débarrasse et repasse.
Elle affirme même avoir éduqué son pseudo-frère.
Comment cela se peut-il?
Son seul plaisir est de regarder la télévision quand ses
corvées le lui permettent. Elle suit régulièrement
les feuilletons mexicains, où lhéroïne est souvent
une fille adoptive qui découvre que ses parents biologiques sont
très riches, et elle rêve davoir un destin pareil.
Cette jeune fille a compris que cette adoption nétait quune
ruse de la part de ce couple pour avoir une bonne sans la payer. Souvent,
elle entend la maîtresse de maison dire à ces invités
quest-ce que vous-voulez? Nous agissons pour son bien. Je
la considère comme ma fille. Dailleurs, elle na nulle
part où aller. Ahlam ne se leurre plus. Elle a saisi la différence.
Je suis leur bonne à tout faire. On ne peut pas traiter sa
propre fille comme ils me traitent. Ils me frappent et me punissent pour
un oui ou pour un non. En plus, ils me privent de beaucoup de choses.
Par exemple, je nai ni le droit de toucher aux produits laitiers
ni de me resservir ni de me laver dans leur salle de bain. Je vais une
fois par mois au bain maure. Je ne reçois aucun salaire. Par contre,
ils machètent des vêtements pour les fêtes et
«Lalla» me promet de me faire une grande fête de mariage
pour me récompenser, annonce Ahlam avec une petite lueur
despoir dans ses yeux.
Abderhmane, Ahlam et bien dautres enfants subissent les mêmes
supplices. On les croise chez lépicier, le boulanger, au
marché. On les rencontre partout. On les côtoie chaque jour
sans les voir.
Ces vies volées, cette innocence exploitée, ces rêves
brisés sont les esclaves dune société passive.
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