Enquête sur une autre forme d’esclavage au Maroc
Sous un voile d’hypocrisie

Chaque jour, des milliers de jeunes domestiques sont asservis près de chez nous. Privés de leurs droits les plus élémentaires, astreints à 15, 18, ou 21 heures de labeur quotidien, sept jours sur sept, non rémunérées ou si peu, ces jeunes enfants sont parfois battus et abusés sexuellement.

Loubna Bernichi

 


• Laver les saletés en guise de travaux pratiques.

 

Ma rencontre avec Abderhmane s’est faite par hasard. J’ai eu une crevaison de pneu à proximité de la plage de Témara, à 6 km de Rabat. Je me suis adressée au mécanicien le plus proche. Là, j’ai été accueillie par un jeune garçon de douze ans, brun aux cheveux crépus. Sa rapidité et son efficacité m’ont fascinée et son regard m’a beaucoup intriguée. Je voulais connaître son histoire. J’ai engagé la conversation avec lui. Au départ, il était hésitant. Par la suite, il s’est confié. Abderrahamane est de la région de Ouarzazate. Orphelin, il a été confié par son oncle paternel à un propriétaire d’atelier de mécanique à Témara.

Enfer

Ce mécanicien devait prendre en charge cet enfant en lui apprenant les ficelles du métier.
“Au début, j’étais très content d’avoir quitté mon village natal pour découvrir la ville. Pour moi, avoir de l’eau courante juste en ouvrant le robinet, sans avoir besoin de faire cinq kilomètres à pied pour aller en chercher, est déjà un rêve. Je croyais à la vie citadine et j’avais l’espoir de voir des jours meilleurs”, confie Abderhmane. Malheureusement, l’épouse de ce mécanicien cupide a décidé autrement de son sort. Dès la première nuit, elle lui a ordonné de dormir dans l’atelier, qui se situe en dessous de leur domicile, avec comme seul confort une couverture et un carton en guise de matelas. “Cette nuit était le début d’une longue descente aux enfers”, raconte-t-il.
Les journées de Abderrahmane sont interminables, partagées entre le travail à l’atelier et les tâches ménagères à la maison.
Le réveil est prévu à six heures du matin. Il range sa couverture, lave les outils de travail, les range, enfile sa combinaison crasseuse et prépare l’atelier pour une nouvelle journée de labeur.
Quand toute la maison est réveillée, la maîtresse lui demande d’acheter le lait et le pain pour le petit-déjeuner. Un repas qu’il n’a jamais eu le privilège de partager avec eux.

Destinée

Il se contente d’un bout de pain rassis de la veille et un café au lait réchauffé. À midi, il a souvent droit à des plats cuisinés sans viande comme des féculents ou des légumes en tagine. Le dîner, ce sont les restes du midi.
En somme, son corps chétif, son visage osseux et ses yeux globuleux en disent long sur la sous-alimentation de Abderrahmane. À neuf heures, dès que «le grand maître» ou «le médecin des voitures», comme l’appelle son apprenti, pointe le nez à l’atelier, le calvaire de Abderhmane commence. Tout est permis, insultes, bousculades et coups. Au moindre geste maladroit, une gifle claque. La devise du «médecin des voitures» est «al ’âassa li man yaâssa» (le bâton pour celui qui désobéit).
Entre les changements de pneus crevés, le graissage des outils et les coups, Abderhmane ne connaît pas de répit. À la fin de la journée, cet apprenti joue aussi les bonnes à tout faire de «Madame», il fait la vaisselle accumulée des repas et le linge.
La maîtresse de maison ne peut pas se passer de sa sieste quotidienne qui dure toute l’après-midi, et comme sa petite bonne a fugué, elle se tourne vers Abderhmane, c’est lui qui paye les pots cassés.
“Vous imaginez, je suis obligé de faire le parterre entre deux pneus crevés. Des fois, quand «lalla Habiba», la maîtresse de maison, reçoit des invités, je suis obligé de troquer ma combinaison contre un tablier. De plus, le dimanche, je ne peux pas sortir. Je dois rester à l’atelier. Je fais la permanence”, affirme Abderhmane.
Pour toutes ces tâches accomplies, ce jeune apprenti ne reçoit aucune rémunération. Selon ses exploiteurs, il doit remercier Dieu matin et soir parce qu’ils l’hébergent chez eux et lui donnent à boire et à manger.

Bourreaux

Face à sa misérable destinée, Abderhmane ne sait pas comment s’en sortir… “Cette question, je me la pose matin et soir. Je ne vois pas d’issue. Je souffre tous les jours quand je vois leurs enfants aller à l’école. Je rêvais de devenir instituteur. J’ai toujours admiré celui de l’école de notre village. Avec son bâton à la main, il a tout le monde à ses pieds. Aujourd’hui, je sais que je n’ai nulle part où aller. Depuis que mon oncle m’a laissé ici, il n’a plus donné de ses nouvelles. Je suis obligé de me contenter des restes et j’attends d’être plus grand et plus fort pour affronter «le grand maître»”. confie Abderhmane.
Après avoir fini son sandwich et sa limonade que je lui ai offerts, l’apprenti mécanicien s’essuie la bouche d’une main calleuse et prend congé. Avant de partir il me confie que ce retard lui vaudrait une rude punition.
Abderhmane n’a rien d’un enfant. Ses bourreaux ont tué son innocence et ses rêves. Il ne croit plus à rien tant ses souffrances l’ont marqué. Ses seules préoccupations, actuellement, sont de répondre à des besoins premiers et vitaux. Beaucoup d’enfants se retrouvent dans des situations similaires. Les cas les plus fréquents sont ceux de petites filles qui débutent leur vie active à un âge très précoce parfois, avant sept ans, et accomplissent des travaux domestiques dans leurs familles d’accueil. Ahlam en fait partie.
Cette jeune fille âgée de treize ans, au regard vide et hagard, travaille chez une famille à Casablanca. Je la rencontrais chaque jour chez l’épicier, elle avait toujours l’air pressée et terrorisée. Dernièrement, je l’ai abordée pour en savoir plus sur elle parce que son état de santé m’inquiétait et sa personne m’intriguait.
Cette enfant naturelle a perdu sa mère dans un accident de circulation, à l’âge de cinq ans. Le destin a voulu qu’un membre de sa famille la place chez un couple qui s’est proposé de l’adopter. Les formalités administratives accomplies, Ahlam est devenue un membre de la famille. Le jeune couple a promis de prendre soin d’elle et de la considérer comme faisant partie de leur propre progéniture. À l’âge de sept ans, ils l’ont inscrite à l’école publique et lui ont acheté tout ce dont elle avait besoin. Ahlam vivait paisiblement. Ses parents adoptifs lui ont expliqué sa situation et lui ont promis que quoi qu’il arrive, ils seraient là pour elle.
Mais, avec la naissance de leur premier enfant, les choses ont commencé à changer. Elle devait s’absenter de l’école afin de prendre soin de son frère. Ensuite, elle a dû abandonner l’école pour jouer avec lui. Enfin, elle devait effectuer les tâches ménagères et s’occuper de la maison pour que ses parents adoptifs économisent l’argent de la bonne.

Supplices

Jour après jour, les relations entre Ahlam et sa famille adoptive se dégradaient. Elle ne pouvait plus partager la chambre de son frère. Elle a alors commencé à dormir dans la cuisine sur un lit improvisé. À ce jour, Ahlam a tout l’air d’une bonne à tout faire, comme il y en a tant d’autres.
Coiffée d’un foulard pour cacher ses cheveux rasés, les mains boursouflées, vêtue de haillons, Ahlam dégage une odeur repoussante. Cette jeune fille, au corps mal formé, offre une image désolante.
En la regardant, on se pose la question, comment ce corps si frêle peut effectuer des tâches ménagères? Pourtant, Ahlam ne fait que ça toute la journée. Elle frotte, lave, rince, prépare les repas, dresse la table, débarrasse et repasse. Elle affirme même avoir éduqué son pseudo-frère. Comment cela se peut-il?
Son seul plaisir est de regarder la télévision quand ses corvées le lui permettent. Elle suit régulièrement les feuilletons mexicains, où l’héroïne est souvent une fille adoptive qui découvre que ses parents biologiques sont très riches, et elle rêve d’avoir un destin pareil.
Cette jeune fille a compris que cette adoption n’était qu’une ruse de la part de ce couple pour avoir une bonne sans la payer. Souvent, elle entend la maîtresse de maison dire à ces invités “qu’est-ce que vous-voulez? Nous agissons pour son bien. Je la considère comme ma fille. D’ailleurs, elle n’a nulle part où aller”. Ahlam ne se leurre plus. Elle a saisi la différence. “Je suis leur bonne à tout faire. On ne peut pas traiter sa propre fille comme ils me traitent. Ils me frappent et me punissent pour un oui ou pour un non. En plus, ils me privent de beaucoup de choses. Par exemple, je n’ai ni le droit de toucher aux produits laitiers ni de me resservir ni de me laver dans leur salle de bain. Je vais une fois par mois au bain maure. Je ne reçois aucun salaire. Par contre, ils m’achètent des vêtements pour les fêtes et «Lalla» me promet de me faire une grande fête de mariage pour me récompenser”, annonce Ahlam avec une petite lueur d’espoir dans ses yeux.
Abderhmane, Ahlam et bien d’autres enfants subissent les mêmes supplices. On les croise chez l’épicier, le boulanger, au marché. On les rencontre partout. On les côtoie chaque jour sans les voir.
Ces vies volées, cette innocence exploitée, ces rêves brisés sont les esclaves d’une société passive.

 

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