Entretien avec Ali Lmrabet, directeur de “Demain”
“Je ne veux pas être un martyr”

Je vous mentirais si je vous disais que de toutes les monarchies arabes, la nôtre n'est pas la plus ouverte, la plus apte au changement. Mieux, nous sommes à deux doigts d'arriver à une monarchie démocratique et au dessus de la mêlée.

Propos receuillis
par Taïeb Chadi

 

• Ali Lmrabet.

 

• Maroc Hebdo International : Qu'est-ce qui vous a valu cette triple accusation : Lèse majesté, atteinte à la monarchie et à l'intégrité territoriale ?
- Ali Lmrabet : Je suis traîné en justice parce que j'ai reproduit une interview accordée par Abdallah Zaazaa, un républicain marocain, au quotidien catalan AVUI, parce que j'ai publié un article sur le budget de la liste civile du Roi ainsi que des caricatures et un photomontage où on ne voit nulle part le souverain.
• MHI : Vous pensez donc qu'il n'y a pas de lèse Majesté dans ce que vous avez publié, du moins par rapport aux textes incriminés.
- Ali Lmrabet : Je ne le crois pas. Je ne suis pas maso. Je ne vais pas publier quelque chose en sachant qu'elle va me causer de graves ennuis. Et puis, je vous signale que l'accusation la plus grave concerne un texte et un dessin publiés début janvier 2003.
C'est-à-dire trois mois avant la première convocation de police. Cela veut dire que ceux qui cherchent à me nuire ont dû se donner beaucoup de mal pour m'accuser. Je me demande d'ailleurs pourquoi ils n'ont pas porté plainte au moment de la publication du numéro incriminé.
• MHI : Vous réfutez alors toute responsabilité personnelle et professionnelle dans ce qui vous arrive ?
- Ali Lmrabet : Absolument. Si l'Etat veut appliquer les textes à la lettre, il aura beaucoup de mal à le faire. D'autres confrères ont écrit des choses pires, et ils n'ont pas été poursuivis. Pour l'anecdote, l'auteur de l'interview, Abdellah Zaâzaâ, lui, n'a été ni interrogé, ni poursuivi.
• MHI : Comment comptez-vous vous défendre face à ces graves accusations?
- Ali Lmrabet : Face aux juges, nous comptons, publiquement, mes avocats et moi, décortiquer point par point les accusations. Mais nous ne nous faisons aucune illusion. Connaissant l'état de notre pauvre justice et la subordination de cette dernière au pouvoir exécutif, on peut facilement imaginer l'issue du procès. On va sûrement perdre judiciairement, et je ne dis pas juridiquement parce que la nuance a son importance. Mais moralement nous ne pensons pas perdre. Et c'est ça l'important.
• MHI : Les chefs d'accusations retenus contre vous sont lourdement punis par le code pénal. En êtes-vous conscient?
- Ali Lmrabet : Bien sûr que je le suis. Conscient et serein. C'est tout l'État qui me poursuit. Mais, du moment que je suis sûr et certain de n'avoir rien fait de répréhensible, cette machine infernale ne me fait pas peur.
Cependant, je ne veux pas être un martyr, je ne suis pas un fan de la prison, mais s'il faut y aller, j'irai.
• MHI : Vous semblez faire une fixation sur la monarchie. Pourquoi? Et à quel titre?
- Ali Lmrabet : Je n'ai pas de problème avec la monarchie. C'est la monarchie qui a, apparemment, un problème avec moi. Si ça peut vous rassurer, je ne suis pas républicain. Je pense qu'il n'existe pas encore de modèle républicain arabe et démocratique. La plupart des républiques arabes sont devenues dynastiques. Il n'y a pas non plus de monarchie arabe démocratique. Mais je vous mentirais si je vous disais que de toutes les monarchies arabes, la nôtre n'est pas la plus ouverte, la plus apte au changement. Mieux, nous sommes à deux doigts d'arriver à une monarchie démocratique et au dessus de la mêlée.
Une monarchie où le Roi règne et gouverne quand il le faut. C'est-à-dire dans les moments de grand péril pour la nation. Mon souhait est d'avoir un roi arbitre et non partie prenante, et aussi d'avoir un Premier ministre qui soit la véritable émanation d'une majorité parlementaire, et qui peut être remplacé s'il n'est pas à la hauteur de sa tâche. Si vous trouvez ces idées subversives, alors il n’y a pas de liberté de presse. Il n’y a pas de démocratie, tout court.
• MHI : Certains vous soupçonnent de paranoïa et disent que vous aimez jouer au martyr.
- Ali Lmrabet : L'Etat n'est-il pas le premier des paranos lorsqu'il embête deux petites publications qui ne cherchent qu'à exister à leur manière? Deux publications, faut-il le rappeler, vaguement satiriques. Je vous rappelle que dans toute l'histoire du Maroc, jamais un journaliste n'a été poursuivi pour les accusations que l'on me colle.
Quant à “martyr", si vous essayez de défendre votre gagne-pain, si vous ne voulez pas qu'on vous marche sur les pieds, on vous dit : “Vous voulez être un martyr". Mais, c'est cet Etat qui veut faire de moi un martyr. Qui est-ce qui m'a empêché de quitter le Maroc ? Qui a donné au Maroc l'image d'un pays qui retient illégalement ses citoyens à l'intérieur de ses frontières ?
• MHI : Vous dites que vous êtes interdit de quitter le territoire, les pouvoirs publics soutiennent le contraire ?
- Ali Lmrabet : Quand la DST m'a interdit de quitter le territoire, elle ne m'a fourni aucun document. Je l'attends toujours. Le ministre de la communication, Nabil Benabdallah, a d'ailleurs justifié cette interdiction au nom du gouvernement. Il doit sûrement avoir des documents judiciaires à cet effet. J'attends donc qu'on me remette la décision officielle me permettant de voyager hors du pays.
• MHI : Comment qualifier votre façon de faire du journalisme ?
- Ali Lmrabet : Il faut situer mon travail dans la liberté d'informer en toute liberté, sans l'autocensure qui est devenue la règle aujourd'hui. Et puis, ce qu'on pratique, c'est un journalisme briseur de tabous. Je dirige une presse indépendante, un peu satirique, libre et qui n'a aucune attache idéologique.
• MHI : Ne trouvez-vous pas que vous abusez de l'utilisation des photos-montages touchant à la dignité et à la vie privée des personnes visées ?
- Ali Lmrabet : Jusqu'à preuve du contraire on ne les montre pas nus, ces gens-là! Et puis le photomontage se pratique dans toutes les démocraties. Un homme public, qui gère votre vie de tous les jours, doit accepter d'être raillé, critiqué, voir ridiculisé. La dérision c'est ça: démontrer les défauts en riant ! Moi, je ne traite jamais les gens d'"agent secret", d'avoir "vécu dans la prostitution et l'alcool", de "criminel".
C'est cette presse là, qui se dit sérieuse, qui pose problème. Pas la mienne.
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