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Je
ne suis pas d'accord avec vous, mais je risquerais ma vie pour que vous
puissiez vous exprimer", a dit un grand défenseur de la liberté
d'opinion. On n'ira pas jusque là, non pas que Ali Lmrabet, directeur
des magazines Demain et Doumane, ne le mérite
pas car c'est de lui qu'il s'agit- mais parce que dans son affaire
personne ne risque sa vie. Le Maroc n'est quand même plus à
ce stade où l'on met son existence physique dans une balance judiciaire
inquisitoire pour un commentaire de presse jugé délictueux.
Il y a, évidemment, d'autres méthodes, plus soft, mais autrement
plus dissuasives", qui peuvent vous faire regretter d'avoir
choisi le métier de journaliste.
Ali Lmrabet est objectivement dans ce cas. Il le dit, le clame, au point
d'en faire le plat de résistance de ses derniers numéros.
Il se pose en victime d'une cabale sécuritaire. En gros, il nous
dit qu'on veut le faire taire, en faisant disparaître ses publications.
Son message répétitif est bien reçu.
Conflit
Un message
à la fois de défi lancé à la face de ses persécuteurs
patentés et de SOS, de fait, adressé à une
corporation journalistique prise de court, et parfois prise de haut. Que
l'on soit un peu, pas du tout ou totalement d'accord avec Ali Lmrabet,
il y a bel et bien conflit grave en la demeure. Tous les faiseurs d'information
répercutée, tous supports confondus, sont interpellés
par ce qu'il faut bien appeler le cas Lmrabet. Car c'en est
un, lui-même l'assume volontiers et, apparemment, jusqu'au bout.
Il n'en reste pas moins que le cas Lmrabet pose un cas de
conscience pour la profession. Que faut-il faire? Le défendre envers
et contre tout, au nom du principe de solidarité corporatiste et
d'une certaine idée de la liberté de presse? Ou se retrancher
derrière un silence assourdissant, comme si l'on n'était
pas concerné? Une sorte de position esthétique qui n'est
pas très honorable. Bien que la solution médiane soit généralement
suspectée d'être mollassonne; il n'empêche. Dans ce
cas d'espèce, le mieux c'est de ne pas se désolidariser
de Ali Lmrabet tout en lui disant ce que l'on peut penser de sa conception
de la presse, de son traitement de l'information, de ses a priori politiques,
de ses prises de positions et de la configuration graphique de ses publications.
Les magazines Demain" et Doumane" se vendent bien,
mais à quel "prix", en terme de devoir d'informer et
de liberté de commenter? C'est tout le problème, car problème
il y a, bien au-delà d'une justice qui s'en mêle. Il y a
deux volets dans le package livré par Lmrabet chaque vendredi:
le dessin et le rédactionnel.
Les dessins insérés dans Demain" et Doumane"
ont pris tellement d'espace qu'ils constituent sinon l'essentiel du contenu,
du moins l'argument de vente primordial.
Ils sont, évidemment, accompagnés d'un commentaire du même
tonneau. Ces dessins sont difficilement classifiables dans la typologie
de l'expression graphique. Ce sont généralement plus des
photo-montages que des caricatures. Ces photo-montages représentent
des personnes publiques, de préférence politiques, dans
des postures peu amènes.
Négativisme
Un Abbas El Fassi, par exemple, en chikha, avec Kaftan et rouge à
lèvre criard. Un collègue journaliste en chien et un Abderrhamne
Youssoufi en Youssoufan pas-dâne. etc. Cela relève
de la raillerie et de la satire sarcastique que Ali Lmrabet revendique
comme partie intégrante du journalisme. Ce qui n'engage que lui.
Que les choses soient bien claires, M. Lmrabet est grand et vacciné;
il a suffisamment de vécu politique et d'expérience professionnelle
pour qu'on lui fasse la leçon. Et il n'y a qu'à lire ses
réponses à nos questions dans ce même numéro
(page 11) pour s'en convaincre. Mais il n'est pas nécessaire non
plus d'être orientaliste arabophone et grand érudit islamologue
pour savoir que tourner en dérision une personne par le dessin
et la caricature est étranger à notre culture. Ce type de
moquerie graphique est ressenti, dans les réflexes bien partagés
de nos structures mentales, comme une offense qui touche à la dignité
de la personne.
Au niveau de l'écrit, lorsqu'on parcourt régulièrement
Demain" et Doumane", on est proprement édifié
par un répertoire exhaustif et récurent de critiques et
de railleries; par un pointage systématique et exclusif des aspects
réellement négatifs ou supposés comme tels.
Moquerie
Il faut
vraiment chercher à la loupe pour trouver une petite note positive
qui dénote avec le négativisme absolu qui semble être
la ligne éditoriale des deux hebdomadaires. C'est un choix certes
discutable, mais qui doit avoir droit de cité au regard du droit.
Lorsque le produit trouve preneur, ce qui est apparemment le cas, il renseigne
sur les besoins et l'état d'esprit du lectorat, quels que soient
les jugements de valeur des uns et des autres.
Là où l'affaire se corse, où elle devient le
cas Lmrabet et où la justice s'en mêle, c'est lorsque
des parties plaignantes estiment que la personne du Roi, l'institution
monarchique et l'intégrité territoriale du pays rien
que ça- passent également par la moulinette satirique de
Ali Lmrabet. S'ensuivent des chefs d'accusations graves et lourdes de
conséquences au regard du délit supposé et de la
sanction prévue par le code pénal.
Ali Lmrabet s'en défend, évidemment, avec vigueur, avec
conviction et avec un bon sens politique qui refait surface lorsqu'on
le pousse dans ses derniers retranchements. Si ça peut vous
rassurer, précise Al Lmrabet, je ne suis pas républicain.
Et je pense qu'il n'existe pas de modèle républicain arabe
et démocratique. Il n'y a pas non plus de monarchie arabe démocratique.
Mais je vous mentirais si je vous disais que de toutes les monarchies
arabes, la nôtre n'est pas la plus ouverte, la plus apte au changement.
Mieux, nous sommes à deux doigts d'arriver à une monarchie
démocratique et au dessus de la mêlée. Si ça
peut rassurer Al Lmrabet, oui, nous sommes rassurés.
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