Livre de A. Jebrou sur les consultations franco-marocaines d'Aix-Les-Bains
La reconquête de l'indépendance

L'auteur, qui a longuement côtoyé les principaux leaders de l'indépendance marocaine, focalise son récit sur le cheminement des événements, ultérieurs à la déposition et à la déportation du Sultan Mohammed Ben Youssef, en août 1953, qui avait mené à la libération du Royaume.

Abdallah Ben Ali

 

• Abdellatif Jebrou.

 

Aix-les-Bains: dossiers et faits. Ce titre du dernier ouvrage du journaliste marocain Abdellatif Jebrou est réducteur. L'ouvrage de 270 pages, publié en arabe chez Exel Print, ne traite pas uniquement des décisives consulations franco-marocaines organisées, fin août 1955, dans la paisible localité d'Aix-Les-Bains à la veille du crépuscule de la colonisation française au Maroc. Il aborde toute la période du protectorat français au Royaume à travers ses réalisations et ses méfaits; ses relais et ses contestataires.
Les hommes emblématiques de l'époque, qu'ils soient français ou marocains, sont décrits parfois avec minutie. Exemple: le personnage du Grand Vizir, Mohamed El Mokri.
Inféodé à l'Hexagone, ce retors dignitaire du Makhzen, était au cœur de tous les événements marocains tout au long de la “parenthèse coloniale". Venu à la rescousse des Français, en Algérie, déjà en 1870, cet homme, haut en couleur, était une pièce maîtresse de la présence française dans l'empire chérifien.

Cheminement

La longévité de sa carrière, qui n'avait pris fin qu'avec le départ du colonisateur, en 1956, et surtout celle de son âge, qui aura largement débordé les 110 ans, ont toujours intrigué ses compatriotes ma marocains tout comme ses maîtres français. Quand un ancien ministre français des affaires étrangères, raconte Abdellatif Jebrou, a demandé, un jour, au Grand Vizir quels étaient les secrets de cette éternelle vieillesse qui ne se mue jamais en sénilité, la réponse fut osée et franchement amusante: “J'ai souvent consommé des produits laitiers, observé les ablutions rituelles et je me suis, toujours, adonné au sexe avec frénésie!"
La galerie est longue. Mais, il est incontestable que l'auteur, qui a longuement côtoyé les principaux leaders de l'indépendance marocaine, focalise son récit sur le cheminement des événements, ultérieurs à la déposition et à la déportation du Sultan Mohammed Ben Youssef en août 1953, qui avait mené à la libération du Royaume.
“La lutte armée dans le cadre de la Révolution du Roi et du Peuple a imposé, aux yeux du colonisateur, le droit des Marocains à la liberté et à l'indépendance et il était du devoir des négociateurs marocains de savoir cueillir les fruits politiques de la lutte populaire contre une grande puissance: telle est, affirme Abdellatif Jebrou dans l'introduction de son ouvrage, la substance du livre “Aix-Les-Bains: dossiers et faits". Les événements n'ont heureusement pas pris une autre tournure. Et, l'auteur explique, avec force détails, que les Français, après une année à peine de confrontation avec une guérilla urbaine de plus en plus déterminée, s'est trouvée amenée à abandonner la logique de force et redécouvrir les vertus du dialogue politique. Y-avait-il d'autre choi ? Toute la présence française en Afrique du nord, de la Tunisie au Maroc en passant par l'Algérie, était dans l'œil du cyclone: Sous la quatrième république française, le pouvoir était, également, instable. Dans ces conditions, les Français seront obligés de faire des concessions pour neutraliser les nationalismes tunisien et marocain afin de consacrer leurs efforts militaires à la préservation de “l'Algérie française". A Habib Bourguiba et ses amis, ils accordent une autonomie interne avant de commencer à faire les yeux doux aux Marocains.

Rétablissement

Ainsi, ils proposent, pour la première fois, des discussions exploratoires, à Aix-Les –Bains en France, aux acteurs politiques marocains. Malgré les objections du leader istiqlalien, Allal Fassi, réfugié alors au Caire, qui partage avec le Tunisien Salah Ben Youssef et le héros du Rif, Abdelkarim Khattabi, le souci d'une libération simultanée de l'ensemble du Maghreb et qui refuse de s'asseoir aux côtés des “marionnettes" marocaines de Paris, invitées également à Aix-les-Bains, l'idée française allait faire son chemin. Mehdi Ben Barka et Mohamed El Yezidi quittent le Maroc, 20 août 1955, pour rejoindre Omar Benadeljalil, Abderrahim Bouabid et M'hamed Boucetta en France. Ils formèrent la délégation du parti nationaliste. Ils prennent la précaution de prévenir les Français qu'il n'est pas question pour eux ni de négocier de la crise marocaine -cela exige comme préalable le rétablissement du Sultan Mohammed Ben Youssef, dépositaire de la souveraineté nationale, dans son trône - ni de s'asseoir, autour de la même table, avec les chefs traditionnels marocains, relais du protectorat, invités à Aix-Les-Bains.
Pour “sauver les apparences", les Français versent dans trompe-l'œil: la composition des délégués, catalogués par Paris, sera ainsi: 18 notabilités (dignitaires du Makhzen et autres Pachas et Caîds), 8 nationalistes “modérés”, 2 syndicalistes et 9 nationalistes “extrémistes": M'barek Bekkay, les représentants du parti de l'Istiqlal et ceux de Choura et Indépendance.

Enchaînement

Lors des consulations, la préséance sera accordée aux clients du protectorat: La première personnalité avec laquelle le comité ministériel français, présidé par le chef du gouvernement, Edgar Faure, entama, le 22 août 1955, les consultations fut l'inamovible Grand vizir, El Mokri. Il sera suivi par les Caids et les Pacha, les “nationalistes modérés”, du genre Fatmi Benslimane et Abbas Tazi, les représentants de choura et l'Istqlal. Ce n'est que trois jours plus tard, que viendra le tour des délégués de l'Istiqlal. Abderrahim Bouabid loue la contribution française dans la renaissance du Maroc et sollicite, courtoisement, l'appui de l'Hexagone pour l'émergence dans le vieil empire d'un “Etat libre et Souverain". Subjugué, le chef de la diplomatie française, Antoine Pinay fuse: “La France n'a d’autres objectifs que ce que vous venez d'énoncer. Il ne reste qu'à fixer les étapes pour y parvenir". Pourtant, l'échange achoppe sur une question centrale; les Français se montrent intraitables sur le retour au Trône de Mohamed Ben Youssef, exigé par les nationalistes. Mais, devant l'enchaînement des événements, comme le rappelle Abdellatif Jebrou, Paris lâche du lest. Le 1er octobre 1955, le Sultan fantoche, Ben Arafa “abdique"; 16 novembre suivant, feu Mohamed V, victorieux, regagne son Royaume qui recouvre, le 2 mars 1956, son indépendance. Une triste page est tournée.

 

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