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Drôle
de préoccupation pour le premier conseil du nouveau gouvernement,
tenu le mardi 12 novembre 2002, à Rabat. Les ministres réunis
en grande première se sont en effet inquiétés de
leur image parmi l'opinion publique. La question a été soulevée
sur un ton d'étonnement, de regret et d'indignation. Pour toute
réponse, le Premier ministre, Driss Jettou, a eu cette phrase laconique:
Je m'en étais moi-même aperçu".
Il n'y a donc pas eu photo, mais le problème est posé. Car
voilà un gouvernement, se sont demandés les ministres intervenants,
qui n'a même pas encore dévoilé son programme, ni,
encore moins, commencé à travailler, et qui suscite déjà
critiques, méfiances et railleries. Ce n'est pas normal, s'est-on
exclamé; ce n'est pas correct, cela relève du pur procès
d'intentions. Autrement dit, l'équipe Jettou revendique d'être
jugée sur son action pas encore enclenchée. Pas avant. Logique.
Quoique.
À logique a posteriori, logique a priori. On peut porter une impression
appuyée sur un Exécutif nouvellement installé, à
partir des conditions de sa constitution et de la nature de sa composition.
Surtout pour un cabinet dont près de la moitié des membres
était déjà en place.
Valse
Or ce gouvernement,
précisément, porte plus d'une tare congénitale contractée
pendant sa conception. Après une gestation longue et cahoteuse,
on a opté pour l'in vitro aseptisé et artificiel du Landerneau
politique. Autrement, c'était la fausse-couche assurée.
Les exigences des chefs de partis ou de leurs négociations attitrés,
ont été déraisonnables; les marchandages très
durs et les concessions douloureuses.
On est passé de l'auto-candidature des patrons politiques et de
leurs seconds, à la mise en avant de leurs progénitures,
pour finir du côté de copains et des cousins.
Les coulisses les plus hermétiques étant extrêmement
transparentes au Maroc, le spectacle, pour le moins désolant, s'est
pratiquement déroulé sous le regard médusé
et désabusé du grand public et petits cercles d'initiés.
À quelques heures de l'annonce officielle de la nouvelle formation
gouvernementale, la valse des noms et des portefeuilles continuait. Un
Thami Khyari, par exemple, régulièrement donné à
la tête du ministère de la Santé, pendant un mois,
s'est vu évacuer à la dernière minute".
En fait, aucun des ministrables pressentis n'avait la certitude de devenir
ministre avant la cérémonie royale d'investiture. Des départements
auparavant homogènes et cohérents, ont été
saucissonnés pour offrir des bouts de ministères à
des postulants incontournables".
Mais cela n'a pas suffi. Des rêves ont été brisés;
des plans de carrière jalousement gérés ont été
cassés; des ambitions, des prétentions et des vocations
ont été contrariées. Les déçus sont
légion. Depuis le 7 novembre 2002 et jusqu'au jour d'aujourd'hui,
les leaders des partis représentés au gouvernement font
face à une gronde sourde et menaçante, de leurs carrés
d'amis politiques, pour promesses de ministrabilisation non tenues.
Pirouette
Ils tentent
de s'en tirer par une pirouette un peu limite: Nous avons proposé
et Driss Jettou a disposé". Jettou a ainsi commencé
à encaisser avant même d'entrer en fonction. Pourra-t-il
continuer à avoir bon dos?
Et puis, quel sentiment peut inspirer un gouvernement rassemblé
dans ces conditions? Pour le commun des Marocains, ce n'est ni plus ni
moins que les membres du petit club de la classe politique qui se disputent
les fauteuils ministériels. Certainement et sans l'ombre d'un doute,
par abnégation et par désir complètement désintéressé
de servir.
Les mêmes citoyens ordinaires estiment que si le changement annoncé
et attendu n'est pas venu avec la première alternance consensuelle,
rien ne laisse prévoir qu'il viendra avec un deuxième alternance
provoquée, reconduite à moitié et de manière
peu glorieuse. Voilà, en gros, ce que l'on murmure dans les milieux
les plus divers.
Cible
En réalité,
il n'y a eu d'alternance qu'au niveau de la primature. De Abderrahmane
Youssoufi à Driss Jettou, on est passé de l'option politique
à l'option techno-politique. Dans les deux cas, on a focalisé
sur un seul homme, plutôt que miser sur une équipe. Nous
sommes ainsi restés fidèles à notre culture profonde
de l'homme providentiel, celui qui peut tout et par qui tout le bien que
nous nous voulons va nous tomber dessus. Comme Youssoufi, son prédécesseur,
Jettou deviendra très vite l'homme cible.
Cible encore plus facile, point de mire d'autant défalqué
que le Premier ministre n'a ni l'alibi des urnes, ni les béquilles
d'un quelconque parti. Il ne sera donc pas difficile de laccabler
de tous nos maux, de le rendre responsable de tous ce qu'on n'a pas eu,
par sa faute". Il est d'ores et déjà perçu
comme celui qui a doublé les partis et contribué à
leur décrépitude, à l'accélération
de leur crépuscule programmé. Bientôt, on parlera
de Jettou le Kamikaze. Celui qui est allé au casse-pipe en connaissance
de cause et dans des circonstances politiques plus inconfortables que
celles de Abderrahmane Youssoufi.
À la longue, la primature deviendra un poste pour adeptes de masochisme
politique. Et au suivant dans moins d'une législature, cette fois-ci.
Cest, du moins, lespérance de vie politique que lon
saccorde à donner à Jettou Premier ministre.
Tout compte fait, les membres de ce gouvernement leur chef compris,
leur chef surtout- ont bien des raisons de s'inquiéter de leur
image. Ils ont même commencé par cela, vu qu'ils n'ont rien
d'autre, pour le moment, à offrir au public.
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